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Études

« Héraclès et Soleil » ou « Héraclès de la Mer » ?

Analyse de la séquence Ἡρακλεῖ ΑΛΙΩΙ dans une dédicace délienne
Enrique Nieto Izquierdo
p. 59-69

Résumés

Un brûle-parfum trouvé à Délos porte une dédicace à plusieurs divinités, dont un Héraclès ΑΛΙΩΙ, généralement interprété comme « Héraclès (et) Hélios ». Cet article reprend, en la modifiant, l’hypothèse de l’éditeur princeps, qui y voyait un « Héraclès de la mer » assimilé à Melqart : il propose d’y reconnaître un Héraclès Halios, divinité grecque protectrice des marins et du commerce maritime. Cette lecture s’accorde avec les autres dieux mentionnés, tous liés à la protection et à la réussite, et trouve un parallèle dans une inscription de Trézène datée de la fin du ve s. av. J.-C. L’ensemble pourrait refléter une réponse oraculaire, probablement delphique.

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Texte intégral

  • 1  Ce travail s’inscrit dans le cadre du projet ERC Mapping Ancient Polytheisms 741182 (C. Bonnet dir (...)

11. Au milieu des années 1980, un brûle-parfum dédié a été découvert à Délos, dans une maison particulière appartenant à de riches commerçants italiens, au sein d’une chapelle domestique pourvue d’autres objets cultuels. Ce brûle-parfum, daté de la fin du iie s. av. J.-C., porte une riche séquence onomastique, transcrite ci-dessous telle qu’elle apparaît sur l’objet1 :

         Διὶ Πασίωι
         Ποσειδῶνι
         Ἀσφαλείωι
4       Ἀπόλλωνι
         Προστατηρίωι
         Ἡρακλεῖ ΑΛΙΩΙ

  • 2  Ed. pr. Siebert (1988), p. 765–766, fig. 34–35, d’où SEG 38, 777.
  • 3  Voir également Siebert (1998), p. 173. Il est suivi par Brulé (2007), p. 445.
  • 4  M. Sève, (1989), p. 384, n° 164.
  • 5  L’interprétation « à Héraclès (et) à Hélios » a été acceptée par d’autres savants ; voir notamment (...)

2Si les trois premières divinités mentionnées — Zeus Pasios, Poséidon Asphaleios et Apollon Prostatèrios — sont aisément identifiables, la dernière ligne soulève des difficultés d’interprétation. Ainsi, Siebert2, l’éditeur princeps du texte, a proposé de voir en Héraclès un « Héraclès de la Mer », c’est-à-dire Ἅλιος, adjectif dérivé de ἅλς « sel, mer ». Il interprète cette épithète comme une référence à l’équivalent grec de Melqart de Tyr, qu’il interprète comme une divinité protectrice contre les périls de la navigation, ce qui serait cohérent dans le contexte d’une maison de commerçants impliqués dans le commerce maritime à Délos3. Cette hypothèse a toutefois été rapidement contestée. Sève4, s’appuyant sur l’épithète Pasios, équivalent de l’attique Ktèsios, de la première ligne, suggère que la dédicace est d’origine dorienne et propose de comprendre, à la dernière ligne, Ἁλίωι comme « au Soleil » (attique Ἡλίωι). Selon lui, cette lecture indiquerait une probable origine rhodienne du dédicant, étant donné l’importance capitale du culte au Soleil à Rhodes5.

3Dans les sections qui suivent, je m’efforcerai de démontrer que l’interprétation « à Héraclès (et) au Soleil » se heurte à plusieurs obstacles qui ne sont pas pris en compte par ses défenseurs. Par ailleurs, je montrerai qu’un « Héraclès de la Mer » est non seulement plus cohérent dans ce contexte, mais également étayé par des parallèles jusqu’ici négligés.

  • 6  Judicieusement, aucun commentateur n’a songé à un Héraclès qualifié d’Hélios comme interprétation (...)
  • 7  Voir, par exemple, la position d’Hélios dans des serments tels que (ὀμνύω) Δία, Γῆν, Ἥλιον, Ἀπόλλω (...)
  • 8  Souvent dans des inscriptions avec le geste d’invocation des mains levées, typique du Proche-Orien (...)
  • 9  De façon générale, voir Bruneau (1970), p. 449–450, avec la conclusion de l’auteur sur l’origine o (...)
  • 10  J’ai localisé quelques attestations d’Hélios Patrôios « des Ancêtres » en Syrie romaine, notamment (...)

