À madame Déwé Gorodé
Vos mots fragments d’insoumission ont élevé votre peuple
Vous avez hurlé haut et fort pour ceux qu’on a fait taire graver l’existence des oubliés
dans la chair du verbe et rallumé la braise dans les regards courbés
Déwé
À notre mémoire volée, vous avez rendu ses couleurs
Vous avez offert à notre histoire sa propre vérité et
Kanaky toujours debout, le poing levé vous murmure MERCI
De Femme pour Femmes Paix Partage Justice et Dignité
1Professeur de Lettres modernes et diplômée d’un Master en littérature générale et comparée, je m’intéresse aux récits de lutte et de résistance féminine dans les littératures océaniennes francophones. Mon parcours académique m’a amenée à faire une étude comparée sur les portraits de femmes océaniennes et les réalités sociales dans les œuvres de Chantal Spitz et de Déwé Gorodé à l’époque contemporaine.
2Ma réflexion s’ancre dans une prise de conscience personnelle des violences de genre présentes dans mon environnement. Cette expérience a façonné mon regard critique sur les rapports de domination, de soumission et sur la notion d’amour sacrificiel dans les récits littéraires. En Kanaky-Nouvelle-Calédonie, l’augmentation préoccupante des féminicides, touchant en particulier de jeunes femmes kanak, rend ces problématiques d’autant plus urgentes. C’est donc naturellement que je m’y consacre, car cette réalité affecte profondément les femmes de mon peuple. Elle renforce mon engagement à poursuivre mes recherches et mes enseignements dans le but de dénoncer ces violences et de défendre les droits et la dignité des femmes kanak.
3En tant que femme kanak moi-même, engagée dans la lutte pour les droits des femmes et des peuples autochtones en littérature, il m’est impossible de ne pas me tourner vers Déwé Gorodé, femme kanak en littérature et femme politique qui incarne à la fois la résistance face aux oppressions et l’espoir d’un avenir plus juste pour les femmes et les peuples colonisés. Pour moi, elle est bien plus qu’une simple figure publique : elle est une source d’inspiration. Une femme dont l’engagement inébranlable pour la souveraineté de Kanaky-Nouvelle-Calédonie résonne profondément dans mon propre combat. Déwé Gorodé a su allier ses convictions politiques et sa plume pour dénoncer non seulement les oppressions coloniales subies par le peuple kanak, mais aussi les violences faites aux femmes. Ses œuvres, empreintes de sa vision claire et audacieuse, nous montrent la force d’une femme kanak qui défend sans relâche la dignité et la justice pour son peule. Elle incarne cette voix qui fait résonner l’Histoire, les luttes et les souffrances à travers son écriture tout en traçant un chemin vers la liberté. C’est donc pour moi un honneur de lui rendre hommage.
4La nouvelle « La chambre close » de Déwé Gorodé parue en 2015 dans son recueil La vieille dame, édité par Madrépores, s’inscrit dans la littérature kanak contemporaine comme une œuvre littéraire qui dénonce les conditions des femmes kanak face aux structures. À travers le personnage de Frida, l’auteure Déwé Gorodé donne à voir la quête de l’émancipation, en dépit des structures patriarcales, du désir sexuel et de la pression masculine qui peuvent transformer et conditionner la femme.
5L’analyse de « La chambre close » nous amène à explorer la dimension intime de la domination patriarcale : les aspirations des femmes à l’émancipation sont fréquemment écrasées par des rapports de force profondément enracinés. La sexualité de Frida, qui pourrait être perçue comme un espace d’émancipation et de liberté, est en réalité un terrain étroitement soumis aux normes et aux attentes masculines. Ce paradoxe fait de la représentation de la sexualité par l’auteure un acte audacieux, voire subversif, compte tenu des tabous culturels présents dans la société kanak. Cet acte de l’auteure prend toute son importance car il met en lumière des réalités souvent passées sous silence : de nos jours, de nombreuses femmes et notamment kanak sont violées, victimes d’inceste ou même meurent sous les coups de leur mari, et il devient nécessaire de briser le silence. Déwé Gorodé confie à Suzanne Ounei :
- 1 Entretien « Les femmes kanak parlent », octobre 1994, traduit par Anaïs Duong-Pedica.
