- 1 Virginia-Lee Webb fut conservatrice au département Afrique, Amérique, Océanie au Metropolitan Museu (...)
1La publication de documents anciens attend souvent l’action conjointe d’une bonne fée et de sa baguette magique. Récemment, l’une d’elle, Virginia-Lee Webb1, spécialiste de l’histoire de la photographie ethnographique et de la culture matérielle du golfe de Papouasie, s’est penchée sur une œuvre singulière dans lequel récit et photographies s’entremêlent. Fin 2023, c’est sous le titre An English Girl in New Guinea, qu’elle publiait la relation d’un voyage entrepris en 1914 par une jeune fille âgée de vingt-six ans dans le golfe de Papouasie, région alors méconnue. L’histoire même de cette publication relève de l’aventure. Disons qu’elle nécessita un alignement d’étoiles et surtout la réunification récente du manuscrit du journal, jusqu’alors conservé dans des archives familiales, aux quelque trois cents photographies prises lors du voyage et conservées au musée d’Archéologie et d’Anthropologie de Cambridge.
2L’English girl n’est autre que Kathleen Haddon (1888-1961), la plus jeune enfant d’Alfred Cort Haddon (1855-1940) alors professeur à l’université de Cambridge. La célébrité de Haddon tient à ses travaux menés dans les îles du Détroit de Torres, dont les publications sont considérées de nos jours comme fondatrices de l’ethnologie moderne. La guerre de 1914-1918 venait d’éclater lorsque Kathleen accompagna son père en Australie où ce dernier assistait à un congrès britannique pour l’avancement des sciences.
- 2 C’est ainsi que se nommait alors la région du golfe de Papouasie. Elle était placée sous l’autorité (...)
3À la fin du congrès, père et fille, en raison d’une avarie sur un bateau qui devait les mener en Nouvelle-Guinée, prirent le chemin des îles du détroit de Torres où Haddon revit ses vieux amis et informateurs. Là, ils rencontrèrent le Resident de la Delta Division2 qui les invita à l’accompagner dans la région du golfe de Papouasie. Haddon avait effectivement prévu de se rendre dans cette région pour la troisième fois afin de compléter ses études. Le voyage durera neuf semaines, de septembre à novembre 1914.
4Pendant ce voyage, Kathleen tiendra régulièrement son journal et prendra de nombreuses photographies. La publication de ces documents de première main – que ce soit le texte ou les images – permet d’ajouter une nouvelle page à l’histoire du golfe de Papouasie au début de l’ère coloniale. Grâce au travail de l’éditrice (travail dont elle commente la méthodologie et les limites dans l’une des introductions au volume), les photographies sont reproduites chronologiquement.
5Ces photographies n’ont probablement pas toutes été prises par Kathleen. Certaines l’ont été par son père – elles sont alors signalées dans les légendes. Lors de ses précédentes missions, celui-ci avait compris tout l’intérêt que l’on pouvait tirer d’une telle documentation photographique (Edwards, 1998 et Bell, 2009) et il est fort probable qu’Haddon chargea sa fille de documenter leur voyage. Ils emportèrent donc un appareillage classique à l’époque, une chambre et son trépied. Ces appareils encombrants obligeaient à faire poser les gens, rendant les scènes figées et les attitudes compassées. Mais Kathleen profita aussi d’une toute nouvelle invention introduite sur le marché en 1912 : le Kodak Pocket. Cette innovation technologique est capitale. Elle permet une autre pratique photographique : prendre rapidement et discrètement des clichés. Il en résulte une série de prises de vue qui ne sont jamais des illustrations du journal et qui témoignent d’un regard décalé, hors des codes alors en usage. Ce regard distinctif, parfois naïf, souvent inattendu, est celui d’une toute jeune femme cultivée qui, découvrant un monde inconnu, se sent libre de fixer par l’image des moments volés au temps ou des situations qui peuvent paraître tout à la fois anodines, voire impromptues, mais auxquelles la distance temporelle et spatiale accorde son poids et sa valeur de dépaysement. Kathleen capte des fragments de vie, plus particulièrement celle des femmes. Elle rend compte de la vie journalière, des petites aventures ou anecdotes qui émaillent le voyage : tirer une pirogue dans un chenal à Waridino (fig. 5.38), laver du sagou (fig. 5.40), emprunter un creek à Urik (fig. 5.75), suivre quatre femmes sur la plage d’Ainuro près de Mailu (fig. 5.162) ou photographier deux jeunes garçons dans le village d’Orokolo (fig. 5.102). Tout ce travail n’exclut pas les clichés plus classiques, ceux qui documentent l’apparence des gens, la fabrication et la vente d’objets comme des poteries à Mailu (fig. 5.147-152 & 155-160) ou encore les plates-formes dédiées aux échanges à Tupeselei (fig. 5.132-133). De son regard ne sont pas exclus des effets de séduction comme celui dont témoignent les photographies de jeunes hommes à Maipu, qu’elle décrit dans son journal comme des « statues de bronze » aux « poses étudiées ».