42. Bien que l’interprétation de Sève ait rencontré un certain succès, il est difficile d’accepter que la séquence Ἡρακλεῖ ΑΛΙΩΙ doive être comprise ici comme « à Héraclès (et) au Soleil ». Tout d’abord, la disposition des séquences onomastiques sur le brûle-parfum, c’est-à-dire l’agencement de l’inscription, incite à voir en Ἡρακλεῖ ΑΛΙΩΙ une divinité suivie de son épithète6, à l’image de Zeus Pasios à la première ligne. Ces deux ensembles encadrent les quatre lignes centrales, où les noms de Poséidon et d’Apollon sont suivis de leurs épithètes respectives à la ligne suivante. Par ailleurs, la position du Soleil en dernière place dans la liste des divinités, après Héraclès, serait difficile à justifier7. De surcroît, la fonction de la divinité Hélios dans ce contexte est malaisée à appréhender : en effet, les autres divinités mentionnées sont associées à la stabilité, à la réussite dans le commerce et à la protection des biens patrimoniaux, tandis qu’à Délos, Hélios est principalement une divinité justicière et protectrice des tombes, importée d’Orient8 et principalement vénérée par les populations d’origine syrienne et arabe, ainsi que par des groupes d’affranchis et d’esclaves, notamment les Compétaliastes9. En dehors du contexte délien, Hélios n’est pas davantage associé aux divinités du foyer ni à la protection des biens patrimoniaux issus de l’artisanat ou du commerce10.

  • 11  IG V 2, 62 (Tégée, iiie s. av. J.-C.). Voir Jost (1985), p. 276–277.
  • 12  Voir en dernier lieu Michalaki Kollia (2023), p. 180. Les occurrences de la divinité Ἅλιος à Rhode (...)
  • 13  Voir p. ex. Lindos II n° 140, de ca 202 av. J.-C.
  • 14  Cf. p. ex. Pugliese Carratelli (1952–1954), n° 42, du iie s. ap. J.-C.
  • 15  Mentionné par Bruneau (1970), p. 103 n° 3.

5Conscient, sans doute, de la difficulté à intégrer Hélios dans les cultes d’origine orientale à Délos, Sève a proposé de chercher une origine rhodienne à la dédicace, ce qui expliquerait non seulement la forme et l’importance de Ἅλιος, équivalent de Ἥλιος, mais également l’usage de Πάσιος, équivalent dorien de l’attique Κτήσιος. Toutefois, même en mettant de côté la forme non dorienne Ποσειδῶν de la dédicace (dorien Ποτειδᾶν ou Ποσειδᾶν) et le fait que Zeus Ktèsios est attesté en pays dorien alors que Zeus Pasios l’est également en Arcadie11, la présence du dieu Soleil rhodien dans cette dédicace reste difficile à accepter. En effet, à Rhodes, Hélios (Halios) est une divinité fondamentalement politique, incarnant le synœcisme des trois dèmes principaux de l’île (408–407 av. J.-C.)12. Cela est illustré par son association fréquente avec Zeus Polieus, Athéna Polias (Lindia) et la nymphe éponyme Rhodos13, ainsi que par l’existence d’une prêtrise d’Hélios Propatôr, « père fondateur » du peuple rhodien14. Il est également significatif que, à Délos même, des théores rhodiens aient consacré une phiale, datée du début du iiie s. av. J.-C., ornée d’une tête de Soleil symbolisant le synœcisme et, par extension, la collectivité des théores représentant l’ensemble de la population de Rhodes15.

  • 16  Pour Héraclès et Melqart à Délos, voir Bonnet (1988), p. 371–375 et, plus récemment, Bonnet (2014) (...)
  • 17  La plus ancienne représentation épigraphique avec la légende homérique « le vieillard de la mer » (...)
  • 18  Cf. Sophocle, Philoctète, 1470.
  • 19  Fenet (2016), p. 317–318.
  • 20  SEG 47, 1517 (ca 150–250 ap. J.-C.). Je dois cette référence à l’obligeance de Corinne Bonnet.
  • 21  Bruneau (1970), p. 407–409.