« Je veux que la situation des femmes kanak soit connue d’abord de nous-mêmes. Nous devons écrire nos propres histoire et histoires pour raconter ce qui se passe vraiment1. »
- 2 Le groupe « Entre sœurs » sur un réseau social, est un espace mis en place pour les femmes afin de (...)
6Écrite en 2015, cette nouvelle aborde des thèmes majeurs et de fait, cette étude résonne plus que jamais aujourd’hui. Les femmes calédoniennes et notamment kanak subissent encore de nombreuses formes de violences sexuelles, psychologiques ou économiques. S’ajoute à cela la marchandisation du corps, souvent discrète, presque invisible, chez les jeunes femmes kanak. S’y ajoutent également des silences, des non-dits, des concessions faites de façon muette, qui empêchent les femmes de s’exprimer librement. Elles sont souvent victimes de relations amoureuses déséquilibrées qui les fragilisent, les isolent, et parfois les détruisent. Désormais, certains espaces de parole dédiés aux femmes leur permettent de partager ces réalités, de témoigner de leurs souffrances et de briser le silence en tout anonymat2. Ainsi « La chambre close » est une œuvre qui cherche à éveiller les consciences et à ouvrir des espaces de réflexion sur la sexualité, la liberté et l’émancipation des femmes, tout en dénonçant la domination patriarcale et ses effets dévastateurs. Le récit s’inscrit dans une démarche littéraire engagée qui fustige les mécanismes d’oppression et souligne combien le patriarcat continue d’influencer les esprits des femmes kanak.
7Nous explorerons de quelle façon Déwé Gorodé articule sexualité et domination masculine, en mettant en lumière, à travers le personnage de Frida, les défis auxquels les jeunes femme kanak font face dans leur quête de liberté personnelle et collective. De quelle façon la sexualité qui apparaît comme un espace de liberté illusoire se transforme-t-elle en un lieu de domination ? Comment la jeune femme kanak que symbolise Frida se retrouve-t-elle aliénée à travers des rapports de pouvoirs ancrés dans le patriarcat ?
8Pour répondre à ces questions, nous présenterons tout d’abord les personnages et le contexte social de la nouvelle. Ensuite, nous aborderons la condition féminine kanak telle que l’auteure la dépeint, c’est-à-dire marquée par des pressions sociales et familiales, étouffée par les structures patriarcales. À la lumière de la relation passionnelle entre Frida et son amant Ali, nous examinerons comment la sexualité se transforme en un espace de domination et d’aliénation, malgré l’apparente liberté qu’elle semble offrir. Enfin, nous verrons en quoi « La chambre close » est une métaphore de la perte de soi.
9En couple et « attaché » coutumièrement, Frida apparaît dans la nouvelle comme une femme fougueuse et avide de liberté, en quête d’expériences nouvelles avant son départ imminent pour une formation.
10Un soir, lors d’une soirée en ville avec sa copine Lenka, elle rencontre Ali, un homme qui travaille dans une barge au sein d’une compagnie maritime. Très vite, une liaison intense et passionnelle naît entre eux, bouleversant les repères et les certitudes de Frida. Cette relation charnelle envoûtante et effrénée, marquée par une passion dévorante, la plonge dans une spirale où le désir prend le pas sur la raison.
11Partagée entre son histoire instable avec Jo, son amour de jeunesse et futur mari, et la brûlante aventure qu’elle vit avec Ali, Frida incarne les contradictions et les doutes d’une héroïne en pleine transition. Son rapport au plaisir, exacerbé par la découverte d’une sensualité nouvelle, la pousse à remettre en question ses choix et son avenir. Pourtant, la confrontation avec sa tante et la réaction mesurée de Jo lors de sa rupture avec lui, l’amène à réfléchir au poids de ses décisions. Personnage complexe et vibrant, Frida est une figure de la jeunesse en quête d’identité, d’émancipation et d’épanouissement, tiraillée entre la fougue du présent, les responsabilités et l’avenir. Son parcours met en lumière la difficulté de concilier désir, liberté et engagement dans un monde où les choix personnels sont souvent influencés par les attentes familiales et sociétales.
