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Paroles pour Déwé Gorodé

Cidöri të gë co Déwé ! Sois remerciée Déwé !

Cidöri të gë co Déwé! Here′s to you Déwé!
Christine Salomon
p. 157-169

Résumés

Cette contribution porte sur l’engagement féministe de Déwé Gorodé et rend hommage à son courage et sa ténacité exceptionnels. Pour contextualiser cet engagement, je m’attache d’abord à la singularité de son parcours pionnier qui fait d’elle le type même d’une « outsider intégrée » pour reprendre l’expression de Patricia Hill Collins (1986). Après avoir décrit comment dans sa jeunesse, confrontée à la mise en concurrence des luttes anticoloniale et féministe, elle s’est positionnée à contre-courant dans le mouvement nationaliste en affirmant son féminisme dans ses textes tant politiques que littéraires, je m’intéresse ensuite à son passage au sein du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie en tant que chargée de la condition féminine (2004-2017) et à la bataille qu’elle a menée pour l’accès des femmes kanak au Sénat coutumier. L’article montre enfin que ses romans, publiés entre 2005 et 2012, expriment la radicalité de sa pensée féministe alors même que sa parole dans l’institution était plus retenue.

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Texte intégral

  • 1 Roselyne Makalu, Stéphanie Coulon, Anaïs Duong Pedica et Bookanaky.

1Dans leur émission du 25 août 2022 sur radio Djiido consacrée à Déwé Gorodé, les animatrices de La pause décoloniale1 rappelaient qu’elle « fait partie de celles qui ont permis que le peuple kanak se tienne debout dans leur propre pays » et poursuivaient : 

« Nous souhaitons rendre hommage à une grande dame qui a révolutionné l’image de la femme kanak, une grande dame qui a inspiré et inspire encore aujourd’hui les militants, les féministes, les décoloniales, les révolutionnaires de la pensée qui dans le tumulte des conflits, construisent, formulent, reformulent des relations, bâtissent des ponts… Une militante, une élue politique, une poétesse, une auteure, une mère, une sœur, une femme, une Kanak… »

2J’ajouterai une amie. Car, sa vie durant, Déwé a entretenu des amitiés solides et suivies, la plupart féminines.

3Certaines se sont nouées dès sa prime jeunesse et sa scolarité à Nouméa avec des filles non kanak – une élève eurasienne et une fille de colons de la côte ouest – amitiés tout à fait inaccoutumées à l’époque et qu’elle a gardées ensuite, puis, à la faculté des lettres de Montpellier, avec une étudiante française, devenue enseignante, avec qui elle n’a jamais cessé de correspondre. D’autres sont nées de rencontres militantes ou littéraires, ou encore d’un vécu partagé avec des Calédoniennes côtoyées à la pension de famille Beautemps Beaupré, à Sydney, qui hébergeait les malades évacué·es en Australie, « lors de ce qu’elle appelait avec humour, selon son humeur, “le point lecture”, “le divan du psy”, “la séance confidences” ou “l’heure de confession” » (Gorodé, 2009 : 11).

  • 2 Edmond Nékiriai (1942-2014). Le dualisme matrimonial païcî en matière de parenté et d’alliance (...)
  • 3 Déwé maîtrisait très bien l’anglais et répondit directement d’une voix assurée dans cette langue.
  • 4 L’étoffe lie symboliquement donateur·ices et donataires.

4J’ai, pour ma part, croisé pour la première fois Déwé début 1990 à Nouméa, avec mon mari dont j’ignorais encore, vivant depuis peu en Nouvelle-Calédonie, qu’il était un de ses « papas », auquel elle était venue, dans le supermarché où nous faisions nos courses, donner discrètement un billet pour lui souhaiter la bonne année2. Notre relation cependant n’allait pas passer par le biais de la parenté classificatoire. Je rencontrais véritablement Déwé quelques mois plus tard, chez elle, à la tribu de l’Embouchure (de la rivière), Pwârâïriwâ en langue paîcï qui donne son nom à la commune, Ponérihouen. J’accompagnais alors, pour traduire ses propos, une envoyée de l’ong Australian People for Health, Education and Development Abroad (apheda) – une émanation des syndicats australiens – qui proposait de soutenir un programme de santé communautaire destiné aux femmes kanak3. Nous eûmes à cette occasion notre première discussion sur le statut des femmes dans la société kanak et sur les violences qu’elles subissent, notamment les viols collectifs de jeunes filles qui faisaient alors la une de l’actualité (Salomon, 2003). Déwé et Marcel, son mari, venaient juste de perdre leur second fils, deuil qu’elle a évoqué bien plus tard dans des poèmes poignants publiés dans À l’orée du sable (2014), et je me souviens avoir été saisie par la force de cette femme qui, malgré sa peine, restait debout, et se rendait disponible. Je l’ai ensuite retrouvée dans les congrès du Front de libération kanak et socialiste (flnks) où, dans mon souvenir, elle était la seule femme à prendre la parole, et lors de ses conférences sur la littérature orale kanak à l’Agence de développement de la culture kanak (adck) en 1994. Son aura parmi les femmes kanak dépassait largement son parti, le Parti de libération kanak (palika) : à la veille des élections de 1995, tant dans les associations féminines de la commune où je vivais, Poya, sur la côte ouest de la Grande Terre, que dans le groupe du flnks où je militais, l’Union progressiste en Mélanésie (upm), toutes demandaient que son nom soit placé en position éligible sur la liste indépendantiste, ce qui n’allait advenir que quatre ans plus tard. L’étude sur les violences faites aux femmes en Nouvelle-Calédonie entreprise avec Christine Hamelin allait nous rapprocher encore davantage. Déwé, qui avait été élue en province Nord aux élections provinciales de 1999, à qui j’avais soumis notre projet, me remit en 2001, à l’un de ses passages en France, un morceau d’étoffe au nom des associations de femmes de la province Nord, geste qui nous accompagna tout au long de cette aventure (Hamelin et Salomon, 2004 ; Salomon et Hamelin, 2010)4.

5Les liens qui nous unissaient, reposant sur un substrat idéologique commun, marqué par le marxisme et un engagement féministe partagé, se transformèrent au fil des années en véritable amitié. Nos échanges sur des sujets variés, politiques et littéraires, se sont en effet poursuivis chaque fois qu’elle venait en France ou que j’allais en Nouvelle-Calédonie jusqu’à ce qu’en 2018 un second accident vasculaire cérébral les rendent difficiles. Malgré une première et sérieuse alerte de ce type l’année précédente, Déwé avait renoncé à venir poursuivre sa rééducation à Paris pour ne pas abandonner ses responsabilités au gouvernement. Contrairement aux rumeurs au sujet des causes de sa maladie, elle tenait beaucoup à faire savoir qu’elle avait vaincu le cancer, le « Crabe », contre lequel elle s’était battue auparavant plus de dix années et qui est une figure majeure de ses romans Graines de pin colonnaire (2009) et Tâdo, tâdo, wèè ! ou « No more baby » (2012a).

  • 5 Gabriel Mwâtéapöö (1945-2013) qui, dans les termes d’adresse, appelait Déwé Määmû « Tante » et qu’e (...)

6Je n’ai enregistré ses propos qu’une seule fois, pour qu’elle me parle de son compagnonnage politique des années 1970 et 1980 avec Gabriel Moentéapo – Gaby – dont j’avais été également proche5. Leur rencontre remontait à 1974 : Gaby, qui était infirmier, avait pris contact avec Déwé car, juste après avoir accouché de sa fille Leïla, elle avait rédigé un tract au nom des Foulards rouges dénonçant le racisme et les discriminations vécus par les femmes kanak à la maternité de l’hôpital. Tous deux originaires de la région païcî, la même année, ils participaient à la constitution du Groupe 1878, rassemblant les révolutionnaires de la Grande Terre, puis deux ans après, à celle du palika que, dans nos conversations, Déwé appelait tout simplement « le Parti ». C’est également ensemble qu’ils défendront dans les premiers congrès du palika les notions de droits égaux pour les femmes et de lutte des classes, bataille idéologique que j’aborderai plus loin.

