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Chronique des activités scientifiques
Revue des Livres
Comptes rendus et notices bibliographiques

Stephanie Böhm, Tiersymbolik im archaischen Griechenland

Nikolina Kéi
p. 298-301
Référence(s) :

Stephanie Böhm, Tiersymbolik im archaischen Griechenland, Regensburg, Schnell & Seiner, 2024. 1 vol. 21 × 28 cm, 248 p. ISBN : 978-3-7954-3903-3.

Texte intégral

  • 1  Knabenliebe und Tiergeschenke. Ihre Bedeutung im päderastischen Erziehungssystem, Berlin, 1983.
  • 2  A. Schnapp, Le Chasseur et la Cité. Chasse et érotique dans la Grèce ancienne, Paris, 1997 ; J.M. (...)
  • 3  Cruelty and Sentimentality : Greek Attitudes to Animals, 600–300 BC, Oxford, 2011.
  • 4  C. Lang-Auinger, E. Trinkl (éd.), Φυτά και Ζώια. Pflanzen und Tiere auf griechischen Vasen. Akten (...)
  • 5  E. Grabow, Der Hahn – Haustier oder Dämon ? Studien zu griechischen Vasenbildern, Munich, 2015 (Bo (...)

1Le nouvel ouvrage de Stephanie Böhm (désormais SB) est une belle surprise dans le paysage un peu aride des études sur le bestiaire de la céramique grecque. Car, bien que l’intérêt pour les animaux dans les sciences humaines et sociales (ce qu’on appelle l’animal turn) ne cesse de s’amplifier depuis les années 1980, les ouvrages sur les représentations animales dans l’imagerie grecque restent encore peu nombreux. Il y a eu bien évidemment celui de Gundel Koch-Harnack sur le rôle de l’animal dans les scènes de séduction homoérotique1 et ceux d’Alain Schnapp et de Judith Barringer sur la chasse2. Plus récemment et en accord avec l’esprit du temps qui s’intéresse aux rapports homme/ animal, Louise Calder a voulu définir les nombreuses attitudes des Anciens à l’égard des animaux telles qu’elles apparaissent en image, en mobilisant les termes de la « cruauté » et de la « sentimentalité3 ». La mise en scène des liens entre les Grecs et leur milieu naturel est aussi la ligne directrice du volume Φυτά και Ζώια. Pflanzen und Tiere auf griechischen Vasen, où des contributeurs traitent les animaux en tant que signes et/ou ornements au sein des images relevant du mythe et de la vie quotidienne4. Enfin, ces dernières années on constate une prolifération d’ouvrages réservés à l’iconographie d’un seul animal, comme celui d’Eva Grabow sur le coq ou celui de Nicolas Zenzen sur le lion sans oublier les deux catalogues des expositions sur la place du cheval dans l’Antiquité5.

  • 6  Korinthische Figurenvasen. Düfte, Grabe und Symbole, Regensburg, 2014.
  • 7  Sphingen und Sirenen im archaischen Griechenland. Symbole der Ambivalenz in Bildszenen und Tierfri (...)

2Je me suis permise cette longue introduction pour mieux éclairer la place qu’occupe actuellement le livre de SB. Dans la continuité de ses deux dernières publications, la première sur les vases à parfum corinthiens archaïques ayant une forme animale ou hybride6, le deuxième sur les Sphinx et Sirènes en tant que symboles d’ambivalence7, l’A. mène une recherche sur un certain nombre d’animaux figurés dans la céramique grecque archaïque (et accessoirement sur d’autres supports), souvent négligés car considérés comme des ornements secondaires et superfétatoires. Mais pour SB, adepte de l’approche de l’anthropologie structurale (notamment celle de Herbert Hoffmann), il s’agit de symboles à part entière au sein d’une imagerie fortement anthropocentrée. Pour avoir accès à leur contenu symbolique, elle fait appel à deux concepts qui lui servent de socle méthodologique : l’« analogie » et l’« ambivalence ».