6Si Haddon s’intéressait aux migrations et à la reconstitution de leurs histoires via la distribution des formes de pirogues, Kathleen se passionnait pour les jeux de ficelle. Un très beau portait d’elle dans les premières pages du livre la montre tenant entre ses mains l’un de ces cat’s cradle dont elle se fit une spécialité. Dès 1911, elle publiait un livre sur le sujet à la suite d’un premier voyage en Amérique du Nord avec ses parents. À son retour de Nouvelle-Guinée, elle édite un second volume présentant ses dernières trouvailles. Durant tout son périple, elle collecta ces jeux de ficelle avec une certaine frénésie. Ne raconte-t-elle pas qu’un jour, elle enregistra, les pieds dans l’eau à côté de l’embarcation qui allait quitter un village, une figure qu’elle ne connaissait pas ?
7Mais cette collecte était aussi un moyen direct et efficace de rentrer en contact avec les gens : une simple boucle de ficelle, ses deux mains suffisaient pour établir, tout en jouant, une complicité avec les femmes et les enfants sans parler leur langue. Kathleen en est pleinement consciente et suit probablement l’un des préceptes de son père : « Vous pouvez voyager partout avec un sourire et un morceau de ficelle ». Jusqu’au dernier jour elle collectera des figures et s’étonnera d’en trouver de nouvelles dans chaque village.
8Le texte, vivant, sans prétendre à faire œuvre littéraire, nous rappelle utilement les conditions d’un voyage au début du xxe siècle et combien les déplacements en pirogues, baleinières ou schooner dépendent des vents et des marées. Kathleen découvre l’étirement du temps sur le pont des bateaux d’où elle peut regarder un pays plat fait de boue et de mangrove. Face aux situations les plus tendues ou aux désagréments des tropiques comme les cafards qui courent la nuit sur sa main, elle conserve un optimisme désarmant et ne perd jamais son sens de l’humour. Elle note les bons conseils à destination des voyageurs futurs. Ainsi, à la date du 22 septembre, au moment de se rendre dans un village de l’île de Yam, elle voit un redoutable pont de bambous reliés par des liens particulièrement lâches, elle consigne que pour garder son équilibre, il faut avancer non seulement les pieds en éventail mais aussi les orteils écartés. Elle ajoute, quelque peu amusée, que son père, ne respectant pas cette technique, choit, ses jambes passant entre les bambous. Elle précise aussi, un peu tongue in cheek (« malicieusement »), que la rivière était infestée de crocodiles. Quelques jours plus tard, alors que l’expédition atteint l’entrée de la rivière Gama, nous avons le plaisir d’apprendre toute la difficulté qu’elle éprouve à manger un œuf à la coque sans renverser sa tasse de thé alors que le bateau tangue sous l’effet du jusant.