12Ali, surnommé ainsi par son entourage, incarne l’amant de la passion dévorante et de la transgression. Marin travaillant sur une barge, il est une figure à la fois mystérieuse et envoûtante, qui séduit Frida par son charisme et son intensité. Leur relation se construit dans un abandon total au plaisir charnel, contrastant avec la routine et les incertitudes de la relation avec Jo. Ali exerce sur Frida une emprise physique et émotionnelle. Il lui dit de clarifier sa situation avec Jo, la poussant vers une décision radicale. Toutefois, il représente aussi un moment éphémère, une intensité qui, si elle brûle fort, peut aussi consumer. Son comportement final, marqué par un geste violent, interroge sur la nature réelle de son attachement et sur les dangers d’une relation passionnelle.
13Jo, quant à lui, représente la relation stable et sécurisante, celle qui s’est construite au fil du temps avec ses hauts et ses bas. Son histoire avec Frida, marquée par des ruptures et des retrouvailles, illustre les premières amours souvent tumultueuses. Il incarne un certain idéal du couple socialement accepté, renforcé par le projet commun d’une maison en construction. Lorsque Frida lui annonce son intention de rompre, Jo réagit avec une maturité surprenante. Plutôt que de s’emporter ou de la retenir de force, il lui conseille de partir pour sa formation, convaincu que le temps et la distance la feront revenir à lui. Son attitude reflète une vision pragmatique de l’amour, mais aussi une confiance en la solidité de leur lien, malgré l’éloignement.
14La nouvelle met en lumière un contexte social où se confrontent traditions et aspirations personnelles. Frida évolue dans un environnement où les choix amoureux sont influencés par les attentes familiales et communautaires. Sa relation avec Jo bénéficie d’un soutien de la part de la famille qui tente de préserver leur union malgré les tensions. D’un autre côté, sa passion avec Ali illustre un désir d’émancipation et d’exploration hors des cadres conventionnels. La tension entre ces deux aspects traduit une réalité sociale dans laquelle les jeunes femmes doivent naviguer entre l’héritage des valeurs traditionnelles et une quête de liberté individuelle.
15À travers le parcours de Frida, la nouvelle interroge la notion d’amour, de désir et de choix personnel dans une société en mutation. Le destin de l’héroïne oscille entre l’appel du changement et les attaches profondes de son passé, dessinant ainsi le portrait d’une jeunesse tiraillée entre passion et raison, et liberté et responsabilité.
16Dans la culture kanak, les femmes jouent un rôle central au sein de la famille et de la communauté : c’est à elle qu’il revient de transmettre les traditions, les valeurs et les savoirs ancestraux. La pression sociale sur le personnage de Frida est palpable lorsque celle-ci doit composer avec les attentes de sa famille et de sa communauté. En tant que femme kanak, elle est porteuse de ces traditions et n’en cherche pas moins à affirmer son identité personnelle. Cela évoque la notion kanak du « lien social » ou du « lien à la terre », qui souligne l’importance des relations et des responsabilités communautaires. Pour Frida, la tension entre son désir fougueux et son devoir envers sa famille constitue un défi majeur : son personnage incarne une nouvelle génération de femmes qui savent qu’elles peuvent aspirer à plus que les rôles traditionnels qui leur sont assignés. L’éveil à la sensualité, la relation qu’elle entretient avec Ali marquent un tournant vers l’exploration de ses désirs, souvent réprimés par les normes patriarcales, mais cette exploration personnelle s’accompagne de conflits internes liés à sa relation avec Jo, qui représente les attentes traditionnelles. Cela illustre une lutte contre ce que l’on pourrait appeler la « double contrainte » dans laquelle se trouvent de nombreuses femmes kanak : d’un côté, les devoirs familiaux et, de l’autre, le désir de vivre leurs aspirations personnelles et modernes. Le personnage de Frida révèle ainsi que les attentes familiales restent une force puissante, souvent contraignante. Sa tante, qui lui conseille de prendre du temps pour réfléchir à ses choix, rappelle l’importance de la famille dans la culture kanak. Ici, la sagesse collective des aînés exerce une grande influence, suggérant qu’il est primordial de prendre en considération les répercussions de ses décisions sur l’ensemble de la communauté. Cela souligne que dans de nombreuses cultures, notamment chez les Kanak, le bien-être du groupe prévaut souvent sur le désir personnel. La nécessité de maintenir l’harmonie familiale s’inscrit dans une longue tradition d’entraide et de solidarité, mais elle peut également engendrer des sacrifices personnels.
