Véronique Dasen, Le Jeu comme métaphore. Images ludiques de Grèce ancienne
Véronique Dasen, Le Jeu comme métaphore. Images ludiques de Grèce ancienne, Liège, Presses Universitaires de Liège, 2024. 1 vol. 16 × 24 cm, 438 p. (Collection Jeu/Play/Spiel, 11). ISBN : 978-2-87562-409-3.
Texte intégral
1Véronique Dasen (désormais VD) a définitivement renouvelé, voire révolutionné, l’étude du jeu dans l’Antiquité, grâce à son projet intitulé « Locus Ludi. The Cultural Fabric of Play and Games in Classical Antiquity », soutenu par l’European Research Council (ERC Advanced Grant Project), qu’elle a brillamment obtenu et dirigé, de 2017 à 2022, à l’université de Fribourg. Avec un enthousiasme, une énergie, une érudition et une générosité inégalables, elle a réussi à fédérer autour de ce thème complexe un très grand nombre de chercheurs, amis, collègues, doctorants, post-doctorants, étudiants, de spécialités et d’horizons variés. Séminaires (dont un webinaire bien utile lors du Covid !), cours, colloques, réunions, expositions, reconstitutions de jeux mises en ligne, publications en différentes langues et — surtout — « échanges joyeux et fructueux » (selon l’A., p. 7) se sont succédé à un rythme soutenu, effervescent, et ont assuré la diffusion internationale des découvertes majeures et des avancées scientifiques relatives à la culture ludique, non seulement dans l’Antiquité mais aussi, à diverses reprises, pour d’autres époques et d’autres continents.
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- 2 Parmi les articles consacrés au jeu dus à V. Dasen : « Jeux de l’amour et du hasard en Grèce ancie (...)
- 3 Selon la définition fournie par le site des PULg, « la collection Jeu/Play/Spiel, dirigée par V. D (...)
2Parmi les dizaines d’articles et d’ouvrages écrits et/ou dirigés par VD concernant le thème du jeu, et dont il serait trop long de rendre compte ici en préambule1, il convient toutefois de signaler la tradition éditoriale et amicale qui la lie depuis longtemps non seulement à la revue Kernos2, mais aussi aux Presses Universitaires de Liège, pour lesquelles elle a fondé en 2021 et dirige la collection Jeu/Play/Spiel3, dont le présent ouvrage constitue déjà le onzième volume. Comme pour d’autres recherches de VD, la pluridisciplinarité — une pluridisciplinarité en action et pas seulement un vœu pieux théorique non assumé — a toujours été le maître-mot du projet ERC, ce qui a permis de combiner et d’exploiter harmonieusement les ressources parfois peu connues issues des textes littéraires, lexicographiques, mythographiques et médicaux, de l’épigraphie et de la papyrologie, des documents archéologiques (retrouvés en fouilles ou repérés dans les musées) et des représentations figurées, sans oublier l’anthropologie culturelle, l’histoire des religions et les aspects pratiques des jeux.
- 4 Cf. supra, n. 1–3, et les importants dossiers publiés dans les revues Pallas, Kentron, Archimède, (...)
- 5 Les dates mentionnées dans la suite du texte se situent av. J.-C.
3Pour ce nouveau livre, l’A. a choisi de revenir en priorité sur les témoignages iconographiques grecs, principalement les vases attiques et italiotes, en une magistrale synthèse qui développe et réunit plusieurs thèmes majeurs, déjà abordés dans divers articles4. Elle déploie trois siècles d’images (vie–ive siècles av. J.-C.5) mettant en scène les univers ludiques — masculins et/ou féminins — des adultes, des adolescents et des enfants. En postulant et décrivant d’emblée (comme le prouve le titre choisi) le jeu comme métaphore, elle invite à lire autrement, à lire mieux, les représentations figurées, elles-mêmes métaphoriques par essence. Certaines sont parmi les plus connues de la céramique grecque, telle l’emblématique amphore à figures noires du Vatican (Museo Gregoriano Etrusco, inv. 16757, vers 540, fig. 1.1), signée par Exékias, avec Achille et Ajax concentrés sur les pions d’un jeu de plateau, qui est l’un des premiers vases à être analysés.
4Après l’introduction générale qui permet « d’entrer dans le jeu », quatre parties structurent le livre. Elles sont chacune composées d’une brève introduction, suivie d’études de cas et du décryptage de plusieurs motifs figurés en rapport avec l’intitulé du chapitre ; une conclusion résume ensuite les pistes de réflexion sur les types de jeu envisagé. Au terme d’un long parcours convaincant, l’épilogue sonne la fin de partie, non sans rappeler la citation célèbre et fascinante d’Héraclite, « Le temps est un enfant qui joue ». Les quatre grands thèmes permettant d’élaborer une typologie des très nombreuses représentations ludiques grecques traitent successivement des « jeux héroïques », des « jeux gymniques », des « jeux de l’amour et du hasard » et de « l’enfance en jeu ». Il est intéressant de constater que la progression des chapitres est chronologique car elle suit implicitement l’évolution du répertoire des peintres et potiers attiques (puis apuliens), eux-mêmes en phase directe avec la société contemporaine. Les schémas figurés dominants et même les formes céramiques sont fonction des générations auxquelles ils s’adressent. Ainsi, aux vases de banquet privilégiés au cours de l’archaïsme et au début du classicisme succède la production de plus petits vases, liés à la sphère féminine et à l’oikos (pyxides, lebetai, choēs…) : au changement d’ateliers, de publics et d’idéologie correspond un changement d’iconographie ludique. Tel est aussi le cheminement du livre.