63. S’impose alors l’interprétation de la séquence Ἡρακλεῖ ΑΛΙΩΙ comme « Héraclès de la Mer », où ΑΛΙΩΙ est le datif de l’adjectif ἅλιος, signifiant « marin, de la mer ». Toutefois, il ne s’agit manifestement pas d’un Héraclès assimilé à Melqart, comme le supposait l’éditeur princeps de l’inscription (voir supra), divinité associée à Délos aux Héracleistai de Tyr16, mais probablement d’une divinité pleinement grecque. En effet, l’adjectif ἅλιος est appliqué à d’autres divinités marines, comme Nérée, qualifié de ἅλιος γέρων (« vieillard de la mer »)17, ou les Nymphes, protectrices des voyages maritimes18. De manière similaire, Héraclès est fréquemment invoqué comme garant de la protection des personnes et des marchandises dans le commerce maritime, face aux tempêtes et aux pirates, aussi n’est-il pas surprenant que des ancres portent son nom19. Il n’est pas sans intérêt non plus qu’Héraclès soit invoqué à Signia, en Italie, comme « Sauveur des navires battus par la mer20 ». Par ailleurs, à Délos, Héraclès est souvent associé à Hercule, protecteur du commerce, ainsi qu’aux Dioscures, divinités liées à la navigation21.

  • 22  Deux bustes masculins ainsi qu’un pinax où les deux hommes s’approchent d’Artémis pour un sacrific (...)
  • 23  Pour cette maison, voir en dernier lieu Trümper (2005).
  • 24  Zeus Ktèsios est qualifié de ἐνοικίδιος « qui se trouve à la maison », avec Tychè et Asclépios, da (...)
  • 25  Cf. le Zeus Ktèsios à l’iconographie du serpent, tout comme Zeus Meilichios, celui de la famille e (...)
  • 26  À Cos, Zeus Pasios est associé aux Moires dans le testament de Diomédon, symbolisant les « parties (...)
  • 27  ÀCos, Zeus Ktèsios est associé à Zeus Ourios, celui du vent favorable, dans un autel domestique or (...)
  • 28  Mais pas exclusivement ; voir à cet égard Lebreton (2019).
  • 29  Cf. dans le prétendu décret de Thémistocle, trouvé à Trézène, τῶι Διὶ τῶι Παγκρατεῖ καὶ τῆι Ἀθηνᾶι (...)
  • 30  Cf. I.Délos 440, de 198–180 av. J.-C. (l. 61).
  • 31  Cf. l’exemple des dieux Prostatèrioi, suivis des dieux Alexikakoi, « qui écartent les maux », à Ky (...)
  • 32  Voir à cet égard Mikalson (1983), p. 71.
  • 33  Une borne d’Apollon Prostatèrios a été trouvée dans le sanctuaire de Poséidon et Amphitrite à Téno (...)
  • 34  Cf. supra, n. 22, pour la référence au pinax. À comparer avec la composition familiale, père, mère (...)
  • 35  La plus célèbre est celle de Sporios Stertinios, un important marchand habitant le quartier, qui a (...)

74. Héraclès de la Mer, en tant que protecteur de la navigation et du commerce maritime, s’intègre parfaitement aux configurations des divinités invoquées dans la dédicace, toutes associées à la réussite, à la protection et à la sauvegarde des biens. Rappelons que le brûle-parfum a été découvert dans le quartier dit « des Italiens », dans une maison appartenant à deux riches commerçants et banquiers22, connue sous le nom de « maison des sceaux » en raison de la grande quantité de sceaux destinés à sceller des contrats et des transactions économiques qui y ont été trouvés23. Ainsi, Zeus Pasios, très similaire dans ses fonctions à Zeus Ktèsios, est le dieu du foyer24, protecteur de la famille en tant qu’institution25 et des biens transmis au sein de celle-ci26, qui peuvent avoir été acquis dans des relations commerciales27. Poséidon Asphaleios, divinité de la stabilité et invoqué notamment contre les tremblements de terre et comme protecteur de la navigation28, est fréquemment associé à d’autres divinités qui sauvent et favorisent la réussite29. Il reçoit, avec Poséidon Orthôsios (« de la bonne direction »), le sacrifice de deux béliers à Délos même30. Enfin, Apollon Prostatèrios est souvent lié à la protection, à la bienveillance et à la santé31, fréquemment en combinaison avec Héraclès32 ou Poséidon33, comme dans notre dédicace délienne. De surcroît, le brûle-parfum a été trouvé à côté d’un pinax représentant deux hommes s’approchant par la droite d’une Artémis portant une torche, pour lui offrir en sacrifice un porcin conduit par un serviteur34. Bien que le pinax soit anépigraphique, il est évident que les deux hommes sont les propriétaires de la maison et qu’Artémis, avec l’iconographie de la Phôsphoros, est une Sôteira « Salvatrice », souvent invoquée comme protectrice du commerce dans le quartier des Italiens, où les dédicaces qui l’impliquent abondent35. Ces exemples montrent clairement que la réussite des entreprises et la pérennité de leurs biens constituaient une priorité pour ces commerçants.