  • 6 Déwé a également composé des textes bilingues, par exemple l’épopée Wëibë nî ! Wëibë nî ! Wëibë nî  (...)

7Dans cette contribution, centrée sur son féminisme, je développe d’abord la place tout à fait singulière que Déwé occupe dans sa génération : première femme kanak à avoir obtenu un diplôme universitaire, à avoir publié une œuvre littéraire multiforme en langue française6, à avoir présidé une organisation politique kanak, les Foulards rouges, à avoir été élue sur une liste indépendantiste et à avoir assumé des responsabilités importantes – en particulier celle de chargée de la Condition féminine – dans plusieurs gouvernements successifs du pays. Je reviens ensuite sur son appréhension du dilemme politique auquel elle s’est trouvée confrontée dans sa jeunesse par la mise en concurrence des luttes féministe et anticoloniale et sur les débuts d’un féminisme kanak radical. Je m’intéresse ensuite à son passage dans l’institution comme vice-présidente du gouvernement collégial du pays, responsable du secteur de la Condition féminine, ce qui l’a obligée à une certaine retenue et à composer avec « l’indissociable homogénéité et hétérogénéité de la catégorie » des femmes en Kanaky-Nouvelle-Calédonie (Juteau, 2010). Je m’arrête sur une question qui lui tenait à cœur, l’accès des femmes kanak au Sénat coutumier où elle a dû affronter un conservatisme masculiniste drapé dans les valeurs kanak. L’article se clôt sur la façon dont, à l’orée de la vieillesse, la radicalité de son féminisme s’est affirmée au travers des personnages féminins de ses romans publiés entre 2005 et 2012, révélant une femme à la ténacité bouleversante jusqu’à l’étrangeté, ainsi que Jean Genet a pu le dire d’Harriet Tubman et d’Angela Davis (1991 : 189).

8Déwé disait souvent que le travail politique et celui de l’écrivain étaient inséparables dans ce qu’elle était. Aussi, je m’appuie sur ses écrits tant politiques que littéraires ainsi que sur divers entretiens enregistrés ou filmés, dont je cite des extraits suffisants dans le dessein de faire résonner sa voix forte. J’y mêle aussi parfois des souvenirs de nos conversations, ce qui donne au texte un caractère hybride, mais qui, je l’espère, trouve sa place dans un volume en mémoire de cette pionnière, souvent solitaire, qui a tant lutté pour l’indépendance de son pays et l’accès des femmes kanak à tous les domaines de la vie sociale et politique. Mon analyse de sa trajectoire repose sur un point de vue féministe matérialiste qui postule que les divers rapports sociaux de pouvoir, de sexe, de classe, de « race », ne se contentent pas de coexister ou de s’additionner, mais qu’ils sont imbriqués les uns aux autres et entretiennent entre eux des relations dynamiques de coconstruction (Galerand, 2006).

Une histoire singulière, un parcours exceptionnel

9Déwé, qui a passé sa prime enfance sur la côte est de la Grande Terre, dont elle évoque les souvenirs heureux dans un poème dédié à son père « À l’ombre du vieux manguier » (1985 : 105), vient d’une famille d’orateurs prestigieux et de lettrés. Avant elle, ses deux grands-pères, paternel et maternel, convertis au protestantisme, ainsi que son père, avaient déjà investi l’écriture (Jouve, s.d.).

  • 7 Une association confessionnelle protestante qui allait ensuite constituer avec son homologue cathol (...)

10Dans un entretien sur sa trajectoire, réalisé le 15 mars 1998, elle mentionne qu’avant même de commencer l’école à l’âge de sept ans, outre les berceuses et les contes appris de sa grand-mère, très présente dans sa petite enfance, elle connaissait déjà l’alphabet, que son père, Waïa Gorodé, lui avait enseigné. Elle savait aussi par cœur des passages entiers des discours généalogiques et des épopées en langue païcî d’Eleisha Nâbai, son grand-père maternel, que son père récitait à ses enfants (Mokaddem, 2007 : 17). Son père leur racontait aussi, en païcî, des contes français et l’histoire de Gavroche si bien, qu’avant l’école, elle avait déjà acquis une familiarité avec certains aspects de la culture française. Déwé m’a expliqué qu’à Nouméa, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, son père avait connu le mouvement communiste avant de rejoindre l’Association des indigènes calédoniens et loyaltiens français (aiclf)7. De ce temps-là, alors que la ségrégation coloniale rendait rarissimes les amitiés entre Calédoniens européens et Kanak, il avait conservé plusieurs amis européens de gauche, qui venaient à Perlou, chez eux, lui rendre visite, parmi lesquels Hubert Jeanson (président d’un comité d’action socialiste et communiste en 1944, puis conseiller général socialiste), dont Déwé se souvenait très bien. Waïa Gorodé valorisait énormément le savoir, ce qui a joué dans le soutien sans faille qu’il a apporté à sa fille face à la répression coloniale, aux tabassages et aux emprisonnements des révolutionnaires kanak dans les années 1970.

« Ce qui a choqué mon père c’est que nous, on a été traités comme ça, nous qui avions fait des études. Du coup, il avait écrit au beau-père de sa sœur, ma tante Sarah, la dernière sœur de mon père, qui était mariée à un “Métro” du côté de Poitiers, et qui était fils d’un colonel. Mon père lui avait écrit montrant son désarroi et puis le choc quoi ! pour lui dire ce n’est pas normal qu’on nous ait traités comme ça. Et moi, j’ai toujours pensé que c’était une chance parce que lui, c’est l’aîné de sa fratrie, et qu’une fois que l’ainé soutient, les jeunes frères et sœurs, mes oncles et mes tantes, suivent. Et d’ailleurs, c’est ma tante avec mon oncle qui vont garder ma fille [âgée de sept mois] quand je suis allée en prison. » (Déwé Gorodé, entretien avec l’auteure, 26 août 2015)

  • 8 Lors de la création du Groupe de femmes kanakes exploitées en lutte en 1982, le terme kanak s’accor (...)

11Par conséquent, le radicalisme de Déwé, à la différence de celui – quelque six années plus tard – des très jeunes féministes du Groupe de femmes kanakes8 exploitées en lutte (gfkel) réunies autour de Suzanne Ounei (Salomon, 2017 : 58), n’a suscité ni critiques ni hostilité dans son groupe familial qui est resté soudé autour d’elle.

  • 9 Dans cet entretien, interrogée sur ce qui l’a poussée à écrire, elle évoque également une « part in (...)

12À la fin des années soixante – alors que les jeunes kanak, encore moins ceux de la Grande Terre que ceux des Îles, et moins les filles que les garçons, sont très peu à terminer leurs études secondaires – Déwé obtient un baccalauréat de philosophie. Elle ne se satisfait pas de l’avenir qui lui est réservé, à savoir devenir institutrice, et part en France faire une licence de lettres modernes. À Montpellier, dans la période universitaire si libre et féconde de l’immédiat après mai 1968, sur le campus de la faculté des lettres, elle découvre Blaise Cendrars, Arthur Rimbaud, les poètes de la négritude, mais aussi les écrits de Marx, Lénine, Rosa Luxembourg ainsi que ceux de Memmi et Fanon et se passionne pour l’étude de la littérature et la linguistique. Elle participe aux réunions de l’Association des Canaques en France, mais elle se lie également avec des étudiants africains et antillais et elle adopte une grille d’analyse marxiste de la situation coloniale. C’est « pour briser le silence colonial », ainsi qu’elle le résumera plus tard dans une rencontre littéraire animée par Virginie Soula, qu’elle se met à écrire de la poésie (Gorodé, 2012b)9. Investissant un espace scriptural dont les femmes kanak avaient été totalement absentes, elle « choisit de raconter l’histoire à [sa] façon » et de soumettre la langue française à ce qu’elle a envie de faire passer, utilisant pour ce faire une versification libre, sans structure ni rythme définis (Mokaddem, 2007 : 32-3).

13Aussi incarne-t-elle parfaitement ce que la sociologue africaine-américaine Patricia Hill Collins, à propos des intellectuelles venant des communautés dominées et racisées, nomme les « outsiders intégrées » (outsiders within), qui sont tout à la fois en dehors du monde du savoir universitaire dominant, parce qu’appartenant à des groupes qui en sont traditionnellement tenus à l’écart, et dedans, du fait qu’elles y ont néanmoins eu accès et travaillent dans les sphères privilégiées de la production intellectuelle (Hill Collins, 1986).