3Il y a ainsi des figures animales (serpent, panthère, chouette, lièvre, cygne, coq, hérisson, scorpion, lézard, tortue, dauphin, crabe, aigle) qui doivent être comprises dans le sens d’une analogie (p. 15–19, p. 38–52). Car, d’après SB, le spectateur antique des vases s’adonnait à une « lecture » analogique de l’image proche de celle des épopées homériques où la formule ōs te assimile le comportement ou l’éthos d’un homme à celui d’un animal : p. ex. dans l’Iliade (XXII, 92–94), lorsqu’Hector attend Achille, il est « tel un serpent des montagnes [qui], sur son trou, attend l’homme ; il s’est repu de poisons malfaisants, une colère (cholos) atroce le pénètre ». L’image homérique du serpent en embuscade aiderait ainsi à déchiffrer l’image ornant l’intérieur d’une coupe laconienne (p. 38–39, pl. 15) : tel l’énorme serpent figuré au-dessus de leurs têtes, les compagnons d’Ulysse surveillent que le vin fasse son effet chez Polyphème avant de l’attaquer. De même, sur le célèbre cratère corinthien représentant le départ d’Amphiaraos (p. 26–30, fig. 1) —scène essentielle dans l’argumentation de SB —, les nombreux animaux ne sont ni des éléments de remplissage, ni des figures participant à l’action, ni des présages funestes, ni des symboles mantiques ou chthoniens mais de vraies métaphores visuelles. Leur rôle consiste à composer l’image idéale du guerrier doté d’une série de vertus comme l’œil vif et vigilant de la chouette, l’obstination du serpent, la capacité défensive du hérisson, l’agilité du lézard, la vitesse du lièvre et la précision du scorpion. C’est aussi grâce à leur potentiel symbolique que certains animaux sont choisis comme épisèmes de boucliers (p. 30–37) : le lion, le sanglier, la panthère, le bélier, le serpent, le lézard, le dauphin, le crabe et le poulpe exposent aux yeux de l’ennemi des qualités viriles telles que la colère (thymos), la fureur (menos), la hardiesse (tharsos), l’ardeur belliqueuse (charmē), la vélocité, etc. Ce sont de nouveau les comparaisons homériques qui permettent d’éclairer le rôle des oiseaux sur un cratère chalcidien représentant des cavaliers (pl. 16a–b) : si les oiseaux-prédateurs (aigles, vautours) véhiculent les idées de la victoire, de la force et de la supériorité, les oiseaux-proies (oiseaux aquatiques) véhiculent celles de la défaite, de la faiblesse et de l’infériorité (p. 39–42). Quant au lézard, par les mouvements rapides de son corps élancé, il symbolise la dextérité, la souplesse et l’agilité (p. 42–52). Ainsi, sur le relief d’un brassard en bronze, Ajax saisit violemment Cassandre par le poignet de la même manière que le lézard poursuit et attaque une mouche (fig. 17).

4Ces animaux aptes à introduire le concept d’analogie au sein des images céramiques sont aussi souvent porteurs d’ambivalence (p. 21–37, 53–145) : leurs caractéristiques zoologiques — qu’il s’agisse de leur forme, de leur mode de vie, de leur nourriture ou de leur habitat — en font des êtres transfrontaliers (Grenzgänger) entre le monde des hommes et celui des morts ou des dieux, mais aussi des médiateurs (Vermittler) entre paires d’opposés, tels que sacré/profane, obscurité/lumière, nuit/jour, victoire/défaite, force/faiblesse, supériorité/infériorité, arrivée/départ, proximité/ distance, etc. Cela est dû au fait qu’ils sont des animaux epamphoterizonta (et pas epamphorizonta comme écrit tout au long de l’ouvrage), à savoir des animaux qui défient la possibilité d’une classification zoologique claire et occupent pour cela une position intermédiaire. Certains présentent une certaine anōmalia, une anomalie ou une asymétrie physique ou éthique, une déviation par rapport à la règle. Tel est le cas du crabe, animal aquatique qui, au lieu de nager, se déplace en diagonale et dont les pinces sont développées asymétriquement. Tel est le cas aussi de la panthère, dont la femelle est considérée comme plus courageuse que le mâle et qui, en plus, chasse tout en étant cachée — elle attire ses proies grâce à son odeur. D’autres critères d’ambivalence animalière seraient l’activité à l’aube (coq), au crépuscule ou pendant la nuit (chouette, lièvre, renard), l’hibernation (hérisson, scorpion, lézard, serpent) et la migration (grue, cygne, hirondelle). Grâce à leur position médiane et leur caractère ambivalent, ces animaux sont figurés en tant qu’accompagnateurs des personnages lors des moments de transition pendant lesquels s’effectue un changement de lieu, de situation et/ ou de statut. Il s’agit notamment des moments « entre départ et arrivée » (p. 53–66), tels que la procession nuptiale, le départ pour le champ de bataille, les concours de chars, les concours hippiques, ainsi que des moments « entre vie et mort » (p. 66–77), tels que les combats mythiques ou anonymes. Il s’agit aussi des « situations charnières » mythiques (p. 77–86) (p. ex. Tydée suppliant dans la cour d’Adraste, l’enlèvement de Thétis et d’Europe, la naissance d’Athéna, l’aveuglement de Polyphème, etc.) ou quotidiennes (p. 86–102), comme les occasions festives. Les animaux ambivalents marquent aussi des espaces charnières comme le sanctuaire, la tombe, le four du potier, la fontaine ou les confins du monde (p. 102–135). Enfin, ils révèlent la nature ambivalente de certaines figures comme les satyres et les ménades, les êtres ailés, les Amazones, Héraclès et Hermès, ces deux derniers étant des passeurs de frontières par excellence (p. 135–145). D’après SB, la mise en scène des animaux ambivalents serait d’ordre purement symbolique : dépourvus d’une présence physique « réelle », ils signalent le caractère frontalier du lieu entre le monde visible et invisible.

