Christos C. Tsagalis, Heracles in Early Greek Epic
Christos C. TSAGALIS (éd.), Heracles in Early Greek Epic, Leiden/Boston, Brill, 2024. 1 vol. 16 × 24 cm, 261 p. (Mnemosyne Supplements, 482). ISBN : 978-90-04-69619-8.
Texte intégral
- 1 Voir « Introduction », p. 1–3. Pour ne citer que quelques exemples : D. Ogden, The Oxford Handbook (...)
1Héraclès reprendrait-il du service ces dernières années ? Plusieurs publications récentes semblent bien le confirmer et le présent ouvrage en témoigne également1. Il s’agit des actes d’un colloque international qui s’est tenu à l’université Aristote de Thessalonique en juin 2022 et qui traitait du thème héracléen dans plusieurs épopées grecques, non seulement chez Homère et Hésiode, mais aussi dans les fragments épiques attribués à d’autres auteurs, Créophyle de Samos, Pisandre de Camiros et Panyassis d’Halicarnasse, célèbres dans l’antiquité mais dont les œuvres ont été en très grande partie perdues.
- 2 Cf. les travaux et éditions indispensables dus à M. Davies, A. Bernabé et M.L. West.
- 3 Déjà : M. Fantuzzi, C. Tsagalis (éd.), The Greek Epic Cycle and its Ancient Reception, Cambridge, (...)
- 4 EGEF IV, The Persica by Choerilos of Samos, n’est pas encore paru. Le projet de recherche Early Gr (...)
2Ce volume, un supplément de Mnemosyne, s’inscrit donc d’emblée dans la lignée des recherches et travaux de l’organisateur du colloque, le professeur Christos C. Tsagalis, qui a fait paraître récemment d’importantes éditions de fragments d’épopées grecques (autres que les œuvres d’Homère et d’Hésiode), et qui participe au renouvellement des études philologiques de ces textes souvent disparates et difficiles à appréhender2. En effet, sur ce sujet3, on lui doit notamment la « série » des EGEF, Early Greek Epic Fragments, publiés chez De Gruyter, dans les Suppléments de la revue Trends in Classics : EGEF I, Antiquarian and Genealogical Epic (suppl. 47, 2017), EGEF II, Epics on Herakles : Kreophylos and Peisandros (suppl. 129, 2022), EGEF III, The Herakleia of Panyassis and the Theseis (suppl. 165, 2024)4, de même que Early Greek Epic: Language, Interpretation, Performance (suppl. 138, 2023). Les auteurs des communications du colloque de 2022, publiées dans le présent ouvrage, Heracles in Early Greek Epic, ont donc pu bénéficier de EGEF II (Créophyle et Pisandre) et le citent abondamment, mais ne disposaient pas encore de EGEF III (Panyassis), paru en parallèle (2024). Le recours aux fragments de EGEF II (qu’il convient d’avoir sous la main…) est d’ailleurs souvent utile pour la lecture et la critique de certains articles de ce recueil.
- 5 Cf. par exemple A. Verbanck-Piérard, « De l’apothéose comme ultime voyage. Autour d’Héraclès : mot (...)
- 6 S.M. Sherwin-White, Ancient Cos, Göttingen, 1978, est citée dans une note, mais pas l’ouvrage impo (...)