14De retour en Nouvelle-Calédonie après ses études, elle enseigne brièvement le français dans un collège catholique, qu’elle quitte avec fracas à la suite d’un conflit avec la directrice qui refuse de montrer, lors d’une journée portes ouvertes, une exposition préparée avec les élèves sur l’histoire du pays. Déwé milite alors avec les Foulards rouges, un mouvement qui exprime le réveil à la fois politique et culturel de la jeunesse kanak et, avec eux, elle subit la vague de répression de septembre 1974, est arrêtée et emprisonnée. Après avoir été la première femme kanak à faire des études supérieures, elle est également la première à investir pleinement un espace dont les femmes kanak avaient été jusque-là tenues éloignées, le champ politique. Elle devient en 1974 présidente des Foulards rouges, groupe composé en majorité de jeunes gens des îles Loyauté – elle me dira avec une modestie non feinte qu’elle avait « été balancée à la présidence » –, avant de créer avec d’autres jeunes originaires de la Grande Terre le Groupe 1878, puis en 1976 le palika, auquel elle restera fidèle sa vie entière et dont elle sera même pendant deux ans permanente en charge des relations extérieures.

15Son ouverture au monde, nourrie des rencontres et lectures faites lors de ses années à Montpellier, s’élargit encore avec sa participation, en avril 1975, à la première conférence pour un Pacifique dénucléarisé, qui renforce les idéaux internationalistes dont elle ne se départira jamais :

« C’était axé à la fois contre les essais nucléaires, surtout contre les essais nucléaires français en Polynésie, mais aussi contre les bases américaines à Guam dont partaient quelques années avant les B52 qui allaient larguer des tonnes de bombes sur le Vietnam. Et il faut dire aussi qu’il y a eu des expériences nucléaires sur l’atoll de Bikini [aux îles Marshall] […]. C’était la première fois que tous ces groupes étaient réunis, autant ceux qui revendiquaient le retour des terres, les Maoris à Aotearoa ou les Aborigènes, ceux des îles de la Micronésie sous domination américaine et nous, et la Papouasie–Nouvelle-Guinée, etc., tous ces militants du Pacifique qui étaient engagés dans la lutte contre la colonisation, contre les essais nucléaires et aussi pour l’indépendance de leurs îles. » (Déwé Gorodé, entretien du 26 août 2015)

16Son premier recueil de poésie publié en 1985, Sous les cendres des conques – dédié non seulement « au peuple kanak en lutte », mais aussi « aux camarades/où qu’ils se battent/trébuchent/tombent/et se relèvent » – comporte une section regroupant les poèmes consacrés aux luttes dans le Pacifique, mais aussi ailleurs, celles des Amérindiens et des Africains-Américains aux États-Unis, par exemple (1985 : 115-128).

17Pour apprécier la portée subversive, dans les années 1970, de son entrée en politique, il faut rappeler non seulement l’accès tardif au suffrage universel des Kanak, en 1957, mais aussi que les années suivantes, les femmes, moins dotées en capital scolaire que les hommes et davantage cantonnées au monde rural – et en son sein à l’espace domestique –, n’étaient invitées à s’intéresser au jeu politique qu’au moment des élections et en s’en remettant totalement à des candidats masculins. La légitimité politique de ces derniers était en outre souvent associée à leur légitimité religieuse ou coutumière, secteurs de la vie sociale eux aussi contrôlés par les hommes (Soriano, 2013 : 114-120). Dans cette configuration patriarcale, la parole publique – politique, coutumière ou religieuse – constituait donc un domaine exclusivement masculin. Aussi, l’intrusion en politique de quelques jeunes femmes déterminées, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, a-t-elle souvent été perçue comme transgressive, et leur parole a été étouffée par leurs camarades masculins, tantôt au nom des valeurs (patriarcales) de la société kanak, tantôt au nom de la primauté de la lutte anticoloniale sur la revendication féministe (voir infra).

18Il faut attendre 1999 pour que trois [N.D.A. : quatre, en réalité] femmes kanak, dont Déwé, soient élues sur les listes indépendantistes (Salomon, 2000b). De ces trois élues, elle est la seule à intégrer le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, dont elle assurera pendant dix ans la vice-présidence. Responsable de la culture, de la jeunesse et des sports (2001-2004), elle devient chargée de la culture, de la condition féminine et de la citoyenneté (2004-2019) ainsi que des affaires coutumières et des relations avec le Sénat coutumier (2007-2011). Elle passe donc d’une position de critique radicale du système dans les années 1970-80, y compris de l’enseignement – elle est la seule professeure en 1985 à suivre le mot d’ordre de boycott de l’école coloniale pour créer dans plusieurs tribus de sa commune des Écoles populaires kanak (epk) où on enseigne en païcî – à l’exercice de responsabilités politiques de premier plan en tant que « vice-présidente » et/ou « ministre », une appellation renvoyant à la loi-cadre (1956-58) qui octroyait ce titre aux membres du conseil de gouvernement.

  • 10 Je me souviens d’elle pouffant de rire aux propos culturalistes d’un ethnologue spécialiste de la N (...)

19Mais remarquablement indifférente aux fastes du pouvoir et aux mondanités, résidant avec sa famille dans un quartier populaire de Nouméa, retournant le plus souvent possible à la tribu, continuant à cultiver son jardin et son champ, elle a tenu à affirmer sa fidélité aux luttes du passé, son attachement à la terre et aux liens familiaux kanak sans pour autant idéaliser la société kanak précoloniale10. Son horizon est toujours resté l’indépendance à laquelle elle était convaincue que l’accord de Nouméa mènerait. Elle s’est également montrée dépourvue de complaisance pour les travers de la nouvelle classe politique kanak qu’elle a fustigés sans aménité dans des aphorismes (1996b) et dans une série de poèmes féroces : « Valet » (2012a : 348), « Langue de bois », « À huis clos », « L’arriviste », « Profiteur en tout genre », « La mauvaise herbe », « Usurpateurs de première » (2014 : 93, 111-116).

  • 11 bell hooks refusait d’écrire avec des majuscules son prénom et son nom afin de mettre en avant son (...)

20Ainsi, même au cœur du pouvoir, elle a affirmé sa marginalité, une marginalité qui n’est pas imposée, mais choisie comme un espace de résistance, de radicalité et de créativité (hooks, 1989). Durant toute cette période, malgré la lourdeur de ses charges politiques, elle n’a renoncé ni à la littérature ni à l’écriture et a poursuivi son œuvre, écrivant la nuit et dormant très peu. Autant de traits qui l’apparentent à ces intellectuelles que décrit bell hooks, une des théoriciennes du Black Feminism11 :

« Celles d’entre nous, “qui réussissent”, restent passionnément accrochées aux aspects de la vie “de chez nous” que nous ne voulons pas perdre, tout en recherchant simultanément de nouvelles connaissances et expériences, en inventant des espaces d’ouverture radicale. Sans ces espaces, nous ne survivrions pas. Notre existence dépend de notre capacité à conceptualiser ces alternatives que le plus souvent nous improvisons. » (hooks, 1990 : 148-9, traduction de l’auteure)

21Cette recherche d’alternatives s’est concrétisée, après l’accord de Nouméa, dans son engagement résolu pour construire un destin commun avec les descendants de ceux arrivés de gré ou de force en Nouvelle-Calédonie et pour aller vers une citoyenneté calédonienne, recherche qu’elle relate aussi dans son dernier roman, une fresque historique allant des années 1960 à 2010 qui se clôt sur l’espoir d’un avenir apaisé (2012a : 340-43).

