1Si le titre de l’ouvrage de Maxime Reynaud ne laisse aucun doute sur la thématique principale du livre, le sous-titre, De la colonisation à Pearl Harbor, précise qu’il s’inscrit dans une chronologie plus longue, allant des années 1880 à 1941. La lecture cependant offre un bornage historique plus restreint, se concentrant sur les opérations militaires de la Première Guerre mondiale dans l’océan Pacifique, soit de août 1914 à 1917. Les périodes antérieure (la décennie 1880 à 1914) et postérieure (jusqu’à l’année 1941) permettent de mieux saisir l’importance des événements de la Grande Guerre dans cette région.
2La place essentielle de la zone Pacifique durant la Seconde Guerre mondiale est largement connue du grand public, notamment grâce aux œuvres cinématographiques – films d’auteur ou blockblusters (par exemple, respectivement : La Ligne rouge de Terence Malick en 1998 ; Pearl Harbor de Michael Bay en 2001) – mais aussi à travers le cursus scolaire français (notamment le secondaire) qui fixe dans la mémoire collective les grandes lignes du conflit. La date emblématique du 7 décembre 1941, correspondant à l’attaque surprise de la base américaine de Pearl Harbor, dans l’archipel de Hawaï, marque l’ouverture de ces hostilités, parfois appelées Guerre du Pacifique (Wilmott, 2001), qui culminent avec les bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945.
3Cependant, bien des aspects de la Guerre du Pacifique restent dans l’ombre. L’origine de la prépondérance japonaise dans la région, antérieure aux conquêtes menées à l’occasion du dernier conflit mondial, est moins connue ; tout comme, plus largement, les opérations militaires conduites dans le Pacifique durant la Grande Guerre. En effet, les combats qui se sont déroulés en Europe durant la Première Guerre mondiale ont fortement éclipsé les affrontements qui eurent lieu au sein des empires coloniaux sis sur les rives du Pacifique. C’est cette lacune que le livre de Maxime Reynaud vient combler. Diplomate de formation et de métier, M. Reynaud fait ainsi le choix d’axer son ouvrage sur l’histoire militaire et diplomatique. Alliant, par sa documentation précise, l’analyse historique à un style accessible, l’ouvrage présente en huit chapitres les événements qui scellent les destinées des territoires et de leurs populations, alors presque toutes sous domination européenne du fait de la colonisation.
4Les deux premiers chapitres retracent l’évolution des relations diplomatiques du Deuxième Reich allemand dans le cadre de la course coloniale, puis la situation stratégique du Pacifique à l’aube du premier conflit mondial. L’Allemagne, et dans une moindre mesure l’Autriche-Hongrie, y occupent l’essentiel du propos. Le Japon, seule puissance non-occidentale à conduire une politique coloniale, tient aussi une place importante. Le chapitre trois rappelle l’histoire de la construction des territoires coloniaux du Deuxième Reich allemand : concession chinoise en 1895 et prise d’intérêts dans le Pacifique insulaire entre 1884 et 1899 (partie nord de la Papouasie-Nouvelle-Guinée ; Samoa ; îles Marshall ; Nauru ; îles Mariannes, à l’exclusion de Guam, qui est une possession américaine ; îles Carolines et Palaos). 1899 est une date déterminante : l’Allemagne acquiert alors auprès de l’Espagne, gravement endettée à la suite de son conflit contre les États-Unis, l’ensemble des archipels communément regroupés sous le nom de Micronésie. Forte de cette acquisition, l’Allemagne possède le troisième plus grand empire colonial par la superficie.
- 1 La Triplice est le nom de l’alliance établie entre le Deuxième Reich allemand, l’Empire austro-hong (...)
- 2 Type de guerre navale qui consiste à attaquer les navires marchands ennemis pour perturber sa logis (...)
5Le chapitre quatre énumère les forces de la Triplice1 (à noter que l’Italie est décomptée comme membre de la Triple-Entente), détaillant avec soin leurs armements, qualités et faiblesses. Les chapitres cinq et six dépeignent les opérations militaires à proprement parler : la description des batailles (l’une d’elles est illustrée par une carte – il y en a, d’ailleurs, plusieurs au sein du livre) permet de se représenter aisément les mouvements de troupes. Ces chapitres sont aussi l’occasion pour l’auteur de parler du jeu des différentes diplomaties des membres de l’Entente durant le conflit. Ceux-ci apparaissent moins unis qu’il n’y paraît, car les territoires allemands du Pacifique aiguisent les appétits des uns et des autres dans un ensemble complexe d’enjeux stratégiques, politiques et économiques. Le sixième chapitre examine le Japon et sa politique. Le chapitre sept se concentre sur la guerre navale qui passe de l’affrontement conventionnel d’escadres, à une guerre de course2 conduite par les navires allemands.
6L’avant-dernier chapitre rapporte les circonstances et conditions dans lesquelles sont liquidées les colonies allemandes du Pacifique. Les décisions prises dans le cadre de la conférence de Versailles inaugurent de nouveaux problèmes plus qu’elles ne pacifient la situation : les tensions entre alliés de l’Entente, sous-jacentes durant la période qui précède la Première Guerre mondiale, à peine mises de côté durant le conflit, ressurgissent avec plus d’acuité lors de la résolution du conflit et des signatures de nombreux traités (celui de Versailles le 28 juin 1919 et celui de Saint-Germain-en-Laye le 10 septembre 1919, pour ne citer que les principaux). La frustration ressentie, particulièrement saillante dans le cas de l’Empire nippon, canalisera les événements des décennies 1930 et 1940. Le dernier chapitre éclaire les liens entre les conséquences du conflit de 1914 et les hostilités qui s’ouvriront fin 1941 pour le Japon.
7Outre une série de coquilles dommageables à la qualité du livre, il faut signaler que la bibliographie, composée de solides références en langue française et anglaise (comme l’ouvrage de F. X. Hezel, 1995), ne contient pas d’études en langue allemande – un titre en anglais de l’historien allemand Hermann Joseph Hiery est toutefois présent.
8Les colonies germaniques d’Océanie occupent souvent une place marginale au sein de l’histoire plus large du Pacifique à l’ère coloniale (Mohamed-Gaillard, 2015). Les études précédentes, soit portaient, de façon générale, sur les possessions outre-mer de l’Allemagne (Porte, 2006), soit étaient axées sur des questions économiques (Péhaut, 1990). Par l’alliance qu’il constitue des angles politique (au sens large), militaire et diplomatique, le livre de M. Reynaud vient compléter les études historiques en langue française consacrées aux colonies allemandes du Pacifique.