3Dans la première partie (Sources and Intertexts for Early Greek Epic on Heracles), B. Currie fait remonter l’origine de certains aspects des mythes héracléens à l’épopée mésopotamienne de Gilgamesh, qui a connu une très longue postérité. Qu’une partie des « racines » héracléennes soit orientale et que le monde grec ait effectivement connu une orientalisation massive au viie siècle av. J.-C. dans de nombreux domaines sont des faits indéniables, mais faut-il pour autant limiter ces emprunts et adaptations à une véritable « gilgamisation » (p. 34) héracléenne, reposant sur un noyau supposé « Géryon/Cerbère/Hespérides » ? Malgré la longueur de l’article et la richesse des références citées, la démonstration, qui ouvre des pistes, n’emporte pas complètement l’adhésion car elle ne tient guère compte de la complexité des autres influences possibles et connues. Les ressemblances entre les motifs, parfois même forcées, ne paraissent pas décisives, ni suffisantes. Plusieurs recherches antérieures ont distingué les différentes perceptions des Enfers et de l’immortalité que suggèrent la lutte contre Géryon d’une part, la capture de Cerbère, d’autre part, et enfin le thème de l’arbre aux Pommes d’Or. Loin d’être issus d’une seule matrice « gilgamesque », ces épisodes sont autant de façons successives, presque redondantes, de dire l’affrontement et le dépassement de la mort et l’accès à un au-delà divin. Il y en a d’ailleurs bien d’autres encore dans les mythes et images d’Héraclès, ainsi son union avec Hèbè5. — R. Scodel revient sur la présence d’Héraclès à Cos, connue en premier lieu par deux brefs passages de l’Iliade (XIV, 249–256, et XV, 24–30) : après le sac de Troie, le héros est détourné vers Cos en raison d’une tempête suscitée par la colère d’Héra, ce qui a entraîné le mécontentement et l’intervention de Zeus. En comparaison avec des versions plus tardives, notamment des fragments de la Meropis (épopée archaïque ou hellénistique ?), transmis grâce à une source papyrologique, et par une célèbre Question grecque de Plutarque, l’A. conclut à juste titre que « a performer or poet’s choice among variants depended less on their origins than on the requirements of the context » (p. 82). Cette lecture littéraire et narratologique de l’aventure d’Héraclès à Cos mériterait sans aucun doute d’être approfondie par une prise en compte de l’identité dorienne de l’île et surtout des cultes d’Héraclès à Cos6. — Dans une approche intertextuelle analogue du « many-sided Heracles », tellement déconcertant, S. Mills démontre que la prestance d’un Héraclès moral et moralisateur se devine très tôt, dès la poésie épique, alors que cet aspect est généralement considéré comme l’apanage de l’époque classique. L’article est le seul à traiter quelque peu (p. 92–94) du Bouclier d’Héraclès, épopée hésiodique ou pseudo-hésiodique qui, curieusement, n’est guère abordée dans le reste du volume et qui pourtant, offre une perception intéressante et valorisante du fils de Zeus.
- 7 « Submerged » est le terme adéquat : cf. p. 108 et 224, n. 11 ; cf. aussi « interspersed », p. 150
4Les communications de la deuxième partie revisitent la figure d’Héraclès chez Homère et Hésiode, une fois de plus, pourrait-on dire, tant la bibliographie est abondante depuis l’Antiquité et les scholiastes alexandrins. Dans l’Iliade, l’Odyssée et la Théogonie, Héraclès est présent, fondamental même, mais il apparaît en arrière-plan, comme immergé7, ce qui présuppose une connaissance commune de traditions antérieures, elles-mêmes déjà multiples et complexes : c’est ce que conclut A. Alepidou, parlant de « circulating narratives » préalables et populaires (p. 126), après avoir décliné l’identité épique d’Héraclès en plusieurs thèmes de base que recompose chaque auteur selon les besoins de sa narration (par exemple le rapport à Achille ou Ulysse) et l’attente de son auditoire. — G. Most, en tant qu’éditeur d’Hésiode dans la Loeb Classical Library (2018), reprend principalement les quatre mentions d’Héraclès dans la Théogonie : le héros vainqueur y apparaît comme un légitime tueur de monstres, au service de l’action de Zeus pour faire triompher l’ordre et la justice. Selon l’A. (p. 143), « Hesiod performs a kind of cathartic therapy upon Heracles »… — Plus ponctuellement, S. Bär réexamine la libération d’Hésionè par Héraclès : élément-clé de la prise de Troie par le héros, il est étonnant — du moins pour le lecteur moderne — de constater qu’il n’y a aucune mention directe de la princesse troyenne dans l’Iliade, où la traîtrise de Laomédon et l’Ilioupersis héracléenne sont pourtant souvent convoquées comme précédent illustre de la Guerre de Troie. Un seul bref passage (Iliade XX, 144–148), à fonction métapoétique, fait allusion au monstre marin, le kētos, mais pas à Hésionè. En effet, il faut attendre le ve siècle av. J.-C. pour que la délivrance de la fille de Laomédon soit décrite dans les textes. Toutefois, dès le milieu du vie siècle, deux vases, l’un corinthien, l’autre athénien, « anticipent » l’écrit et illustrent vraisemblablement cet exploit d’Héraclès. Les pages 156–159 (et fig. 1–2) sont d’ailleurs les seules du livre où l’iconographie archaïque est tout à coup envisagée comme une source importante dans le débat ! En conclusion, la question reste posée : Hésionè faisait-elle partie de la séquence mythique initiale connue d’Homère ou n’apparaît-elle que plus tardivement, en parallèle avec le schéma de Persée délivrant Andromède ? L’A. ne se prononce pas mais incite à la prudence, ce qui est la meilleure option méthodologique. — H. Eisenfeld prolonge l’analyse du passage du livre XX de l’Iliade qui vient d’être cité et s’interroge sur le « mur du divin Héraclès, teichos Herakleos theioio », construit par les Troyens et Athéna pour le protéger du monstre marin. Cet élément, curieux hapax dans l’épopée, appartient au paysage imaginaire d’Ilion, mais fait écho à une « Trojan fabula » qui se serait déroulée sous le règne de Laomédon (p. 185). Cette brève analepse qui, à nouveau, projette Héraclès dans un passé épique plus ancien que la Guerre de Troie crée un net contraste avec les héros homériques.