  • 36  Cf. e.g. Dakaris – Vokotopoulou – Christidis (2013), n° 2453A (350–300 av. J.-C.). Des réponses à (...)
  • 37  SEG 15, 517 (ca 250 av. J.-C.).
  • 38  Voir Paul (2016), p. 128, avec références.
  • 39  IG XII 5, 913 (iie s. av. J.-C., l. 9–13).
  • 40  Le relecteur anonyme de Kernos, que je remercie, m’a suggéré qu’il ne s’agissait peut-être pas d’u (...)

85. Les considérations précédentes ne répondent toutefois pas à la question de l’origine de la dédicace ni à la présence, difficile à expliquer, de l’épithète Pasios à Délos (cf. supra). Tout porte à croire, en réalité, que la séquence onomastique reflète une réponse oraculaire, probablement délivrée par l’oracle de Delphes, à une question typique du type : « À quels dieux ou héros dois-je sacrifier/adresser des vœux pour avoir du succès ? » De tels exemples sont bien attestés dans l’épigraphie, notamment à Dodone36. Le parallèle le plus frappant se trouve dans l’inscription de Mnésiépès, qui relate, entre autres, les prescriptions de l’oracle de Delphes pour l’établissement d’un sanctuaire dédié au poète Archiloque à Paros37. Selon cette inscription, l’oracle ordonne d’ériger deux autels : le premier est destiné aux sacrifices pour les Muses, Apollon Musagète et Mnémosyne (A II l. 3–4), symbolisant la fonction inspiratrice ; le second est consacré à Dionysos, aux Nymphes et aux Heures (A II l. 10–11), incarnant la fonction performative. Le premier sacrifice est suivi d’un autre dédié à Zeus et Athéna Hyperdexioi (« qui étendent leur main droite par-dessus, qui protègent »)38, puis à Poséidon Asphaleios et Héraclès, garantissant la stabilité de l’entreprise, et enfin à Artémis Eukleia (« de la Renommée » ; A II l. 5–6). Le sacrifice à Dionysos, aux Nymphes et aux Heures est suivi d’une séquence encore plus proche de celle de Délos : Apollon Prostatèrios, Poséidon Asphaleios et Héraclès (A II l. 11–12), veillant à assurer, une fois encore, stabilité, protection et, par conséquent, réussite. Un autre oracle de Delphes, adressé cette fois aux Rhodiens après une victoire militaire, confirme que l’invocation de ces divinités n’est pas fortuite : après un appel à Zeus et Athéna Sôtères, on invoque à nouveau Poséidon Asphaleios, accompagné d’Artémis Orthôsia et d’Héraclès, suivis de divinités plus spécifiques à la guerre et à la victoire, telles qu’Arès, Athéna Areia, Ényô, Ényalios et, enfin, Nikè « Victoire39 ». Une fois de plus, la stabilité et la réussite sont prises en charge par les mêmes divinités que dans la dédicace délienne. On peut dès lors formuler l’hypothèse que le texte du brûle-parfum de Délos reflète une réponse oraculaire de Delphes. Dans ce cadre, l’épithète Pasios de Zeus pourrait s’expliquer par son intégration directe dans la réponse oraculaire : contrairement à la forme dorienne Ποτειδᾶν ou Ποσειδᾶν, facilement remplacée par la koinè Ποσειδῶν dans le contexte délien, Πάσιος n’avait pas d’équivalent en koinè. Par conséquent, elle aurait été conservée telle quelle dans la dédicace, sans que lui soit substitué Κτήσιος, qui, bien que remplissant une fonction similaire, est une épithète distincte40.

  • 41  IG IV 760 (ca 425–400 av. J.-C.).
  • 42  Voir Fraenkel ad IG IV 760 et, après lui, Legrand (1905), p. 301–302, Syll.3 1159, DGE 103 et Guar (...)
  • 43  Ad Syll.3 1159.
  • 44  Voir Gallavotti (1985), p. 46.
  • 45  S’agissant d’une inscription typique de l’époque de transition alphabétique de l’alphabet local à (...)
  • 46  Voir Pausanias, II, 32, et le commentaire de Welter (1941), p. 28.
  • 47  IG IV 797, datée de l’époque impériale. À propos du nom, voir Minon (2023), p. 357.
  • 48  Voir en dernier lieu Nieto Izquierdo (2024), p. 94–95.
  • 49  Voir Buccheri (2019), p. 86, et, dans une perspective différente, Lebreton (2021), p. 124–125, qui (...)
  • 50  Voir Fenet (2016), p. 153.