17Cependant, la nouvelle met en lumière l’émergence d’un nouveau courant de pensée, parmi les femmes kanak, visant à un équilibre entre tradition et modernité. Vivre pleinement sa sexualité et s’affranchir des approbations sociales : les désirs de Frida sont un signe de changement, suggérant que les femmes kanak ont leur place dans la redéfinition des rôles de genre au sein de leur culture. Ce processus de transformation est lent et repose sur un délicat équilibre, mais les jeunes générations, à l’instar de Frida, commencent à revendiquer leur droit de choisir leur chemin tout en honorant leurs racines.
18Retenons qu’à travers le parcours turbulent de Frida, Déwé Gorodé rend hommage à la condition féminine kanak, tout en soulignant les pressions et les dilemmes qui émergent lorsque tradition et modernité s’entrechoquent. Les femmes kanak, tout en cherchant à s’affirmer dans leur individualité, naviguent dans un monde où elles doivent trouver un équilibre entre les attentes de leurs communautés et les aspirations à une autonomie personnelle. C’est exactement ce qui transparaît à travers le dilemme de Frida, posant la question de l’équilibre difficile à atteindre entre respect des traditions et quête d’autonomie : la tension entre sa fidélité à un héritage culturel et ses aspirations modernes est incarnée dans ses relations avec Jo et Ali, deux figures emblématiques de ces oppositions. Mais à travers ces choix et ces contradictions, se révèle une dynamique plus complexe et universelle, celle de la condition féminine kanak, prise dans l’entre-deux de la tradition et de la rupture.
19En effet, les personnages de Jo et d’Ali sont bien plus que de simples partenaires romantiques dans la vie de Frida. Ils symbolisent des pôles identitaires et culturels opposés, et leur présence dans le texte met en relief la complexité de la condition postcoloniale que vivent les jeunes femmes kanak.
20Jo, dans ce récit, incarne la continuité des valeurs kanak. Il représente l’attachement à un mode de vie stable et à une relation orientée vers des perspectives familiales et communautaires. Son rôle de partenaire « traditionnel » est accentué par la patience et la compréhension dont il témoigne envers Frida, et ce d’autant plus qu’ils sont liés par la coutume.
21Par là, Déwé Gorodé montre l’influence des normes sociales et familiales sur l’identité des jeunes femmes kanak, en particulier. Les attentes imposées aux femmes kanak sont fortes : perpétuer la culture, contribuer à la cohésion, assurer une stabilité à travers une relation fondée sur le respect des traditions, etc. Cette dynamique symbolise la pression que subissent les jeunes femmes pour répondre aux besoins collectifs de leur culture, souvent au détriment de leur désir personnel. La littérature postcoloniale offre un cadre d’analyse pertinent sur ce point. Il est souvent observé qu’un individu issu d’un pays colonisé vit dans un espace, un « entre-deux », tiraillé entre la loyauté envers les traditions et le désir de s’en émanciper. Jo devient donc une représentation de cet attachement inévitable aux racines, un choix rassurant mais qui limite Frida dans sa quête personnelle d’autonomie et d’indépendance.
22À l’opposé, Ali est l’incarnation de la transgression, du désir, d’une liberté apparente, d’une possible évasion vers un monde extérieur, que Frida associe à la modernité et qui la séduit. Ce personnage représente l’alternative à la vie traditionnelle proposée par Jo dans une société moderne. En se liant à Ali, la jeune femme cherche à se libérer des attentes et contraintes familiales et coutumières. Cependant, cette relation s’avère finalement aliénante. Déwé Gorodé montre ainsi comment la modernité, perçue comme une source d’émancipation, peut devenir un piège pour ceux qui sont tiraillés entre modernité et tradition, entre héritage colonial et quête de liberté : le dilemme de Frida éclaire la fracture intérieure d’une jeunesse en quête de repères dans un contexte de crise culturelle. Enfin, dans cette chambre close, Frida finit par se retrouver isolée, enfermée dans cette pièce métaphorique qui symbolise son incapacité à échapper aux attentes des autres et aux illusions de liberté qui l’entravent. Ce dénouement souligne la difficulté, voire l’impossibilité pour les jeunes femmes kanak de se forger une identité propre, une impasse que Françoise Vergès (2019) relie à la colonialité du pouvoir : le corps féminin racisé devient à la fois hypervisible et contrôlé, empêchant toute subjectivation libre dans un cadre où leurs choix sont limités et aliénés par des pressions tant internes qu’externes.