  • 8  Sur ce point, voir N. Dietrich, « Anthropologie de l’espace en céramique grecque : du difficile pa (...)
  • 9  « La chouette : un signe politique sur les disques du gymnase ? », Metis, n.s. 19 (2021), p. 243–2 (...)

5Ici, je me permets de faire part de quelques objections. Tout d’abord, il me semble que contrairement à l’analogie, l’ambivalence est un concept qui, une fois adopté comme grille interprétative, permet tout et son contraire. En effet, l’A. projette sur les images une série de polarités qui, même si elles ont été chères aux philosophes grecs et aux adeptes de l’anthropologie structurale (p. 13), ont peu de pertinence dans le monde des images, qui ont leur propre logique. Je pense notamment au couple lévi-straussien « nature/culture » ou encore au couple « sacré/profane », ce dernier en particulier n’ayant aucun sens dans un monde où les deux « opposés » sont en réalité intrinsèquement liés : comment séparer le religieux du quotidien dans la société grecque ? Sans oublier que tous les animaux, qu’ils soient epamphoterizonta ou pas, traversent constamment les frontières qu’on souhaite imposer aux images entre espace humain et espace divin, espace intérieur et espace extérieur, espace féminin et espace masculin, etc.8. En outre et contrairement à l’avis de SB, je pense que les animaux peuvent être bien présents physiquement en image sans que cela diminue leur potentiel symbolique. Sur l’amphore de Kiel (pl. 28), par exemple, le serpent, loin d’être un pur symbole dépourvu de physicalité, se dresse « réellement » face au char pour le menacer tout comme, au revers, le lion de Némée menace Héraclès ; tous les deux infusent de leur cholos les scènes du vase. Quant à la chouette, ce qui la caractérise visuellement est moins son caractère ambivalent et médiateur dû à sa vie nocturne, que la frontalité de son visage et surtout l’effet fascinant de son regard, capable d’interpeler l’attention du spectateur. Étrangement, alors que l’A. parle à plusieurs reprises de ce regard brillant et miroitant (glaukos) que l’oiseau (glaux) partage avec Athéna Glaukōpis, elle réfute tout lien entre les deux. Ainsi, lorsque la chouette apparaît perchée sur le bouclier de la déesse dans les scènes du viol de Cassandre (pl. 88–89), elle ne serait pas l’attribut de la déesse mais le symbole de l’ambivalence du sanctuaire en tant que lieu de transition. De même, lorsque la chouette apparaît perchée sur des colonnes représentées sur des amphores panathénaïques ou pseudo-panathénaïques, c’est pour visualiser les limites temporelles de la fête des Panathénées et ainsi marquer les frontières qui séparent la vie quotidienne des festivités, le sacré du profane (Excurs). Perchée sur un pilier de gymnase (terma), lui-même « signe d’ambivalence », la chouette marquerait le statut transitoire des éphèbes qui s’exercent à la palestre. Là aussi, SB réfute tout lien entre l’oiseau et Athéna. Or, Sonia Darthou l’a bien démontré : lorsque la chouette s’invite au gymnase, c’est en tant qu’oiseau « politique », symbole qui rappelle combien l’identité citoyenne, qui se forge dès le gymnase, est associée à la déesse poliade d’Athènes9.