22Les exercices innovants de coécriture, entrepris d’abord avec Nicolas Kurtovitch, un Calédonien d’ascendance européenne (1999), puis avec Weniko Ihage (2002), un Kanak qui n’était pas connu pour être indépendantiste, spécialiste du drehu (la langue de Lifou), et enfin avec Imasango (2016), une poétesse calédonienne métisse, constituent le pendant littéraire de sa détermination à avancer dans cette voie. Dans le recueil publié avec cette dernière, Se donner le pays. Paroles jumelles, un poème de Déwé explicite leur cheminement :

« mais nous avons décidé
une bonne fois pour toutes
de porter ensemble
le poids de l’histoire
commune

pour construire ensemble
la case du destin
commun

car
c’est un grand don de la vie
d’avoir à écrire ensemble
notre avenir »

(« Nous avons décidé », Gorodé et Isamango, 2016 : 40. © Éditions Bruno Doucey, coll. « Tissages », 2016.)

23Le texte en prose « La paix en soi », parole à deux voix avec Nicolas Kurtovitch, publié à la fin du recueil À l’orée du sable, exprime lui aussi cette aspiration à un avenir apaisé :

« La paix en nous et avec les autres quand, ayant été nous-mêmes victimes de l’oppression, de l’humiliation, de la haine ou de la violence, nous osons tendre la main – non pas pour oublier car la mémoire reste – mais pour nous souvenir ensemble aujourd’hui afin d’en préserver nos enfants ou de faire en sorte que les générations futures gardent le meilleur de ce que nous leur aurons laissé pour le transmettre encore et encore. » (Gorodé, 2014)

Entre féminisme marxiste et féminisme radical 

24Pour une jeune femme kanak, on l’a compris, s’intéresser à la politique au tournant des années 1970 n’avait rien d’évident. Quand, en 1969, à Nouméa, elle attend sa bourse pour partir étudier en France, elle assiste pour la première fois à une réunion qu’organise Nidoïsh Naïsseline, figure du mouvement des Foulards rouges, c’est que son cousin lui a demandé de l’accompagner. La première chose qu’elle remarque est qu’il n’y a pas de femmes, pas de jeunes filles : elle veut partir, mais comme un vieux de Maré lui avance une chaise, elle se sent obligée de rester (Mokaddem, 2007 : 20). Ce n’est qu’après avoir commencé à se politiser à Montpellier, qu’elle décide, lors de vacances au pays en 1971, de participer aux réunions. La seule autre femme dans le groupe est Suzanne Ounei, originaire d’Ouvéa, de cinq ans son aînée, et qui travaille à la banque.

L’affirmation d’une radicalité

25Dès son premier texte politique paru dans le numéro 20 du Réveil canaque (1972 : 5-7) intitulé « Sexualité et racisme », Déwé brise un tabou en portant sans détour son discours sur le corps et la sexualité des femmes. L’article n’est pas signé, mais se termine par un « ponochement vôtre » qui – comme le font ses poèmes écrits dans cette période – reprend le terme raciste « ponoche » utilisé par les colons pour désigner les femmes kanak et retourne le stigmate. Elle n’élude pas l’assujettissement des femmes dans la société kanak traditionnelle – « objet à posséder, à échanger, on décidait de son sort, de sa vie, de sa sexualité » – mais pointe la subjugation supplémentaire introduite par la christianisation avec la sacralisation du mariage et la répression sexuelle qui pèse davantage sur les femmes que sur les hommes. Elle montre également comment l’ordre raciste colonial valorise la peau claire, métisse, au détriment de la peau plus foncée, induisant chez certaines l’espoir illusoire « de se libérer de [leur] condition d’objet par une union avec le blanc » ou par la commercialisation du sexe (la prostitution clandestine), ce qui hypothèque les unions et liaisons interraciales, comme elle le développe ultérieurement dans son œuvre littéraire. Ainsi, questionnée à propos de la dureté des relations entre les hommes blancs et les femmes kanak dans sa nouvelle « Où vas-tu Mûû ? » (Gorodé, 1996a), elle répond :

« Je parle d’une époque qui commence à être révolue aujourd’hui. Pendant cent ans les femmes ont subi ce rapport où elles ne servaient que d’objet de désir sexuel aux colons. C’est vraiment le rapport de maître à esclave. Je ne reproduis dans la fiction que ce qui était dans la réalité. Et encore, je ne reproduis que des poussières de ce que fut la réalité pour les femmes kanak. » (Mokaddem, 2007 : 43)

26Le dernier roman de Déwé évoque encore lui aussi la violence du patriarcat colonial, l’héroïne rappelant à son amie :

« Je ne veux pas qu’ils nous [les femmes kanak] fassent ce qu’ils ont fait à nos grands-mères quand ils pouvaient tout se permettre. Et tu vois bien que ce n’est pas fini. » (Gorodé, 2012a : 114)

27L’article du Réveil Canaque dévoile aussi l’émergence de rapports de classe au sein de la société kanak urbaine et expose, exemples vécus à l’appui, comment « la ponoche intégrée raciste », qui fait des études ou vit avec un blanc, en arrive à mépriser ses sœurs ou ses parents de la tribu. Autant de thématiques que l’on retrouve également dans la série de poèmes rassemblés sous l’intitulé « Popinées », rédigés dans la première moitié des années 1970, publiés dans Sous les cendres des conques. Déwé y insiste sur la nécessité pour les femmes kanak de prendre la parole, d’oser bousculer les idées reçues et les conservatismes et de lutter afin de se définir elles-mêmes :

« Encore faut-il pouvoir essayer de
peser le joug de la nuit des temps
frôler les limites des espaces tabous
mesurer l’étendue de l’habitude
la coutume
réaliser la durée des mœurs tutélaires pour
voir clair »
(Gorodé, « Je ne saurais jamais », 1985 : 81)

28Ainsi, ses premiers écrits, tant politiques que littéraires, posent l’existence de plusieurs rapports sociaux imbriqués qui interagissent pour aboutir à la situation spécifique de domination qui est celle des femmes kanak : des rapports coloniaux de « race », mais aussi des rapports de genre et de classe.

29De ce point de vue, Déwé s’inscrit dans le chemin ouvert par Angela Davis, jeune intellectuelle africaine-américaine membre du parti communiste et des Black Panthers, condamnée à mort en 1970 et acquittée en 1972 au terme d’une campagne internationale. Elle en adopte la coiffure et le poing symboliquement levé. Comme cette marxiste hétérodoxe qui affirme que les oppressions spécifiques doivent être articulées à égalité et aspire à dépasser les contradictions entre les causes pour mener un combat global contre le système capitaliste au fondement de toutes les exploitations (Davis, 1983), Déwé initie dans le groupe 1878 un débat sur le rapport entre lutte nationaliste et émancipation des femmes. Profitant de sa présence à la Conférence pour la dénucléarisation du Pacifique, elle prend contact à Suva avec les organisatrices de la Conférence régionale des femmes du Pacifique qui préparent la première Conférence mondiale sur le statut des femmes à Mexico organisée par les Nations Unies. Lors de la Conférence régionale à Suva, c’est au nom du Groupe 1878 que Déwé intervient dans les sessions sur la religion, sur les médias et sur la loi, tandis que Lucette Néaoutyine, une jeune militante du groupe qui l’accompagne, intervient sur la famille et la culture traditionnelle ainsi que sur l’éducation. Lors de cette dernière intervention, l’état embryonnaire du débat sur le statut des femmes chez les révolutionnaires kanak est clairement indiqué :

« Dans notre groupe 1878, qui est mixte, nous ne sommes qu’une minorité de femmes et nous essayons de commencer à poser le problème de la femme kanak comme étant indissociable de celui de tout notre peuple soumis à la domination coloniale de la France. » (Griffen, 1976 : 40-42, traduction de l’auteure)

  • 12 Les trajectoires de Grace Mera Molisa (1946-2002), première femme de Vanuatu à obtenir un diplôme u (...)

