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Chronique des activités scientifiques
Revue des Livres
Comptes rendus et notices bibliographiques

Irad Malkin & Josine Blok, Drawing Lots: From Egalitarianism to Democracy in Ancient Greece

Sébastien Wallerand
p. 321-323
Référence(s) :

Irad Malkin et Josine Blok, Drawing Lots: From Egalitarianism to Democracy in Ancient Greece, Oxford, Oxford University Press, 2024. 1 vol. 23,5 × 15,5 cm, 536 p. ISBN : 978-0-197-75350-7.

Texte intégral

1L’ouvrage se présente comme la réunion des travaux de deux chercheurs, Irad Malkin et Josine Blok (ci-après IM et JB), qui ont rassemblé leurs réflexions sur le tirage au sort en Grèce ancienne. Il s’agit donc davantage de deux livres reliés par une introduction et une conclusion de IM que d’un travail à quatre mains, malgré des échanges constants entre les A., manifestés par de fréquents renvois d’une partie à l’autre. Au-delà de quelques répétitions entre les parties, on aurait pu par ailleurs souhaiter une introduction ou une conclusion commune, pour donner un cadre plus collectif à l’ouvrage. Le livre prolonge les recherches de IM et de JB dédiées respectivement à la répartition et à la colonisation (IM) et à la politique et la citoyenneté à Athènes (JB). L’étude se veut néanmoins « accessible », permettant de fournir un socle aux non-spécialistes pour une réflexion contemporaine sur d’autres formes et outils possibles de la démocratie. Les notes sont ainsi (le plus souvent) réduites à l’essentiel, et les débats historiographiques concentrés dans des Endnotes à la fin de chaque chapitre, pour alléger la lecture. L’ensemble est globalement clair et didactique, avec un usage de certaines formules frappantes et synthétiques comme « citizens as sharers » (p. 28). Outre l’introduction et la conclusion, le livre est divisé en quatre parties, complétées par un appendice d’Elena Iaffe sur le vocabulaire du tirage au sort dans les sources.

2L’introduction par IM expose avec clarté les objectifs de l’ouvrage : proposer une synthèse inédite sur une pratique, le tirage au sort, et son mindset, soit l’histoire culturelle des représentations, du lexique et des récits liés au tirage au sort dans les sources littéraires. L’étude entend montrer les liens étroits entre tirage au sort, égalité des participants et systèmes politiques.

3Les deux parties de IM, centrées sur l’époque archaïque, évoquent l’arrière-plan culturel du tirage au sort et les pratiques concrètes de cette procédure, notamment en contexte colonial. La première partie est donc dédiée à ce que IM nomme le « lottery mindset », plaçant la religion et notamment les dieux au fondement de l’analyse. Trois chapitres développent successivement les enjeux du tirage au sort dans le monde des dieux, la valeur religieuse du tirage au sort, ainsi que les enjeux liés à la distribution des parts en contexte cultuel. Autour du verbe lanchanō et de termes évoquant la part, la répartition, comme moira, IM déploie le champ lexical et conceptuel de la part dans les sources épiques. L’analyse consacre notamment de longs développements à la manière dont les sociétés humaines et divines sont structurées par le partage équitable (si ce n’est égal) de portions qui définissent le périmètre de communautés civiques et politiques caractérisées par un statut commun. À travers une étude des termes timē et geras, IM montre comment le lottery mindset procède d’un double mouvement, qui consiste à rassembler les biens (pour les héros dans l’épopée) ou les domaines (pour les dieux) au centre, es to meson, avant de les redistribuer, définissant par ce geste les frontières d’un groupe de partage composé d’égaux. L’analyse des « lots » attribués aux dieux propose des interprétations intéressantes, mais brèves, sur la répartition du monde entre Zeus, Poséidon et Hadès ainsi que sur le lot attribué à Hélios chez Pindare après le premier partage entre les dieux. En revanche, l’interprétation quasi-systématique du lexique de la part dans le cadre d’un tirage au sort plutôt qu’une simple distribution n’est pas toujours complètement convaincante. Pour le partage des timai entre les dieux, s’agit-il véritablement d’une distribution au hasard plutôt que d’une décision réfléchie de Zeus ? L’action politique de Zeus dans la Théogonie montre, pour Hécate et Styx par exemple, un placement précis dans le cosmos plutôt qu’un tirage au sort. On pourra également regretter ici l’absence du texte grec, qui rend parfois difficile un suivi plus fin de la démonstration philologique. En s’interrogeant sur les usages sociaux du tirage au sort, IM démontre par ailleurs que le tirage au sort n’est pas toujours synonyme de consultation divine, et que les dieux sont le plus souvent de simples gardiens de la bonne tenue de la procédure.