23Dans les littératures océaniennes, le corps de la femme est un motif récurrent, car il constitue le premier témoin des violences exercées au sein des rapports de genre.
24Dans la culture kanak, la femme doit être respectée pour son caractère sacré, lié à la procréation et à la perpétuation des lignées : pourtant, elle semble aujourd’hui perdre en sacralité, et son corps se voit de plus en plus réduit à sa seule dimension sexuelle. C’est d’ailleurs comme cela que le corps de la femme apparaît parfois dans les œuvres de l’auteure : celle-ci n’hésite pas à bousculer l’intime de la femme kanak pour montrer ce qu’il en est réellement et comment il est perçu à travers le prisme de la domination et des abus. La représentation du corps féminin en tant qu’objet de violence physique ou sexuelle reflète en tous les cas la dégradation de son statut dans un cadre colonial et patriarcal. Déwé Gorodé rend ainsi compte des luttes et des souffrances féminines dans la société kanak, comme elle le rappelle dans Utê Mûrûnû, petite fleur de cocotier :
« Porteuses de semences, nous étions lardées d’interdits, marquées de tabous comme autant de pierres pour obstruer la vie. Ornières de plaisir, nous devenions des Eva mordues par le serpent inventé par les prêtres de la nouvelle religion. Adi, perle noire du mariage coutumier, nous étions échangées comme autant de poteries scellant une alliance entre deux guerres. Voies et pistes inter-claniques, nous survivions tant bien que mal à nos pubertés trop souvent violées par des vieillards dans un état de lubricité. Prestige, virilité, guerre, des concepts mâles pour la grande case des hommes bâtie sur le dos large des femmes ! Partage, solidarité, humilité, paroles féminines conçues, nourries, portées dans nos entrailles de femmes battues ! Auu ! tu le sais déjà, petite sœur, ce monde érigé sur notre ventre, nos bras, nos têtes, cet univers parasitant notre corps, n’est qu’un leurre qui nous force à la soumission. » (Gorodé 2015a : 24)
25D’ailleurs, dans le recueil de nouvelles Par les temps qui courent, l’auteure avait indiqué : « on viole la femme pour prouver qu’on est des hommes ». Néanmoins, que la femme soit violée ou qu’elle ait des rapports libres et consentis, son corps apparaît comme un objet de désir et de plaisir. En abordant cette thématique, les récits littéraires océaniens permettent de comprendre de quelle façon le corps peut aussi constituer un vecteur de résistance, de dénonciation et de questionnement identitaire dans un cadre sociopolitique.
- 3 Cette chercheuse libanaise s’intéresse à la représentation des femmes dans la littérature francopho (...)
26À travers le texte étudié, le corps doit être envisagé dans sa dimension sexuelle, notamment en lien avec la notion de liberté sexuelle : ce corps devient le lieu d’une revendication d’émancipation, un espace dans lequel la femme tente de réapproprier son désir et son plaisir, en opposition aux normes oppressives qui en limitent l’expression. L’écriture devient donc un espace voire un outil de réappropriation et de reconstruction identitaire. C’est ce point que souligne Evelyne Accad concernant les auteurs de l’Océanie francophone, dans sa préface dédiée à Barbara El-Khoury3 :
« L’écriture devient une sorte de libération, de défoulement, d’accomplissement […]. L’écriture qui est une affirmation de soi et une libération totale, a permis à nos auteurs francophones de lancer leur message à travers les personnages féminins de leurs œuvres […] |,] l’écriture est certainement aussi cela pour Barbara : une affirmation et une libération […]. » (Accad 2012 : 7)
27Ici la liberté sexuelle est revendiquée comme une résistance face aux tabous et à la moralité restrictive, permettant aux femmes de s’affirmer en tant que sujets autonomes de leur propre corps. Dans « La chambre close », Déwé Gorodé dépeint la liberté sexuelle de Frida comme une quête de soi, mais aussi comme un processus complexe et ambivalent au sein d’une société marquée par des valeurs traditionnelles et pas les stigmates de la colonisation : celle-ci se manifeste par des choix amoureux et sexuels qui défient les normes, révélant une volonté d’épanouissement et éclairant les limites qu’imposent les structures du pouvoir patriarcal. Frida incarne une jeunesse en quête d’indépendance et de plaisir qui s’affranchit des attentes sociales et familiales. Son choix d’entamer une relation intense avec Ali, en dépit de son lien de longue date avec Jo, illustre cette prise de liberté. Elle se laisse emporter par une passion nouvelle et transgressive, cherchant à pousser les limites de son expérience amoureuse : elle était « prête à toutes les folies qui la gaveraient de bons souvenirs quand l’avion l’emporterait loin du pays » (Gorodé 2015b : 63).