96. Il convient également de souligner que la dédicace délienne n’est peut-être pas le seul exemple d’un Héraclès Halios ou « de la Mer » dans l’épigraphie grecque. Une dédicace datée de la fin du ve s. av. J.-C., découverte à Trézène en Argolide et aujourd’hui perdue41, relate qu’un certain Euthymidas consulte un oracle pour savoir comment se présenter purifié devant le dieu, manifestement Asclépios, dans le sanctuaire thérapeutique local. La réponse, gravée dans l’inscription, ordonne d’offrir un sacrifice, après l’observation d’un oiseau favorable, à Ἡρακλεῖ ΑΛΙΩΙ. Ce texte est passé inaperçu aux yeux de l’éditeur princeps de la dédicace délienne comme un possible parallèle pour un Héraclès « Marin » ou « de la Mer », car les commentateurs ont généralement interprété cette formule comme un sacrifice à Héraclès et à Hélios42. Cette lecture, bien que possible (malgré la position d’Hélios après Héraclès), reste problématique, car peu de commentateurs ont tenté d’expliquer la configuration divine ou l’importance d’un supposé culte d’Hélios à Trézène. Ainsi, Dittenberger43 évoque l’autel d’Hélios Éleuthérios mentionné par Pausanias (II, 31, 5), mais cet autel semble lié aux hommes ayant fui Xerxès et les Perses. Comme le souligne justement Gallavotti44, il est difficile de relier cet événement à un culte de la fin du ve s. av. J.-C. En revanche, le culte d’un « Héraclès de la Mer » trouve davantage de fondements dans la région45. Trézène, située à moins d’une heure à pied de la côte, visible depuis la ville, abrite, selon Pausanias, une fontaine à l’eau curative découverte par Héraclès lui-même dans l’ancien Asclépieion local46. De surcroît, une dédicace honorifique de l’époque impériale, trouvée à Trézène, rend hommage à un certain Héracléon, dont le nom dérive d’Héraclès, fils d’Einalios, « Celui de la Mer47 ». Ce jeu de mots entre père et fils est significatif48, d’autant plus qu’Héracléon est prêtre de Poséidon Phytalmios, une divinité associée à la fertilité et à la stérilité des terres, en lien avec l’eau salée49. Par ailleurs, d’autres divinités liées à l’eau et à la mer sont attestées à Trézène en association avec le culte d’Héraclès. Ainsi, Pausanias (II, 32, 2) mentionne le temple d’Apollon Épibatèrios, l’Apollon « de l’Embarquement », situé dans le péribole consacré à Hippolyte, où se trouvent également la fontaine d’Héraclès et le sanctuaire thérapeutique d’Asclépios50. L’existence d’un culte d’Héraclès « de la Mer » à Trézène à la fin du ve s. av. J.-C. apparaît donc plausible, même si ses motivations, contrairement à la dédicace délienne centrée sur la réussite dans le commerce maritime, ne peuvent être établies avec certitude.

107. L’analyse de la dédicace inscrite sur le brûle-parfum découvert à Délos conduit à privilégier l’interprétation de la séquence Ἡρακλεῖ ΑΛΙΩΙ comme « Héraclès de la Mer », où ΑΛΙΩΙ est le datif de l’adjectif ἅλιος (« marin »). Cette lecture, cohérente avec le contexte maritime et commercial de la maison « des sceaux » dans le quartier des Italiens, s’accorde avec la configuration mobilisée — Zeus Pasios, Poséidon Asphaleios, Apollon Prostatèrios — centrée sur la réussite, la stabilité et la protection des biens. Contrairement à l’hypothèse de l’éditeur princeps, qui voyait en Héraclès un avatar de Melqart, ou à celle de Sève, qui propose une origine rhodienne en lisant ΑΛΙΩΙ comme « au Soleil » (Ἁλίωι), l’interprétation d’un Héraclès pleinement grec, protecteur des marins, s’appuie sur des parallèles littéraires et épigraphiques. Par ailleurs, la présence de Zeus Pasios, inattendue à Délos, suggère que la séquence onomastique pourrait refléter une réponse oraculaire, probablement de Delphes, comme en témoignent des parallèles à Paros et Rhodes, où Poséidon Asphaleios, Héraclès et Apollon Prostatèrios sont invoqués pour garantir la réussite d’entreprises. Ainsi, cette dédicace illustrerait non seulement l’existence d’un « Héraclès de la Mer » parmi les cultes liés au commerce maritime, mais également l’influence des prescriptions oraculaires dans les configurations domestiques à Délos.