30Déwé se rend ensuite à Mexico avec une délégation de femmes du Pacifique, parmi lesquelles Grace Mera Molisa, qui deviendra son amie et dont plus tard elle traduira les poèmes (Mera Molisa, 1997)12. À Mexico, elle participe aux ateliers du forum des organisations non gouvernementales qui se tient en parallèle à la conférence des délégué·es des pays membres ; c’est pour elle l’occasion de rencontres directes et de partage avec de nombreuses femmes, venues de continents différents. Son expérience dans ce lieu exceptionnel qui témoigne du caractère international du mouvement des femmes et de l’universalité du patriarcat va renforcer son engagement féministe. De retour à Nouméa après cette conférence mondiale, elle écrit en décembre 1975 :

« Je n’ai palpé que des lambeaux du voile
senti que la poussière du mur
capté que des rumeurs sur notre carcan
humé que la brise de toute la misère féminine
de ce pays et d’ailleurs
d’hier et d’aujourd’hui
et même si je vivais très longtemps
même dans toutes les langues de la terre
je ne saurais jamais ni le dire ni l’écrire
car je n’en saurais jamais assez »
(Gorodé, « Je ne saurais jamais », 1985 : 81-82)

31Déwé et les autres « filles du groupe 1878 » empruntent aux féministes radicales leur méthode : elles décident de se réunir une fois par semaine entre elles avec Suzanne Ounei des Foulards rouges, chez cette dernière, cité Pierre Lenquette à Nouméa, pour surmonter leur inexpérience dans la prise de parole et définir elles-mêmes les contours de la lutte pour leur émancipation. Initié au sein du Groupe 1878, le débat sur le statut des femmes et leur place dans la lutte de libération nationale se poursuit une fois le palika créé. En préparation de son second congrès, un article en fait le point dans l’organe du parti :

« À la question est-ce qu’il y a égalité entre hommes et femmes kanaks à l’heure actuelle, la majorité des groupes de réflexion répondent non. Nous constatons au contraire : inégalité à tous les niveaux entre hommes et femmes kanaks, les femmes sont considérées comme esclaves de l’homme. Pas de femmes dans les organes coutumiers du fait que la coutume ne donne pas le droit à la parole aux femmes. Nous constatons aussi que les hommes kanaks éprouvent de la honte à faire les travaux qui reviennent depuis toujours aux femmes. » (Kanak 17, 1977 : 12)

32Suivent des recommandations pour lutter contre cette inégalité au niveau du couple, au niveau coutumier et enfin au niveau politique où, afin de se faire mieux entendre, il est proposé que les femmes forment elles-mêmes un conseil féminin et une section féminine au sein du palika.

À contre-courant

33Déwé, me racontant cette période, souligne à quel point défendre des idées féministes était difficile :

« La question des femmes, on l’a abordée, on l’a amenée au groupe 1878 d’abord et puis au parti. Il y a eu des moments assez durs vis-à-vis de nos camarades, on s’est expliqué et on s’est expliqué déjà dans les groupes (de réflexion) parce que le deuxième congrès du palika à Maré (1977) avait décidé de faire des sections de femmes dans le parti, avec l’appui de Nidoïsh Naïsseline parce que le congrès avait eu lieu dans la chefferie, voilà, dans la grande cour en face du temple, plus vers ici à côté de la chefferie […]. C’est en ces temps-là, avant le congrès de Maré, que Nidoïsh Naïsseline m’a dit en aparté pour nous encourager : “il faut continuer à parler des droits des femmes parce que tu ne peux pas savoir comment nous les hommes, nous avons peur des femmes”. Ça, ça m’est resté cette phrase, et donc pour moi, ben oui, c’est une question profonde et on a défendu cette position avec Ao Gaby (Moentéapo), on a continué jusqu’au congrès de Témala à Voh en 1980 […]. Mais avant on a eu le premier débat sur le marxisme au congrès de Netchaot en 1978 – ceux qui ont défendu la position sur le marxisme, c’est moi-même, c’est Gaby et un militant qui s’appelait Jean-Claude Gambey – donc en même temps la question de la femme et de la lutte de classe. Le débat, on va dire, c’était presque un procès, du style : “vous ne pouvez pas dire que vous n’avez pas la foi !” Mais il y avait aussi d’autres positions qui disaient que ce n’était pas incompatible […]. Mais nous, on dit il faut continuer l’éducation politique, parce que pour pouvoir prendre position, il faut beaucoup de militants qui comprennent de quoi on parle. Et donc on part comme ça jusqu’au congrès de Lifou, où c’est plutôt la question des femmes. À ce quatrième congrès, c’est la question des femmes, et d’ailleurs un moment, j’ai quitté le congrès, mais je me dis : c’est pas possible ! pourtant ça fait longtemps, ça fait long---temps [Déwé étire les syllabes], mais c’était dur ! » (Déwé Gorodé, entretien du 26 août 2015)

34Encore au congrès suivant à Témala en 1980, où est finalement adoptée l’option idéologique du socialisme scientifique, la discussion sur l’articulation entre nationalisme et émancipation des femmes se poursuit, toujours aussi difficile, pour ne pas dire décevante. Les sections de femmes, dont le principe avait pourtant été adopté en 1977, n’ont pas été créées. Il n’y a pas eu non plus de formation des militants pour comprendre ce qu’est le système patriarcal, son existence propre et sa relation dialectique avec le capitalisme, ni d’effort particulier pour permettre la montée en compétences de femmes au sein du parti, ni a fortiori de réflexion sur les pratiques sexistes en son sein.

35Déwé, qui n’avait pas voulu rester permanente du palika et qui avait décidé de rentrer à Ponérihouen pour militer dans une section de base, écrit un poème en 1980 dans lequel se lit son amertume devant les comportements de certains de ses camarades :

« à la réunion devant tout le monde
il parlera d’oppression puis de liberté
de qui pour qui par qui avec qui ?
tant de questions auxquelles
notre pratique commune
devra répondre »
(Gorodé, « Questions », 1985 : 84).

  • 13 Bien après, dans les années 1990, Suzanne Ounei a étudié la sociologie et la science politique à l’ (...)

36En 1981, un an après que le principe du marxisme a été adopté à une nette majorité des sections de base, se produit au congrès de Do-Kamo du palika (le cinquième) une scission : les minoritaires, qui, « au nom des valeurs kanak », ne veulent pas de cette « idéologie importée » fondent avec Nidoïsh Naïsseline le parti de Libération kanak socialiste (lks) (Gorodé, 2006 : 9). Suzanne Ounei part avec eux, surtout parce que, dans le passé, Nidoïsh Naïsseline avait soutenu la cause des femmes et que le lks promet de créer une section féminine. Mais très rapidement déçue par cette section où les femmes sont cantonnées, une fois de plus, à des activités telles que la cuisine et la couture, elle la quitte pour créer en 1982 une organisation qu’elle définit comme autonome, indépendantiste et féministe : le gfkel. Si dans le journal du palika, la constitution de ce groupe féministe autonome n’est pas rapportée avec hostilité, elle est cependant critiquée comme susceptible de saper la structuration du mouvement indépendantiste par son spontanéisme et de provoquer des divisions en son sein (Kanak 81, 1983 : 7-8). Ceci n’altère toutefois pas l’amitié que Déwé porte à Suzanne, sa « sœur de lutte » depuis les Foulards rouges, la prison et les premiers cours d’éducation politique marxiste suivis en commun. Déwé m’a souvent dit l’admiration qu’elle portait au parcours autodidacte de Suzanne, qui n’avait pas fait d’études dans sa jeunesse, et s’était néanmoins formée de façon très volontariste par le biais du militantisme politique13.

37Des années plus tard, en octobre 1994, Suzanne enregistrera un entretien avec Déwé, publié une fois traduit en anglais dans un recueil de récits de femmes du Pacifique pour préparer la conférence mondiale de Pékin sur le statut des femmes (Gorodey & Ounei-Small, 1995 : 32-37). Déwé y parle très librement de ses inquiétudes à la suite des accords de Matignon, dont elle rappelle qu’ils « ont été dès le début signés sans l’opinion du peuple kanak qui était en lutte », par rapport à l’émergence « d’une bourgeoisie néocoloniale kanak » qui collabore avec les multinationales et à l’absence de débat véritable sur la question de l’environnement, « comme c’est le cas pour beaucoup d’autres sujets concernant la lutte pour l’indépendance », le foncier et les femmes entre autres. À ce sujet elle dit :

« Pour parler plus précisément des droits des femmes par rapport au foncier, traditionnellement et jusqu’à maintenant, ce droit n’existe pas. Ce droit revient toujours au discours patriarcal, il n’existe pas. » (ibid.)