4La seconde partie, intitulée « Equal and fair » articule en trois chapitres les problèmes de la terre liés à l’héritage dans l’oikos, le tirage au sort dans le théâtre athénien et la colonisation à l’époque archaïque. IM offre comme socle à l’analyse les enjeux de division des klēroi dans une fratrie, rappelant l’absence de primogéniture en Grèce, et les problèmes de parcellisation qui en découlent. L’analyse des lots en contexte théâtral est en revanche un peu moins convaincante, soulevant l’une des limites de l’ouvrage : le lexique de la répartition — autour de moira — manque d’une analyse plus poussée que celle esquissée dans le chapitre précédent, notamment en ce qui concerne les parts de biens et de maux dévolus à chaque homme, et qui relèvent de ce que l’auteur nomme parfois le « destin ». S’il annonce ne pas reprendre l’étude de ce thème, les proximités linguistiques et conceptuelles que dessine le champ lexical de « la part » auraient amplement justifié un développement de ce point. Cela révèle par ailleurs la nécessité de reprendre de manière plus systématique le lexique de la part et de la répartition, au-delà du tirage au sort. Les pages dédiées à la colonisation sont probablement les plus denses et fines de IM, proposant une synthèse didactique des liens entre égalité des lots, distribution et égalité des statuts entre les citoyens. Articulant les « things done » et les « things said », il s’appuie sur l’archéologie de Mégara Hyblaea notamment pour souligner l’omniprésence de la notion d’égalité dans les fondations, manifestée par la division des prōtoi klēroi, un socle commun de terres en principe inaliénables. L’égalité de la terre marque l’égalité des droits politiques, et donc l’absence d’une aristocratie, bien qu’une élite économique puisse rapidement se constituer ou s’affirmer au bout de deux ou trois générations.

5La troisième partie, écrite par JB, est diachronique (du vie siècle à 150 av. n.è.), et dédiée au rôle du tirage au sort dans le gouvernement des cités. Structurée en trois chapitres, la démonstration expose les termes du problème, le vocabulaire et les pratiques qui seront par la suite systématiquement étudiés : ce sont les timai qui sont au cœur de l’étude, à la fois les archai (magistratures) et les charges dont le nom est composé en hieros (personnel cultuel). Considéré comme une manière de réduire la compétition entre élites, le tirage au sort est envisagé comme un outil politique de construction du consensus permettant une participation élargie aux affaires de la cité. Le deuxième chapitre prend pour point de départ les réformes de Solon, et interroge les liens entre tirage au sort, démocratie et oligarchie. Une analyse subtile est proposée, montrant que même en 411 à Athènes, l’oligarchie utilise le tirage au sort, mais au sein d’un groupe plus restreint. À cela s’ajoute un vaste panorama des usages du tirage au sort dans les autres démocraties du monde grec, en une série de courtes synthèses. La partie se conclut sur une étude des quelques rares réflexions antiques sur la pratique du tirage au sort, essentiellement critiques, et qui l’associent principalement à la démocratie. Il convient par ailleurs de souligner dans cette partie rédigée par JB, plus technique, l’efficacité et la pertinence des notes et des renvois, qui constituent une synthèse (ou une porte d’entrée) très maniable sur une grande variété de thématiques.

6Dans la dernière partie de l’ouvrage, IM conclut en ouvrant des pistes pour d’autres études explorant la pensée grecque et JB relie le propos aux crises contemporaines des modèles démocratiques, envisageant le tirage au sort comme un potentiel outil pour renforcer la démocratie. Le livre se conclut par un dense appendice d’Elena Iaffe, qui propose un relevé systématique des instruments, mots et verbes relatifs au tirage au sort, agrémenté d’une série de graphiques présentant les proportions d’utilisation de chaque terme. La recherche est par ailleurs adossée à un site Internet, The Ancient Greek Lottery Database (https://kleros.org.il), qui répertorie les usages du tirage au sort dans les sources littéraires et épigraphiques.

7Cette riche histoire de la pensée grecque autour du tirage au sort est également bien construite, avec de rares scories. Si les quelques graphiques de l’ouvrage ne sont pas toujours convaincants en raison de leur trop grande sobriété, une table des matières précise et aux titres le plus souvent limpides (what is new about this book ?) malgré quelques déséquilibres (un long chapitre i de quarante pages sans découpage interne) accompagne une bibliographie synthétique, variée, et dans l’ensemble récente. Il convient de souligner la grande variété de sources (malgré un usage plus marginal de l’iconographie) et une connexion constante entre histoire culturelle et pratiques matérielles. Enfin, on note une utilisation fine de concepts issus de la sociologie ou de l’anthropologie ; par exemple le recours à Mark Granovetter pour IM et à sa « force des liens faibles » — le lot devenant une manière de casser des groupes de sociabilité aux liens « forts » pour renforcer la cohésion sociale de la cité —, ou encore pour JB une réflexion sur la réciprocité et le don à partir de M. Mauss et de M. Sahlins. Si l’ensemble reste probablement trop technique pour être complètement accessible aux non-initiés, et manquerait parfois pour les spécialistes de développements plus précis, il apporte tous les éléments nécessaires pour susciter des réflexions variées, tant sur l’Antiquité grecque que sur la possibilité de repenser nos modes de gouvernement. Les parallèles avec le monde latin, hébreu ou le Proche-Orient, rapidement esquissés, appellent par ailleurs à de plus amples développements.

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Pour citer cet article

Référence papier

Sébastien Wallerand, « Irad Malkin & Josine Blok, Drawing Lots: From Egalitarianism to Democracy in Ancient Greece »Kernos, 38 | 2025, 321-323.

Référence électronique

Sébastien Wallerand, « Irad Malkin & Josine Blok, Drawing Lots: From Egalitarianism to Democracy in Ancient Greece »Kernos [En ligne], 38 | 2025, mis en ligne le 01 janvier 2025, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/kernos/9188 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15yqp

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Auteur

Sébastien Wallerand

EPHE-PSL, UMR 8210 AnHiMA

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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