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Bibliographie

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J.-B. Yon, Inscriptions grecques et latines de la Syrie. XVII.1. Palmyre, Beyrouth, 2012.

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Notes

1  Ce travail s’inscrit dans le cadre du projet ERC Mapping Ancient Polytheisms 741182 (C. Bonnet dir.). Je souhaite adresser mes sincères remerciements à Corinne Bonnet (Scuola Normale Superiore, Pise) pour ses relectures attentives et ses suggestions bibliographiques, qui ont grandement enrichi ce texte, ainsi qu’au relecteur anonyme de la revue pour ses observations précieuses. Toute erreur éventuelle reste néanmoins de ma seule responsabilité.

2  Ed. pr. Siebert (1988), p. 765–766, fig. 34–35, d’où SEG 38, 777.

3  Voir également Siebert (1998), p. 173. Il est suivi par Brulé (2007), p. 445.

4  M. Sève, (1989), p. 384, n° 164.

5  L’interprétation « à Héraclès (et) à Hélios » a été acceptée par d’autres savants ; voir notamment Hermary (2021), p. 155–156 et n. 100, et Pironti – Bonnet – Loriol (2023), p. 12. Voir également la fiche correspondante de la base de données ERC Mapping Ancient Polytheisms 741182 (dir. C. Bonnet), https://base-map-polytheisms.huma-num.fr, attestation #10727 (consulté le 06.07.2025).

6  Judicieusement, aucun commentateur n’a songé à un Héraclès qualifié d’Hélios comme interprétation de cette séquence onomastique. En effet, Hélios en tant qu’épithète n’apparaît que dans Zeus Hélios, parfois précisé par Mégas (Mégistos, Sôtèr) et Sarapis ou Ammon en contexte égyptien, Apollon Hélios (parfois Apollon Mithra Hélios), Cronos Hélios et sim. (données tirées de la base de données ERC Mapping Ancient Polytheisms 741182 [dir. C. Bonnet], https://base-map-polytheisms.huma-num.fr, consulté le 06.07.2025).

7  Voir, par exemple, la position d’Hélios dans des serments tels que (ὀμνύω) Δία, Γῆν, Ἥλιον, Ἀπόλλω, Ἡρακλῆν, Ἑρμῆν (SEG 27, 261, Véria, ca 150 av. J.-C., l. 26), ou, en dehors du contexte des serments, la dédicace rhodienne d’un éphébarque à Ἡλίωι, Ἑρμεῖ, Ἡρακ[λ]εῖ et Ταρμιανῶν τῶι κοινῶι (Cousin – Deschamps [1886], p. 490–491, n° 3, iieier s. av. J.-C., l. 5–7). Je ne partage pas l’opinion de Pironti – Bonnet – Loriol (2023), p. 12, qui attribuent la position d’Hélios en fin de séquence sur le brûle-parfum à une composition circulaire avec Zeus Pasios en première ligne, car l’espace disponible sous Ἡρακλεῖ ΑΛΙΩΙ permettrait d’inscrire au moins deux lignes supplémentaires, évitant ainsi toute ambiguïté ; cf. les photographies de Siebert (1988), p. 766, fig. 34–35.

8  Souvent dans des inscriptions avec le geste d’invocation des mains levées, typique du Proche-Orient. Pour le Soleil vengeur, voir, parmi d’autres, Cumont (1923), Robert (1965), p. 271–273 et, plus récemment, Graf (2007), p. 145–146.

9  De façon générale, voir Bruneau (1970), p. 449–450, avec la conclusion de l’auteur sur l’origine orientale du culte, et également Marcadé (1973), p. 357–359 avec les représentations de caractère oriental d’Hélios à Délos. Le culte délien de Zeus Hélios pointe dans la même direction ; voir à cet égard Bruneau l.c.

10  J’ai localisé quelques attestations d’Hélios Patrôios « des Ancêtres » en Syrie romaine, notamment à Palmyre, qui ne sont pas pertinentes pour notre discussion ; cf. p. ex. Yon (2012), nos 120 et 320.