28Cette relation est pour elle un moyen de reprendre le contrôle de son corps et de sa vie en vivant un plaisir intense et addictif : « un besoin pressant de le sentir au fond elle » (ibid.), ce qu’elle n’a jamais connu avec Jo ou du moins oublié. On peut interpréter cette attitude comme un acte inaugural d’émancipation, à la fois corporelle, affective et existentielle. Ce désir transgressif est une rupture avec l’ordre établi, un refus implicite d’un rôle de femme mariée qu’elle n’a peut-être pas choisi ou plus accepté. Ce besoin de l’autre devient un acte de désobéissance intime. Elle reprend possession de son corps selon ses propres désirs, pas selon un devoir conjugal. Cela reflète un geste puissant de reconquête personnelle : Frida devient sujet de son désir, non plus objet du devoir. Elle choisit, elle agit, elle aime autrement, c’est là que commence son émancipation.
29Mais cette liberté reste ambivalente. En prenant l’initiative de vivre cette relation avec Ali, son amant, Frida se retrouve inconsciemment sous l’emprise d’une domination masculine qui restreint sa quête de liberté et d’émancipation. En effet, cette relation intense et parfois violente met en lumière le pouvoir d’Ali, qui utilise le sexe pour contrôler Frida. Ce désir devient une forme d’aliénation : loin de se libérer, la jeune femme se voit peu à peu dépendante de cette relation, jusqu’à envisager de renoncer à sa formation professionnelle. Or quand l’amant apprend que Frida n’a plus l’intention de renoncer à son mari, Ali entre dans une rage incontrôlable. La scène finale d’étranglement symbolise cette emprise et suggère que la liberté féminine dérange, qu’elle n’est pas tolérée par certains hommes, qui perçoivent la liberté de choisir des femmes comme une menace à leur pouvoir ou à leur ego. L’amant, incapable d’accepter la décision de Frida, passe de l’objet de désir à bourreau. Ce renversement marque une bascule symbolique : l’amour devient possession, le désir devient domination et le corps qui s’offrait devient un corps à faire taire. Cette transformation est analysée par Bell Hooks (2001), qui décrit l’amour patriarcal comme une forme de pouvoir où le contrôle remplace le soin. Ainsi le bourreau tue Frida et met fin par la même occasion à son désir d’autonomie. Cette scène de l’étranglement peut être interprétée comme une allégorie de la violence patriarcale : une femme tente de se libérer, d’aimer librement, de choisir et est tuée par un homme blessé dans sa domination, qui réagit par la violence, étant incapable d’accepter que le corps féminin ne lui appartient plus.
30Quant à Jo, il révèle une forme plus subtile de domination lorsqu’il présente à Frida la maison qu’il a fait construire pour leur avenir commun, sans qu’elle n’ait été consultée. Cette attitude montre une répartition inégale du pouvoir décisionnel dans le couple, dans laquelle l’homme s’autorise à décider pour deux. De même, il discrédite la capacité de Frida à choisir pour elle-même lorsqu’il affirme :
« Tu n’es donc pas en état de prendre cette décision qui engage forcément notre vie à tous les deux. Je te conseillerais plutôt de partir tranquillement pour la formation que tu as voulue. Allez, vas-y Frida, c’est pour ton bien. » (Gorodé 2015b : 65)
31Cette parole qui se veut bienveillante infantilise en réalité Frida et la place dans une position de dépendance. En orientant son choix tout en prétendant le respecter, Jo maintient une forme de contrôle sur son avenir. Ainsi, au-delà du soutien apparent qu’il apporte, il reproduit les logiques patriarcales où l’homme détient l’autorité et où la femme est reléguée à la place de subalterne. Qu’elle soit manifeste ou plus insidieuse, la domination masculine structure donc les rapports entre les sexes dans la nouvelle, réduisant la femme à une entité dépendante du désir masculin et de ses projections.