9Si les pages du journal sont émaillées de nombreuses anecdotes et de notes sur des rencontres, c’est un témoignage indispensable sur les villages, la culture matérielle et la naissance du commerce des objets introduit par les Occidentaux.
- 3 Notons que Haddon visita l’île de Goaribari accompagné de A.C. Cadew, l’Assistant Resident Magistra (...)
- 4 Seul petit nombre des photographies de Frank Hurley ont été publiées. Voir entre autres Specht et F (...)
10Kathleen est fascinée par les grandes maisons des villages côtiers qu’elle visite3. Leurs descriptions occupent de nombreuses pages. La première maison longue qu’elle voit est celle du village de Sumai, sur l’île de Kiwai, une simple habitation commune dont l’intérieur est dépourvu de cloisons. En avançant vers l’est, elle découvre de grands ravi (ou eravo à Orokolo), par exemple celui de Ukiaravi, un village de taille importante rarement visité par les voyageurs occidentaux, ce qui rend sa description en date du 15 octobre particulièrement précieuse. Plus précieuses encore sont les photographies qu’elle réalise à l’extérieur et à l’intérieur de la maison. Elle photographie bien évidemment ce qu’elle décrit dans son journal comme des queer wooden tablets, ces tablettes sculptées et peintes de figures humaines conventionnelles devant lesquelles sont déposés des crânes de crocodiles, de chiens ou de cochon. Elle ne peut s’empêcher d’imaginer la terreur que ces figures pouvaient inspirer à de supposées victimes. L’imaginaire n’est jamais loin… Quoi qu’il en soit, ces photographies de l’intérieur de ce ravi sont, on le comprendra, un témoignage exceptionnel quelque dix ans avant les photographies plus connues de Frank Hurley4. Ajoutons qu’elle prendra discrètement en photographies les figures animales en vannerie conservées à l’abri des regards (surtout celui des femmes, précise-t-elle) au fond de la maison. Plus réelles et surprenantes sont l’attention et la compréhension qu’elle a des espaces, de leur scénographie et des installations dont elle perçoit la force ainsi que les effets successifs à susciter des impressions de plus en plus inquiétantes :
Verily these natives have an artistic sense of proportion, for in passing, through a club-house one has no feeling of anticlimax. Each step opens out a new and more weird vista, until at the end there rise up these awful figures that send one out in the open air with a devout thanksfullness at being merely sightseers and not victims. (p. 98)
11Dans le même village, Haddon et les officiels qui l’accompagnent achetèrent un nombre important d’objets, en partie destinés au musée de Port Moresby. Kathleen est surprise par la facilité avec laquelle ces transactions sont effectuées. On trouvera à la fin du volume un cahier précieux, contenant les photographies d’une partie des objets collectés. On perçoit aussi à lire ces pages combien certaines parties de la côte sont fréquentées par des marchands à la recherche d’objets. Kathleen qui se livre souvent à des prises d’empreintes de motifs en vue d’une publication de son père, constate que les objets dans des villages comme Orokolo, plus fréquenté par les Occidentaux, sont moins intéressants que ceux vus dans les villages plus préservés.
12 Sur un tout autre registre, le journal est une mine d’informations quant aux rapports entre les populations locales et les représentants de l’administration, les missionnaires ou les planteurs. Avec cette publication se dessine et se précise une histoire de la région vue à travers les yeux de voyageurs, dans le cas présent ceux d’une jeune fille familière des milieux anthropologiques. À son retour, elle publiera des articles (on en trouvera la liste dans la bibliographie en fin de volume), et certaines de ses photographies parurent dans la publication des trois volumes de son père sur les pirogues océaniennes.
13Les publications de récits de voyages restent rares (Welsch, 1998 ; Rautenfeld, 2022 ; Schindlbeck, 2015). Ce volume montre combien ces témoignages sont essentiels si l’on veut comprendre non seulement l’histoire d’une région et des sociétés anciennes, mais aussi celle des voyages et des études anthropologiques.
14Espérons que de bonnes fées décèleront de nouveaux manuscrits.