5La troisième partie (Heracles in Fragmentary Greek Epic) s’attache aux fragments d’épopées héracléennes attribués à Créophyle, Pisandre et Panyassis. C. Tsagalis se focalise sur l’opposition avérée dès Aristote entre les épopées construites à partir d’un seul motif (mia praxis), comme la colère d’Achille lors de la guerre de Troie, d’une composition plus dramatique, et le « cycle épique », épopées descriptives et énumératives, qui suivent un rythme de narration relevant souvent de la « biographie » de héros. D’après les fragments recensés, on peut déduire que les épopées consacrées à Héraclès et mentionnées ci-dessus ont aussi connu cette dichotomie : ainsi, d’une part, un sujet central, La Prise d’Oichalie chez Créophyle, et d’autre part, la succession — plus ou moins fournie — d’exploits du héros dans les Herakleia de Pisandre et Panyassis. Cette constatation souligne l’origine ancienne et concomitante de cette polarité de la composition épique. L’A. retrace ensuite, pour les trois poèmes, les buts poursuivis et les techniques narratives mises en œuvre pour renouveler dans chaque cas le personnage d’Héraclès dans toute sa complexité. — Le grand mérite de l’article de L. Lulli est d’insister sur l’indéniable valeur épichorique et étiologique de la carrière d’Héraclès. Elle en retrouve les traces dès les poètes épiques, dont certains sont anonymes (les Kuklikoi) mais cités par des scholies et par Proclus. L’évocation d’Héraclès dans le cycle thébain et par Panyassis doit être mise en rapport avec l’importance politique et religieuse de l’Alcide dans la cité béotienne. L’ancrage local et référentiel est en effet l’une des meilleures clés pour suivre et comprendre l’expansion du mythe héracléen au cours du temps, depuis l’époque archaïque jusqu’aux épopées hellénistiques qui réactivent son impact. L’article se clôt par la relecture d’une Épigramme attribuée à Théocrite (Épigr. XXII, Anthologie Palatine IX, 598) décrivant une statue en bronze, vraisemblablement hellénistique, représentant Pisandre : consacrée par la cité de Camiros, cette œuvre parvient à joindre symboliquement la mémoire épique d’Héraclès et l’éloge rhodien de ses illustres descendants, les Ptolémées. — Le dernier article dû à S. Vecchiato confirme l’authenticité d’un fragment attribué à Pisandre de Camiros (fr. dub. 2 EGEF II) et son insertion dans l’épisode de Pholos. L’intérêt du vers conservé réside notamment dans sa transmission devenue proverbiale.
6Pour conclure ce compte rendu, quelques remarques aideront à mettre en perspective les acquis de cet ouvrage. La première constatation porte sur le titre même du livre, certes prometteur, mais finalement non conforme, puisque le volume ne fournit pas la synthèse attendue et encore à écrire sur Heracles in Early Greek Epic, mais regroupe dix articles ponctuels, essentiellement centrés sur Homère, certaines œuvres d’Hésiode, Créophyle, Pisandre et Panyassis. D’autres fragments attestant de la longue tradition épique héracléenne ne sont pas repris, comme les quelques vers pseudo-hésiodiques des Noces de Ceyx, cités une seule fois, p. 140, et le Bouclier ne suscite que deux belles pages (p. 92–94) dans l’article de Sophie Mills. Un titre plus précis, comme Studies on Heracles in Early Greek Epic, aurait donc été préférable.
- 8 Ainsi la p. 142, qui affirme que l’émergence du dōdekathlon daterait du vie siècle av. J.–C. ; tou (...)
7De ces recherches consacrées à un genre littéraire donné, le lecteur peut certainement retirer une vision plus approfondie du développement du mythe héracléen, même si cette perception reste extrêmement fragmentée — quelques éclats d’un miroir définitivement brisé — et repose souvent sur des tentatives fragiles et hypothétiques de reconstitution d’un passage et (plus rarement) de recontextualisation. Mais c’est précisément parce que le propos ne reste que litteraire que l’on n’obtient au total qu’une appréciation très partielle de l’importance fondamentale d’Héraclès dans les cités grecques de l’époque archaïque et classique, ce qu’il faut garder à l’esprit en refermant le livre. L’un des indices de cette « surimposition » littéraire, surtout homérique (ce dont souffre Héraclès de façon systématique…) est la projection rétroactive du cycle mythographique des Douze Travaux dès la poésie épique, alors que cette succession n’est guère antérieure au ve siècle av. J.–C. et qu’elle doit être mise en relation avec les métopes du temple de Zeus à Olympie. Si des cycles d’exploits, enracinés dans des traditions locales, ont certainement existé dans les narrations épiques et dans l’iconographie, il ne s’agissait pas de la liste canonique plus tardive, ni du mythique chiffre « douze ». Dans l’ouvrage, seuls deux très brefs passages attirent l’attention sur ce fait8.