32Frida, en tant que figure féminine en quête de liberté, subit en outre des violences de genre, un phénomène que l’on peut relier à la désacralisation progressive de la femme, conséquence de la colonisation, de la religion mais aussi du système patriarcal et capitaliste. Ces logiques conjuguées ont contribué à affaiblir la valeur symbolique de la femme kanak, reléguant son corps au rang d’objet de plaisir ou de domination.
33Dans « La chambre close », cette domination masculine s’exprime ainsi par l’emprise physique qu’Ali exerce sur Frida. La description des étreintes passionnelles, où Frida « ressent au fond d’elle », renvoie à une forme d’aliénation dans laquelle le plaisir féminin devient une extension du désir masculin. La jeune femme n’apparaît plus comme un sujet autonome et libre, mais comme un objet façonné par le regard et les attentes d’Ali. Sa vie, ses choix et son corps seraient définis en fonction de ce désir, ce qui l’enferme dans une position de subordination. Elle est réduite au statut d’un être à posséder et à manipuler. L’existence de la femme, assignée à un rôle traditionnel, est finalement définie par sa relation avec l’homme, au détriment de son individualité et de son émancipation. Plus largement, cette approche est représentative de la soumission féminine à l’époque contemporaine.
34D’ailleurs, la comparaison implicite qu’elle fait entre sa propre expérience et celle des esclaves sexuels dans la cale du navire lors d’un moment intime révèle la violence symbolique de cette relation. Ce moment de jouissance intense est troublé par la pensée de Frida, révélant son ambivalence face à cette passion dévorante : si elle trouve une satisfaction inédite dans cette union, elle ressent également une forme de dépossession de son corps et de sa volonté, qui la plonge dans une dépendance émotionnelle et physique.
35Déwé Gorodé introduit ici la notion de « subalterne » : développée par Gayatri Spivak (2006), cette notion désigne les individus marginalisés dans les sociétés colonisées, notamment les femmes dont la voix est souvent réprimée ou ignorée. En position de subalterne, le corps de Frida devient un lieu de satisfaction pour son amant, mais également un objet de contrôle et de possession, où elle perd son autonomie et son indépendance. Cette aliénation passe par une dépendance émotionnelle, qu’engendre le désir sexuel :
« Frida se demandait comment satisfaire cet irrépressible désir de lui ou ce constant besoin de n’être assouvie que par ses étreintes. Elle arriva même à songer sérieusement à annuler son départ pour sa formation. » (Gorodé 2015b : 64)
36Frida est subjuguée par son amant au point de songer à abandonner ses projets personnels, notamment sa formation, pour rester auprès de lui. Elle est ainsi enfermée dans une forme de servitude volontaire, où le désir devient une entrave à son émancipation. Le pouvoir qu’Ali exerce sur elle ne se manifeste pas par la contrainte explicite, mais par l’assujettissement volontaire de Frida qui, en recherchant son plaisir, se retrouve finalement asservie par ce même désir. Ali devient un ennemi car elle réalise l’influence négative qu’il exerce sur elle et la pression qu’il met pour la séparer de Jo. Cette prise de conscience survient lorsque Frida rend visite à sa tante. Celle-ci lui rappelle ses obligations et les précédentes discussions familiales pour empêcher sa séparation avec Jo :
« Les deux femmes débarrassèrent la natte de tout ce qui s’y trouvait, avant de s’engouffrer dans la pénombre de la case pour y faire le point sur l’emprise sexuelle dans laquelle se battait Frida. À la question de son avenir avec Jo qui récemment lui avait présenté leur maison en construction à inaugurer à son retour elle répondit qu’Ali la pressait de rompre pour clarifier cette situation avant son départ […] sans compter l’accord de leur famille respective qui jusque-là avait protégé leur couple en évitant à chaque fois la rupture, même après une grave mésentente. »
37Déwé Gorodé montre la manière dont la pression et la domination masculine persistent, remettant en cause les projets de Frida. L’histoire de la jeune femme révèle le malaise et le traumatisme auxquels les femmes kanak peuvent être confrontées, allant de la violence conjugale à celle dans les relations intimes. Ainsi, la femme reste subordonnée aux bons choix de l’homme, ce qui perpétue les rapports de pouvoir à l’époque contemporaine.