6De manière générale, l’argumentation sur le potentiel symbolique des animaux, appuyée sur un grand nombre d’images et de textes (notamment Homère et Aristote), est méticuleuse et invite à réfléchir. Les nombreuses illustrations des vases, souvent peu connus, sont de très bonne qualité et rendent la lecture agréable. La comparaison entre l’imagerie des vases et celle d’autres supports (reliefs, miroirs) est certes éclairante, mais peut aussi se révéler trompeuse, chaque support ayant sa propre logique visuelle. D’ailleurs, il n’est même pas sûr que les peintres attiques partagent le même code visuel que les peintres corinthiens ou laconiens ; certains rapprochements me semblent parfois faciles. Il est aussi regrettable que dans son introduction, SB ne dise pas comment elle se place dans l’historiographie du sujet. La bibliographie, assez succincte, est surtout germanophone et anglophone. L’A. ne cite pas, par exemple, Annie Schnapp-Gourbeillon dont le livre Lions, heros, masques. Les representations de l’animal chez Homere (Paris, 1981) reste une référence sur les comparaisons animalières homériques. Elle ne cite pas non plus l’ouvrage de Marco Vespa sur le singe (Geloion mimēma : studi sulla rappresentazione culturale della scimmia nell’antichta greca e grecoromana, Turnhout, 2021) ou encore l’article de Sonia Darthou cité plus haut. Étonnamment pour une publication de cette qualité, il n’y a pas de bibliographie finale, seulement quelques abréviations bibliographiques au début du livre. Il n’y a pas non plus de conclusion. Malgré ces quelques objections, le livre de SB reste important non seulement pour l’étude du bestiaire dans l’imagerie grecque ancienne mais aussi pour l’histoire des animaux dans son ensemble.

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Notes

1  Knabenliebe und Tiergeschenke. Ihre Bedeutung im päderastischen Erziehungssystem, Berlin, 1983.

2  A. Schnapp, Le Chasseur et la Cité. Chasse et érotique dans la Grèce ancienne, Paris, 1997 ; J.M. Barringer, The Hunt in Ancient Greece, Baltimore/Londres, 2001.

3  Cruelty and Sentimentality : Greek Attitudes to Animals, 600–300 BC, Oxford, 2011.

4  C. Lang-Auinger, E. Trinkl (éd.), Φυτά και Ζώια. Pflanzen und Tiere auf griechischen Vasen. Akten des Internationalen Symposiums an der Universität Graz, 26.–28. September 2013, Vienne, 2015 (CVA Österreich, Beiheft 2).

5  E. Grabow, Der Hahn – Haustier oder Dämon ? Studien zu griechischen Vasenbildern, Munich, 2015 (Boreas Beiheft 11) ; N. Zenzen, Das edle Ungeheuer. Die Semantik des Löwen in Bildwerken des antiken Vorderen Orients und Griechenlands, Heidelberg, 2018 ; P. Schertz, N. Stribling (éd.), The Horse in Ancient Greek Art, Middleburg, 2017, et J. Neils, S.M. Dunn (éd.), Hippos. The Horse in Ancient Athens, Athènes, 2022.

6  Korinthische Figurenvasen. Düfte, Grabe und Symbole, Regensburg, 2014.

7  Sphingen und Sirenen im archaischen Griechenland. Symbole der Ambivalenz in Bildszenen und Tierfriesen, Regensburg, 2020.

8  Sur ce point, voir N. Dietrich, « Anthropologie de l’espace en céramique grecque : du difficile passage de “Hestia-Hermès” aux images », Mètis, n.s. 9 (2011), p. 279–308.

9  « La chouette : un signe politique sur les disques du gymnase ? », Metis, n.s. 19 (2021), p. 243–263.

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Pour citer cet article

Référence papier

Nikolina Kéi, « Stephanie Böhm, Tiersymbolik im archaischen Griechenland »Kernos, 38 | 2025, 298-301.

Référence électronique

Nikolina Kéi, « Stephanie Böhm, Tiersymbolik im archaischen Griechenland »Kernos [En ligne], 38 | 2025, mis en ligne le 01 janvier 2025, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/kernos/9080 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15yqi

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Auteur

Nikolina Kéi

AnHiMA, UMR 8210, Paris

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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