11  IG V 2, 62 (Tégée, iiie s. av. J.-C.). Voir Jost (1985), p. 276–277.

12  Voir en dernier lieu Michalaki Kollia (2023), p. 180. Les occurrences de la divinité Ἅλιος à Rhodes avant le synécisme sont rares ; voir par ex. le prix de jeux SEG 27, 481 (450–425 av. J.-C.) : ἆθλον ἐγ Ῥόδō παρ᾽ Ἀλίō, « prix de jeux (provenant) de Rhodes auprès d’Hélios ».

13  Voir p. ex. Lindos II n° 140, de ca 202 av. J.-C.

14  Cf. p. ex. Pugliese Carratelli (1952–1954), n° 42, du iie s. ap. J.-C.

15  Mentionné par Bruneau (1970), p. 103 n° 3.

16  Pour Héraclès et Melqart à Délos, voir Bonnet (1988), p. 371–375 et, plus récemment, Bonnet (2014), p. 290–304.

17  La plus ancienne représentation épigraphique avec la légende homérique « le vieillard de la mer » est à ma connaissance l’exemple qui se lit sur un bandeau de bronze de bouclier consacré à Olympie, mais dont l’origine est argienne, daté du vie s. av. J.-C. ; voir Kunze (1950), p. 213 nº 4, et LIMC IV, s.v. ἅλιος γέρων (2).

18  Cf. Sophocle, Philoctète, 1470.

19  Fenet (2016), p. 317–318.

20  SEG 47, 1517 (ca 150–250 ap. J.-C.). Je dois cette référence à l’obligeance de Corinne Bonnet.

21  Bruneau (1970), p. 407–409.

22  Deux bustes masculins ainsi qu’un pinax où les deux hommes s’approchent d’Artémis pour un sacrifice (voir infra) ont été trouvés dans la maison ; cf. Siebert (1988), p. 765, fig. 36, pour le relief, et p. 767 pour les bustes.

23  Pour cette maison, voir en dernier lieu Trümper (2005).

24  Zeus Ktèsios est qualifié de ἐνοικίδιος « qui se trouve à la maison », avec Tychè et Asclépios, dans une dédicace à Panamara ; voir Deschamps-Cousin (1888), p. 269–270. Un thymiatérion domestique pour Zeus Pasios a été également trouvé en Macédoine (Rizakis – Touratsoglou, n° 104, du iieiiie s. ap. J.-C.) et un autre (ou est-ce un autel ?) à Théra, où on lit Ζεὺς Κτή(σιος) ; voir Hiller von Gaertringen (1904), p. 154 et fig. 134.

25  Cf. le Zeus Ktèsios à l’iconographie du serpent, tout comme Zeus Meilichios, celui de la famille et du foyer ; voir récemment Patera (2012), p. 227–231. Des exemples de cette iconographie se trouvent par ex. dans Cook (1925), p. 1061, fig. 914. Voir également Jost (1985), p. 276.

26  À Cos, Zeus Pasios est associé aux Moires dans le testament de Diomédon, symbolisant les « parties » transmises à travers les différentes générations ; voir Paul (2013), p. 53. De manière similaire, à Dodone il est associé à Zeus Patrôios, celui des ancêtres, et aux Ilithyies, au pluriel, symbolisant les naissances heureuses aux différentes générations ; cf. Dakaris – Vokotopoulou – Christidis (2013), n° 2393A (ca 400–350 av. J.-C.) ; lecture de J.-M. Carbon et É. Lhôte disponible sur https://dodonaonline.com/wp-content/uploads/2021/10/ciod_dvc_2395b2393a.pdf (consulté le 06.07.2025).

27  ÀCos, Zeus Ktèsios est associé à Zeus Ourios, celui du vent favorable, dans un autel domestique orné d’un bucrane ; voir Paul (2013), p. 54.

28  Mais pas exclusivement ; voir à cet égard Lebreton (2019).

29  Cf. dans le prétendu décret de Thémistocle, trouvé à Trézène, τῶι Διὶ τῶι Παγκρατεῖ καὶ τῆι Ἀθηνᾶι καὶ τῆι Νίκηι καὶ τῶι Ποσειδῶνι τῶι Ἀσφα[λ]είωι (Meiggs-Lewis 1969, n° 23, ca 250 av. J.-C., l. 38–40).