38Au fil de la nouvelle, l’auteure construit cette image de confinement dans les moments où Frida et Ali se retrouvent seuls, enfermés dans une petite pièce. Frida mentionne, par exemple, la sensation oppressante de « la petite chambre close, tel un caveau ». Cet espace clos représente pour la protagoniste un lieu à double face : un espace de liberté sexuelle, mais aussi un lieu d’isolement et d’étouffement émotionnel. La chambre fermée devient une métaphore de l’enfermement et de la perte de soi car bien qu’elle y vive des moments de plaisir intense, Frida est prise dans une relation qui ne lui permettra pas de s’émanciper pleinement. La référence au « caveau » évoque un tombeau, elle accentue le sentiment d’étouffement et l’impression que Frida se coupe de sa propre identité, de ses aspirations personnelles et de sa famille. Ce lieu clos fait écho à l’aliénation intime de Frida : en s’abandonnant au désir avec Ali, elle semble perdre progressivement le contrôle sur sa vie et ses choix. Ce contexte d’isolement affectif et physique n’est sans rappeler le regard colonisateur qui, selon Edward Saïd (1980), emprisonne le sujet colonisé dans une vision imposée : l’identité du colonisé se trouve ainsi façonnée par les attentes et les fantasmes extérieurs.
39Dans la chambre fermée, Frida n’est plus vue comme une jeune femme avec ses propres aspirations, mais comme un objet de désir dans une relation qui devient une prison symbolique. Son expérience incarne une forme de subjugation postcoloniale : malgré le plaisir qu’elle ressent, l’héroïne est ramenée inévitablement à un état de dépendance et de soumission dans lequel elle n’a pas de réelle liberté. D’ailleurs, cette chambre, tel un caveau, abritera in fine le corps sans vie de la jeune Frida.
40En conclusion, à travers la nouvelle « La chambre close », Déwé Gorodé livre une analyse poignante et complexe de la condition féminine kanak dans une société postcoloniale et patriarcale, dépeignant le corps féminin comme un terrain de luttes et de contradictions. Le récit de Frida incarne cette quête de liberté sexuelle, tout en dénonçant les mécanismes insidieux de domination et d’aliénation qui perpétuent les rapports de pouvoir patriarcaux et coloniaux. Ce qui semblait être un chemin vers l’émancipation se transforme en un piège où le désir devient un outil de contrôle, reproduisant les schémas d’oppression ancestraux dans une forme nouvelle subreptice.
41L’illusion de liberté sexuelle que Frida poursuit dans sa relation avec Ali se heurte à la réalité d’une aliénation profonde, à la fois physique et émotionnelle, où le corps féminin n’est nullement un espace d’autonomie, mais plutôt un instrument de possession et de soumission. Cette dynamique est magnifiquement symbolisée par l’image de la chambre close, métaphore d’un enfermement à la fois intime et social : l’individu, bien qu’aspirant à l’émancipation, s’y retrouve limité, piégé par des structures de pouvoir invisibles mais omniprésentes. En explorant les tensions entre tradition et modernité, Déwé Gorodé met en lumière les dilemmes identitaires des femmes kanak, prises entre les attentes communautaires et la nécessité de se réapproprier leur corps et leur parole. Le parcours de Frida montre combien les femmes kanak doivent opérer dans un entre-deux, dans lequel leurs voix, étouffées par un patriarcat dominant, tentent pourtant de s’affirmer au sein d’une société qui évolue lentement mais sûrement.
42Ainsi, « La chambre close » n’est pas simplement une histoire d’amour tragique : c’est un puissant manifeste sur les rapports de pouvoir, l’émancipation féminine et la résilience des femmes kanak face à l’héritage colonial et patriarcal. Déwé Gorodé engage une réflexion critique sur les modes par lesquels les structures sociales et les héritages historiques façonnent les corps et les trajectoires des femmes, tout en leur conférant une voix émancipatrice qui leur permet de questionner leur condition et d’en envisager le dépassement.
43En ce sens, rendre hommage à Déwé Gorodé revient autant à reconnaître sa capacité à mettre en lumière les luttes silencieuses des femmes kanak qu’à saluer la portée de son œuvre littéraire et politique : profondément enracinée dans les réalités postcoloniales et patriarcales, cette œuvre continue d’alimenter une réflexion essentielle sur l’émancipation et l’identité féminine dans l’Océanie francophone à l’époque contemporaine.