38Interrogée sur ce qu’elle entend par là et sur le lien entre patriarcat et capitalisme, elle développe :

« c’est un discours qui justifie une forme de domination des hommes sur les femmes. […] Le système capitaliste peut utiliser le discours patriarcal pour encore plus réduire les femmes en esclavage ». (ibid.)

39Parlant du recueil de nouvelles sur les femmes kanak qu’elle vient de publier, Utê Mûrûnû, petite fleur de cocotier, dont la visée est, qu’à travers les histoires racontées, « la situation des femmes kanak soient connue tout d’abord [d’elles]-mêmes », elle souligne également :

  • 14 Je remercie l’équipe de La pause décoloniale de m’avoir communiqué cette traduction et tout particu (...)

« En dépit de [leurs] rôles, il y a certains espaces et certains pouvoirs auxquels les femmes n’ont pas accès. Je fais référence par exemple aux discours publics, à l’annonce publique de l’alliance entre les clans, du discours généalogique […] il y a un discours là qui est public, un discours idéologique, qui reste un discours patriarcal, parce que la femme n’a pas accès au pouvoir de la parole. Donc mon livre parle de toutes ces choses. » (ibid., traduction Anaïs Duong-Pedica14)

40Remarquons que Déwé, dans cet entretien, utilise la notion de « système » au sujet du capitalisme, mais, en revanche, réduit le patriarcat à un « discours », présentant ces deux formes d’organisation sociale de façon asymétrique, comme si le patriarcat était de l’ordre idéologique, de la superstructure, sans base matérielle. Pourtant son œuvre littéraire, en particulier ses nouvelles et ses romans, évoque abondamment le patriarcat comme système reposant matériellement sur le contrôle du corps des femmes, de leur force de travail, de leur sexualité et de leur maternité (voir infra).

Composer avec l’institution

41Quand en 2000 la loi sur la parité est adoptée en France et que se pose la question de son application en Nouvelle-Calédonie, Déwé est élue depuis un an au gouvernement, chargée de la Culture, de la Jeunesse et des Sports. Convaincue que cette mesure peut permettre des avancées pour les Calédoniennes et en particulier pour les femmes kanak, trop longtemps tenues à l’écart, elle confronte directement les hommes politiques, tant loyalistes qu’indépendantistes, qui soutiennent qu’elles ne seraient pas prêtes ou ne s’intéresseraient pas à la politique. Elle rétorque de façon cinglante que ce sont plutôt, eux, les hommes qui ne sont pas prêts.

  • 15 La sociologue féministe Colette Guillaumin remarque : « De la condition féminine qui a régné si lon (...)

42Dans le gouvernement très féminisé mis en place en 2004 après les premières élections provinciales où la parité s’est appliquée, elle reste chargée de la culture, mais ses secteurs de compétence sont étendus à la citoyenneté et à la condition féminine, un poste dont les associations de femmes ont réclamé la création et qu’elle va occuper jusqu’à son retrait de la vie politique. Toutefois, plutôt que l’appellation « droits des femmes », jugée trop revendicative, évacuée également des institutions provinciales du Nord et des Îles dirigées par les indépendantistes, c’est la terminologie « condition féminine », qui désigne un état et non une relation (de pouvoir), – décalquée sur celle de condition ouvrière, elle-même assez désuète – qui est adoptée. Pareillement, quand est instaurée la célébration de la journée du 8 mars, la dénomination « journée internationale de la femme », et non des « droits des femmes », est choisie, concession à la vision essentialiste et culturaliste de la catégorie femme qui prévaut alors dans le monde politique calédonien15.

  • 16 Au fil des années, on observe un alignement du langage et du programme du secteur de la condition f (...)

43Les toutes premières années de l’existence du secteur de la condition féminine, dans lequel Déwé s’investit beaucoup personnellement, et que par la suite elle déléguera davantage à des consultantes formées par les organisations internationales16, les mesures prises se déclinent selon deux axes, la lutte contre les violences faites aux femmes et celle contre la pauvreté. L’idée est de réduire le niveau des violences, les inégalités et l’asymétrie décisionnelle qui défavorisent l’ensemble des Calédoniennes, kanak et non kanak, mais qui pèsent davantage encore sur les plus pauvres d’entre elles, les Kanak qui vivent en milieu rural. Cependant, considéré d’un point de vue féministe, le texte que signe Déwé à l’occasion de la célébration des 30 ans du palika en 2006 déconcerte par son orthodoxie marxiste : l’inceste, le viol et les violences familiales ne sont pas rapportés au patriarcat, mais uniquement à la pauvreté, à une transformation sociale qui ne s’est pas effectuée en faveur des plus démunis, mais perpétue les rapports anciens du fait de la domination mondiale du système capitaliste sous sa forme néo-libérale (2006 : 16-17). L’émancipation des femmes ne figure pas comme un objectif à atteindre, le texte recommande simplement de « continuer à donner pleinement place et responsabilités aux femmes et aux jeunes pour un véritable changement » (Gorodé, 2006 : 20).

  • 17 Le Sénat coutumier, institution qui remplace le Conseil consultatif coutumier mis en place par les (...)

44Pourtant, peu de temps auparavant, cette perspective de changement en faveur des femmes a subi un sérieux revers. Afin de permettre l’accès des femmes kanak au Sénat coutumier créé par l’accord de Nouméa en 1998, au moment du premier renouvellement des sénateurs – tous des hommes, nommés selon les « us et coutumes » –, Déwé a réussi à organiser, malgré les oppositions, un débat sur les modalités de leur nomination dans les huit aires coutumières17. Elle propose leur élection, que l’accord de Nouméa rend possible et qui permettrait des candidatures féminines, mais l’idée est repoussée par les aires coutumières et le Congrès du pays kanak en 2005 (Salomon, 2021 : 146). Elle riposte aussitôt dans le journal de l’adck :

« Dire que la femme ne doit pas parler des affaires coutumières parce que ça a toujours été comme ça, est une position dangereuse dans la mesure où nous-mêmes ne sommes plus comme avant. Et puis, les conseils des anciens, les conseils de district, les conseils d’aire, le Sénat coutumier lui-même sont des structures qui, pour la plupart, ont été mises en place parce que les politiques ont choisi de prendre en compte la réalité coutumière dans l’accord de Nouméa et avant cela, dans les accords de Matignon, afin qu’il y ait une représentation de la coutume dans les institutions. Elles n’existaient pas auparavant, mais pourtant on est bien dedans ! Si vous campez sur ce genre de position, vous risquez de devenir un sénat-musée, complètement dépassé. » (Gorodey, 2005b : 23)

45Alors même qu’elle était, entre 2007 et 2011, chargée au gouvernement des affaires coutumières et des relations avec le Sénat coutumier (institution sous la tutelle du gouvernement), Déwé m’a rapporté que des membres et des chargés de mission du Sénat coutumier ne voulaient parler qu’avec son directeur de cabinet, un homme kanak, et non avec elle. Mais, en dépit des affronts masculinistes subis, elle ne se résigne pas. Elle parait toutefois très isolée parmi les dirigeants indépendantistes, y compris ceux de son parti, face à la contre-offensive culturaliste patriarcale qui culmine avec l’adoption de la « Charte du pays kanak » en 2014, ce qui, dans un entretien avec Éric Soriano, lui fait dire :

« Qu’on le veuille ou non, la femme kanak va de toutes les façons se libérer. Qu’on le veuille ou non, la femme kanak est salariée aujourd’hui, la femme kanak est éduquée, les filles kanak réussissent mieux que les garçons à l’école. Elle a ses compétences. Donc, voilà, ce sont seulement les limites, comment négocier les limites par rapport à la culture. Alors ce que j’ai envie de dire, c’est que se développe aujourd’hui le culturalisme. Mais ce n’est pas nouveau, il est là depuis le début. Mais il est train de se développer. Et quelle est la position de ceux qui disent “nous, on va pas vers ça” ? » (Déwé Gorodé, entretien du 26 juin 2015, in Demmer, 2016 : 129)

46Et c’est avec un argumentaire très féministe qu’elle revient à la charge, une décennie après la première bataille perdue, sur la question de l’accès des femmes kanak au Sénat coutumier qui n’est toujours pas résolue :

« Il faudra que la femme kanak entre au Sénat coutumier, parce qu’on ne peut pas l’écarter des questions d’identité kanak, d’héritage culturel, de coutume. Pour l’instant, elle se tait et s’incline devant son frère. La société kanak aurait dû être matriarcale, étant donné le rôle de la femme au quotidien ; alors l’homme, pour la maîtriser, a instauré le pouvoir de l’oncle maternel. Cependant, les filles parlent de plus en plus, leurs résultats scolaires s’améliorent… La femme finira par faire entendre ses droits. » (Gorodey, 2016b : 26)

  • 18 Le journal mensuel calédonien Le Chien bleu, de janvier 2006, dénie quant à lui à L’Épave la qualit (...)