30  Cf. I.Délos 440, de 198–180 av. J.-C. (l. 61).

31  Cf. l’exemple des dieux Prostatèrioi, suivis des dieux Alexikakoi, « qui écartent les maux », à Kymè ; cf. Engelmann (1976), n° 33 (s.d.).

32  Voir à cet égard Mikalson (1983), p. 71.

33  Une borne d’Apollon Prostatèrios a été trouvée dans le sanctuaire de Poséidon et Amphitrite à Ténos (IG XII 5, 892, du iie s. av. J.-C.).

34  Cf. supra, n. 22, pour la référence au pinax. À comparer avec la composition familiale, père, mère et enfants, qui s’approchent d’Artémis Lochia, celle de la progéniture heureuse et en bonne santé, dans son sanctuaire du Cynthe sur un autre pinax délien (photographie dans Hermary [2021], p. 157, fig. 20).

35  La plus célèbre est celle de Sporios Stertinios, un important marchand habitant le quartier, qui a fait une dédicace pour Artémis Sôteira dont la représentation comporte deux torches ; voir Siebert (1966), p. 447, 450, fig. 5, et p. 455–456, fig. 6 et, plus récemment, Hermary (2021), p. 153, fig. 17.

36  Cf. e.g. Dakaris – Vokotopoulou – Christidis (2013), n° 2453A (350–300 av. J.-C.). Des réponses à ce type de question à Dodone sont analysées en détail par Carbon (2015).

37  SEG 15, 517 (ca 250 av. J.-C.).

38  Voir Paul (2016), p. 128, avec références.

39  IG XII 5, 913 (iie s. av. J.-C., l. 9–13).

40  Le relecteur anonyme de Kernos, que je remercie, m’a suggéré qu’il ne s’agissait peut-être pas d’une réponse oraculaire à proprement parler, mais, par exemple, d’une recommandation émise par un devin, fondée sur une configuration de divinités apparentée à l’oracle de Delphes et réputée pour son efficacité. Cette hypothèse n’invalide toutefois pas l’idée que la série de divinités mentionnée procède, directement ou indirectement, des réponses délivrées par l’oracle delphique.

41  IG IV 760 (ca 425–400 av. J.-C.).

42  Voir Fraenkel ad IG IV 760 et, après lui, Legrand (1905), p. 301–302, Syll.3 1159, DGE 103 et Guarducci (1967), p. 365, n° 3. Je donne les deux possibilités dans Nieto Izquierdo (2019), n° 28. Contre l’hypothèse de Gallavotti (1985), p. 45, qui interprète ΑΛΙΩΙ comme att. ἠλεός « fou », voir Nieto Izquierdo (2019), l.c.

43  Ad Syll.3 1159.

44  Voir Gallavotti (1985), p. 46.

45  S’agissant d’une inscription typique de l’époque de transition alphabétique de l’alphabet local à l’alphabet milésien, l’absence de signe <H> indiquant l’aspiration dans la graphie <ΑΛΙΩΙ> ne pose pas de problème ; voir Nieto Izquierdo (2019), ad n° 28.

46  Voir Pausanias, II, 32, et le commentaire de Welter (1941), p. 28.

47  IG IV 797, datée de l’époque impériale. À propos du nom, voir Minon (2023), p. 357.

48  Voir en dernier lieu Nieto Izquierdo (2024), p. 94–95.

49  Voir Buccheri (2019), p. 86, et, dans une perspective différente, Lebreton (2021), p. 124–125, qui souligne que ce Poséidon serait particulièrement sollicité par les hommes désireux d’obtenir des héritiers mâles à qui transmettre leur terre et leur nom. Quoi qu’il en soit, le culte de Poséidon Phytalmios est ancien dans la région ; cf. la borne découverte à Méthana (SEG 47, 330), datée de l’époque hellénistique.

50  Voir Fenet (2016), p. 153.

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Pour citer cet article

Référence papier

Enrique Nieto Izquierdo, « « Héraclès et Soleil » ou « Héraclès de la Mer » ? »Kernos, 38 | 2025, 59-69.

Référence électronique

Enrique Nieto Izquierdo, « « Héraclès et Soleil » ou « Héraclès de la Mer » ? »Kernos [En ligne], 38 | 2025, mis en ligne le 12 mars 2026, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/kernos/8732 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15yq9

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Auteur

Enrique Nieto Izquierdo

UMR 8120 – AnHiMA (Paris)
Center for Hellenic Studies (Université de Harvard)

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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