8La perspective synchronique et intertextuelle du livre invite à étudier et comparer de façon similaire des auteurs aussi éloignés dans le temps qu’Homère et Panyassis. Or, même s’il s’agit d’un genre littéraire commun, ces témoignages sont séparés par près de trois siècles et par d’importants bouleversements politiques, économiques, artistiques et religieux. On sait (et c’est évoqué dans le livre) que l’Heracleia de Panyassis tendait vers une mise en ordre, vraisemblablement biographique, de la « matière » héracléenne redoutablement foisonnante à son époque et anticipait déjà le travail hellénistique de restructuration des mythes. Panyassis est l’héritier d’une tradition épique déjà bien longue, désormais formatée, et s’adresse à un public très différent, pour lequel l’écrit est devenu plus familier. L’auteur a accès à de nombreuses autres sources, non seulement littéraires, érudites et mythographiques, mais aussi iconographiques, grâce à une diversité de supports visuels (reliefs, céramique peinte, bronzes, ivoires…) bien plus vaste qu’aux siècles antérieurs. Dès lors, souligner les points communs entre les poèmes et fragments épiques conservés au cours du temps aurait pu entraîner plus souvent une analyse diachronique et évolutive de leur contenu, de leur contexte et de leur audience. Il n’en reste pas moins que ces Actes constituent une nouvelle étape utile et bienvenue dans le dossier considérable qui est envisagé et qu’ils proposent, outre des pistes de réflexion intéressantes et novatrices, une bibliographie (essentiellement anglophone) très riche et diversifiée qui, à elle seule, confirme l’actualité d’Héraclès comme héros épique.
Notes
1 Voir « Introduction », p. 1–3. Pour ne citer que quelques exemples : D. Ogden, The Oxford Handbook of Heracles, New York, 2021 ; K. Lu Hsu, The Violent Hero. Heracles in the Greek Imagination, Londres, 2021 (et mon compte rendu dans Kernos 36 [2023], p. 258–260). Pour l’épopée : S. Bär, Herakles im griechischen Epos, Stuttgart, 2018.
2 Cf. les travaux et éditions indispensables dus à M. Davies, A. Bernabé et M.L. West.
3 Déjà : M. Fantuzzi, C. Tsagalis (éd.), The Greek Epic Cycle and its Ancient Reception, Cambridge, 2015.
4 EGEF IV, The Persica by Choerilos of Samos, n’est pas encore paru. Le projet de recherche Early Greek Epic Poets (EGEP) soutenu par l’HFRI à l’université de Thessalonique a permis la création d’une base de données en ligne.
5 Cf. par exemple A. Verbanck-Piérard, « De l’apothéose comme ultime voyage. Autour d’Héraclès : mots, images, espaces, concepts », in G. Jay-Robert et C. Jubier-Galinier (éd.), Héros voyageurs et constructions identitaires, Perpignan, 2014, p. 41–70.
6 S.M. Sherwin-White, Ancient Cos, Göttingen, 1978, est citée dans une note, mais pas l’ouvrage important et très bien documenté de S. Paul, Cultes et sanctuaires de l’île de Cos, Liège, 2013 (Kernos, suppl. 28).
7 « Submerged » est le terme adéquat : cf. p. 108 et 224, n. 11 ; cf. aussi « interspersed », p. 150.
8 Ainsi la p. 142, qui affirme que l’émergence du dōdekathlon daterait du vie siècle av. J.–C. ; toutefois, les exemples cités, notamment iconographiques, ne constituent pas des « extraits » de la liste ultérieure mais illustrent d’autres séries signifiantes ; et la p. 252, où la n. 60 fait une rapide allusion aux métopes d’Olympie.
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Référence papier
Annie Verbanck-Piérard, « Christos C. Tsagalis, Heracles in Early Greek Epic », Kernos, 38 | 2025, 293-296.
Référence électronique
Annie Verbanck-Piérard, « Christos C. Tsagalis, Heracles in Early Greek Epic », Kernos [En ligne], 38 | 2025, mis en ligne le 01 janvier 2025, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/kernos/9058 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15yqg
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