47La place politique de premier plan de Déwé ne la protège pas de l’hostilité déclarée des segments les plus conservateurs de la société kanak et calédonienne. Celle-ci s’exprime le plus souvent sous le manteau par crainte de sa pugnacité et de son éloquence. Mais elle se fait cependant entendre plus ouvertement après la parution de son premier roman L’épave (2005a), profondément féministe, où il est question de domination sexuelle, d’inceste, de viol, de jouissance et d’homosexualité féminines18. Les parents d’élèves du lycée de Poindimié, lors de la Semaine du livre, tentent de s’opposer à ce que des élèves de terminale débattent avec Déwé, ce qui pour elle s’apparente à une censure. Elle réplique vertement dans le quotidien Les Nouvelles Calédoniennes en disant que cela montre « tout le chemin qu’il reste à faire pour libérer la parole ». Elle ajoute :

« Notre rôle a été fixé depuis très longtemps et personne ne veut qu’on en sorte. C’est parce que les parents ne parlent pas de tous ces tabous à la maison qu’ils ne veulent pas qu’on en parle à l’école. » (21 avril 2007)

48Pour Déwé, on l’a dit, le travail littéraire et le travail militant constituaient deux domaines indissociables de ce qu’elle était et voulait transmettre. Dans cette période de relative silenciation de son féminisme en politique, il y a comme une urgence chez elle à s’exprimer par la littérature et rendre publics ses manuscrits : en une dizaine d’années, après L’Épave (2005a), paraissent deux volumes de poésie À l’orée du Sable (2014) et Se donner le pays, paroles jumelles (avec Imasango, 2016), un recueil de nouvelles La vieille dame (2016a), et encore deux autres romans. Dans son second roman, Graines de Pins colonnaires (2009), des femmes, entre elles, se racontent à un moment crucial de leur vie, face à la maladie et à la mort, elles qui assurent la reproduction de l’humanité et des hommes – les pins colonnaires dans la symbolique kanak – et en sont donc les graines. Ce thème est repris et amplifié dans Tâdo, Tâdo, wéé ! Ou « No more baby » (2012a), dans lequel le récit intime s’intrique à celui de la lutte du peuple kanak pour son indépendance. Le roman, comme les précédents, rapporte plusieurs trajectoires féminines, sur plusieurs générations, mais les deux personnages féminins principaux – deux sœurs, Tâdo et Alo, qui arrivent à l’âge adulte alors que s’affirme la revendication kanak – refusent, chacune à sa manière, l’effacement et le sort auquel la tradition les prédestine. Quand Alo apprend que la famille de l’homme qu’elle aime lui a choisi une autre femme comme épouse et rappelle à sa sœur que c’est la coutume, Tâdo répond :

« Non. Je n’oublie pas la coutume. Pour ce qu’elle nous donne et pour ce qu’elle nous prend. » (Gorodé, 2012a : 130)

49Et cette jeune femme qui a fait des études et milite pour l’indépendance – et par ces traits ressemble beaucoup à Déwé – va contester ouvertement certains aspects de la coutume, comme la parole trop longtemps confisquée des femmes. Dans un meeting du milieu des années 1980, elle affirme la place des femmes dans la lutte et dénonce les intimidations et les violences « à la fois à la maison avec le mari qui boit et qui nous bat, et sur notre lieu de travail, avec un patron qui nous exploite », c’est-à-dire la conjonction du patriarcat kanak, incarné par le mari, et du patriarcat colonial, le patron. Elle invite les autres femmes présentes « à se lever, et venir prendre le micro ici, même en tremblant, pour [s’]exprimer » (ibid. : 87), ce qui est une illustration du mot d’ordre du mouvement féministe kanak de cette période : « Femmes, prenez la parole ». Mais, surtout, Tâdo et Alo ont en commun de déroger aux modèles normatifs qui imposent aux femmes un devoir de maternité et font de la stérilité une source de stigmatisation, d’accusation de sorcellerie et autrefois de répudiation. Transgressant la règle sociale qui assigne les femmes aux tâches domestiques et à la maternité, Tâdo fait le choix de ne pas avoir d’enfant pour se consacrer à l’engagement politique et professionnel ; Alo, qui elle a déjà deux enfants avec l’homme qu’elle n’a pas cessé d’aimer depuis leur jeunesse, bien qu’il n’ait pas refusé de se marier avec une autre, choisit d’interrompre sa troisième grossesse non voulue et de se faire stériliser, d’où la seconde partie du titre de l’ouvrage : « No more baby ». Et elle va poursuivre, en dépit de la réprobation sociale, sa liaison clandestine avec lui. Toutes deux tentent de négocier leur liberté et de se glisser entre ces « trois piliers du monde kanak » que sont la coutume, la religion et la politique (ibid. : 191) afin, quitte à en payer le prix, de se réapproprier leur vie. Le féminisme qui s’exprime dans ce roman, sa liberté de ton et d’écriture, son refus intact de l’oppression témoignent d’une remarquable continuité entre les écrits de jeunesse de Déwé, dans les années 1970 et ceux de la maturité, quarante ans plus tard.

En guise de conclusion

50Tâdo, Tâdo, wéé ! Ou « No more baby s’ouvre par une formule rituelle dite à la fin des contes en langue païcî : « cîgadoo, cîgadoo, cîgadoo... » et se clôt par la même formule, cette fois accompagnée de quelques vers bilingues païcî-français dans lesquels Déwé invite à trouver une suite au récit, suggérant ainsi que l’histoire racontée ne s’arrête pas là, que ce n’est qu’un moment sur le chemin de l’émancipation du pays et de celle des femmes kanak.

  • 19 Déwé Gorodey sur l’identité kanak, source Kanka Kanak, mis en ligne le 8 août 2021 : https://www.yo (...)

51Ce qu’elle formule également en termes politiques et non plus poétiques dans un entretien filmé19 :

« C’est aux jeunes générations de trouver les formes de lutte contre le système dominant. » (Déwé Gorodé, entretien du février 2010)

52À rebours de la tentation gérontocratique, assez générale dans la classe politique kanak, Déwé exprime encore ce point de vue lors de la réédition, en 2015, de son recueil de nouvelles Utê Mûrûnû, petite fleur de cocotier publié vingt ans auparavant. La nouvelle qui donne son titre à l’ensemble des textes rassemblés en 1995 présente deux femmes kanak homonymes, une aïeule et sa petite fille, qui, chacune à sa façon, refusent la soumission à laquelle le patriarcat voulait les forcer. Déwé, pour la réédition, intègre une nouvelle inédite intitulée « UM 2014 » [UM : Utê Mûrûnû] qui clôt le recueil. Elle y met en scène une jeune femme qui vient d’avoir vingt ans, elle aussi nommée Utê Mûrûnû – la petite fille d’UM 1994 – et questionne ainsi la perpétuation du cycle de la vie, de la mémoire et de l’histoire. Elle y souligne surtout la nécessité que les jeunes soient préparé·es « à assurer la relève quant au leadership et à la prise de responsabilité dans tous les domaines » et ne soient pas dupes du rôle ambivalent de l’école qui peut fournir des armes de résistance au système colonial, mais entretient aussi une « vaste entreprise de déracinement et d’ethnocide » (2015 : 103-104).

53Une décennie plus tard, alors que Déwé n’est plus là, cette relève, du moins en matière de leadership féminin et féministe, s’est affirmée. En témoignent à la fois les protestations de masse organisées par des femmes kanak contre les violences de genre, la présence féministe kanak sur les réseaux sociaux et sur les ondes de radio Djiido, et la montée en puissance à des postes de premier plan – non seulement au sein du palika, mais aussi de divers autres partis et groupements indépendantistes – de femmes kanak et océaniennes qui s’efforcent de combiner décolonisation et de dépatriarcalisation.

54Qu’aurait été une « UM 2024 » écrite après le soulèvement de la jeunesse kanak de mai-juin 2024 ? Utê Mûrûnû serait-elle en attente de jugement, placée en résidence surveillée, soupçonnée d’avoir eu un rôle d’incitation aux affrontements par ses prises de parole dans les manifestations ou ses posts sur les réseaux sociaux, en écho à une réforme du corps électoral visant à minoriser une fois de plus le peuple kanak ? Serait-elle devenue une pétitionnaire indépendantiste s’exprimant à la tribune de la quatrième commission des Nations unies qui traite des questions relatives à la décolonisation, accusant l’État français d’avoir créé un chaos politique, social et économique dans le pays, de réprimer et de criminaliser le mouvement de protestation ? Ou serait-elle avec d’autres militantes féministes en train de préparer une émission faite par les femmes et pour les femmes kanak et de réfléchir à la meilleure façon d’alimenter le débat sur l’émancipation et la décolonisation ? Nous ne le saurons pas. Quoi qu’il en soit, il parait hautement improbable que Déwé qui, sa vie durant, a fait l’éloge de la résistance et de la lutte des opprimé·es, n’ait pas compris l’explosion de colère des jeunes engendrée par les provocations policières, les inégalités sociales, l’immobilisme des élus indépendantistes et le bafouement de l’accord de Nouméa qu’elle a célébré dans des poèmes, formant des vœux pour que tout aille mieux pour la dernière mandature de cet accord qui devait conduire à la pleine souveraineté et à l’indépendance du pays (2014 : 65, 2016a : 100-103).

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Bibliographie

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Gorodé Déwé, 1992. Poème, in Mwâ Vèè 1, pp. 14-17. En ligne : https://www.calameo.com/read/006967418b3f5a185ae34

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Stoler Ann Laura, 2013. La Chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, Paris, La Découverte.

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Notes

1 Roselyne Makalu, Stéphanie Coulon, Anaïs Duong Pedica et Bookanaky.

2 Edmond Nékiriai (1942-2014). Le dualisme matrimonial païcî en matière de parenté et d’alliance qui règne à Ponérihouen (Leblic, 2000) s’étend aux Nékiriai de Poya, en pays arhö, identifiés dui comme le sont les Görödé.

3 Déwé maîtrisait très bien l’anglais et répondit directement d’une voix assurée dans cette langue.

4 L’étoffe lie symboliquement donateur·ices et donataires.

5 Gabriel Mwâtéapöö (1945-2013) qui, dans les termes d’adresse, appelait Déwé Määmû « Tante » et qu’elle nommait en retour Ao « Grand-père » a beaucoup compté pour moi ; c’est en partie avec lui et grâce à son érudition que j’ai mené mon étude sur la médecine kanak au début des années 1990 (Salomon, 2000a). Lorsque je l’ai rencontré, bien que toujours membre du palika, il s’était éloigné du militantisme politique et animait l’Association développement d’une santé pour le peuple en Kanaky (adsppk).

6 Déwé a également composé des textes bilingues, par exemple l’épopée Wëibë nî ! Wëibë nî ! Wëibë nî ! dans laquelle à la version païcî répond la traduction française : « Nous sommes là !, Nous sommes là !, Nous sommes là ! » (Gorodé, 1992 : 14-17).

7 Une association confessionnelle protestante qui allait ensuite constituer avec son homologue catholique l’Union calédonienne (Kurtovich, 2000).

8 Lors de la création du Groupe de femmes kanakes exploitées en lutte en 1982, le terme kanak s’accordait en genre et en nombre. La forme invariable a été proposée en 1985 par une personnalité d’origine métropolitaine de l’Union calédonienne, Jean-Pierre Deteix, alors secrétaire général du gouvernement provisoire de Kanaky. Après un usage flottant – Déwé accorde le mot en genre et en nombre dans ses premiers poèmes (1985) et ses premières nouvelles (1994), l’invariabilité se généralise à partir de la fin des années 1990 et de son utilisation dans le texte de l’accord de Nouméa.

9 Dans cet entretien, interrogée sur ce qui l’a poussée à écrire, elle évoque également une « part inconsciente : j’avais l’habitude, quand j’étais petite d’aller dans le bureau de mon père quand il n’était pas là, et de gribouiller sur ses cahiers ». 

10 Je me souviens d’elle pouffant de rire aux propos culturalistes d’un ethnologue spécialiste de la Nouvelle-Calédonie ou en me rapportant ceux de jeunes Kanak qui avaient interpellé des sénateurs coutumiers pour leur demander, puisqu’ils trouvaient si bien la société d’avant, pourquoi ils ne renonçaient pas à leurs voitures pour marcher à pied.

11 bell hooks refusait d’écrire avec des majuscules son prénom et son nom afin de mettre en avant son travail plutôt que sa personne.

12 Les trajectoires de Grace Mera Molisa (1946-2002), première femme de Vanuatu à obtenir un diplôme universitaire, porte-parole du premier ministre Walter Lini de 1987 à 1991, et de Déwé Gorodé sont proches : ce sont toutes deux des « outsiders intégrées », devenues des femmes politiques de premier plan dans un monde politique mélanésien masculin, des poétesses reconnues et des féministes s’attaquant au patriarcat colonial et au patriarcat mélanésien. Dans l’introduction de Colonized people, son second volume de poésie publié en 1987, Grace Mera Molisa explique : « Le Vanuatu est maintenant libre de la domination coloniale étrangère, mais les femmes ni-Vanuatu sont encore colonisées » (traduction de l’auteure).

13 Bien après, dans les années 1990, Suzanne Ounei a étudié la sociologie et la science politique à l’université de Canterbury en Nouvelle-Zélande.

14 Je remercie l’équipe de La pause décoloniale de m’avoir communiqué cette traduction et tout particulièrement Roselyne Makalu, la créatrice de l’émission, pour les échanges amicaux stimulants que nous avons eus.

15 La sociologue féministe Colette Guillaumin remarque : « De la condition féminine qui a régné si longtemps, ou de « La Femme » (qui fait toujours passer un frisson dans le dos) aux femmes, le trajet est considérable » (Guillaumin, 1981 : 27).

16 Au fil des années, on observe un alignement du langage et du programme du secteur de la condition féminine sur ceux des organisations internationales : un comité cedef (Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes) est formé en 2008 et produit en 2013 un premier rapport sur la Nouvelle-Calédonie, indépendant de celui de la France, dans l’idée de disposer d’un état des lieux, mais également de faire connaitre à l’international la situation des Calédoniennes.

17 Le Sénat coutumier, institution qui remplace le Conseil consultatif coutumier mis en place par les accords de Matignon en 1988, est compétent pour les questions qui touchent à l’identité kanak. Il est composé de seize membres, soit deux par aire coutumière.

18 Le journal mensuel calédonien Le Chien bleu, de janvier 2006, dénie quant à lui à L’Épave la qualité de roman, qu’il qualifie d’« assemblage érotico-ethnographique de poupées russes où chacun trouve ce qu’il cherche inconsciemment », ce qui montre que les questions de sexualité des femmes sont à la fois un lieu de pouvoir colonial et un dispositif de façonnement des catégories raciales (Stoler, 2013).

19 Déwé Gorodey sur l’identité kanak, source Kanka Kanak, mis en ligne le 8 août 2021 : https://www.youtube.com/watch?v=7Y7Gz1NS57o

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Pour citer cet article

Référence papier

Christine Salomon, « Cidöri të gë co Déwé ! Sois remerciée Déwé ! »Journal de la Société des Océanistes, 160-161 | 2025, 157-169.

Référence électronique

Christine Salomon, « Cidöri të gë co Déwé ! Sois remerciée Déwé ! »Journal de la Société des Océanistes [En ligne], 160-161 | 2025, mis en ligne le 10 novembre 2025, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/jso/17417 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14pf2

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Auteur

Christine Salomon

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