- 6 L’A. propose très judicieusement de reconnaître les deux premières lettres du nom de Palamède, jus (...)
5Ce sont les principaux peintres à figures noires, héritiers d’Exékias (peintre de Lysippidès, d’Antiménès, Groupe de Léagros…), qui traduisent les vertus héroïques et l’idéologie aristocratique de l’Athènes de Pisistrate et de ses fils par le motif du jeu de pente grammai inventé par Palamède6 : stratégie, performance agonistique, culte de l’excellence (aristeia) et — déjà — la difficile gestion du sort, la tychè : comment bien jouer sa vie sur un coup de dé, « face aux bons et mauvais lots que les dieux distribuent » (p. 77). Car jouer, c’est gérer l’indéterminé, et tenter d’infléchir la chance pour obtenir la nécessaire réussite, avec ou sans le soutien des dieux. On sait l’importance que prendra, dès la fin du ve siècle, le culte de Tychē divinisée, et plus précisément de l’Agathē Tychē, protectrice des villes et des individus. Les peintres ont donc traduit par anticipation la puissance déterminante de cette figure majeure de la mentalité grecque. Les représentations du jeu de pions, apparenté à l’abaque des calculs, se prolongent dans la figure noire tardive et de façon résiduelle dans la nouvelle technique à figures rouges, mais ne retiennent plus guère l’attention des peintres de l’époque classique.
6Quant aux « Jeux gymniques » (jeux de balle, de « cavaliers », toupies, cerceaux), ils se déploient surtout dès la fin du vie siècle et au cours de la première moitié du ve siècle et participent pleinement à l’exaltation de la beauté et de la séduction des jeunes gens, incarnation de l’avenir démocratique d’Athènes. En plus des vases étudiés, les reliefs funéraires en marbre décorant des bases de kouros (les plus célèbres : Athènes, Musée archéologique national, inv. 3476 et 3477, datés de 500–490) font alterner les performances athlétiques, militaires et ludiques, parcours obligé de la paideia et initiation métaphorique aux valeurs partagées par la collectivité civique. Dans le corpus céramique, on relève encore quelques peintres de la fin de la figure noire, mais ce sont bien les premiers maîtres de la figure rouge (comme le peintre de Brygos et Douris) qui mettent au point ces scènes au pouvoir érotique certain, attestant des bienfaits combinés de l’entraînement à la palestre et des jeux tournoyants : souplesse, ingéniosité, habileté, maîtrise. Ces qualités s’incarnent dans le mythe et les images référentielles de Ganymède, devenu l’immortel échanson de Zeus, et culminent dans l’absolue perfection de son cerceau sur le cratère du peintre de Berlin (Paris, Louvre, inv. G175, vers 500–490, fig. 2.38).
7En miroir, la troisième partie est consacrée aux jeux féminins. Quelques attestations (dont très peu en figures noires, des années 530) datent des premières décennies du ve siècle, mais la plupart sont dues aux peintres du style dit « fleuri » (vers 430–400) : peintres d’Érétrie, d’Aisôn, de Meidias, ou appartiennent déjà aux grands courants du ive siècle (vases de Kertch et vases italiotes). On retrouve les balles et les toupies, mais manipulées autrement et dans d’autres contextes, puisque tout se passe désormais sous le regard d’Éros et d’Aphrodite, et souvent dans l’espace domestique. Le lancer de pommes aux conséquences imprévisibles prend une dimension érotique, de même que le jeu de l’éphédrismos et celui de la toupie, qui anticipent la contrainte de la nymphē et son passage vers le statut d’épouse. Balançoires et planches à bascule traduisent le délicat équilibre et la difficile incertitude de la destinée réservée à la promise. La référence à la fête des Aiora est sous-jacente, de même que la métaphore funéraire. Enfin, le klēros dia daktulōn, le sort par les doigts, met en scène non seulement des jeunes filles entre elles, mais aussi, ce qui est plus rare, des jeunes gens et des jeunes filles, pour un jeu de l’amour en contexte prénuptial. Car, toujours, Érôs rôde ! La conclusion (p. 265) revient subtilement sur la définition de Paidia (avec et sans majuscule) : « le jeu est une femme » ! Et les femmes « en jeu » sont agissantes. Figure positive, la paidia grecque « désigne une émotion agréable, un sentiment de joie » (p. 270) et de vitalité. Les imagiers en font une allégorie de l’entourage d’Aphrodite, comme sur la pyxis de New York (Metropolitan Museum, inv. 09.221.40, vers 420–410, fig. 0.1). On aurait aimé une illustration de l’admirable hydrie du peintre de Meidias, conservée à Florence (Musée archéologique, inv. 81948), consacrée à Aphrodite et Adonis, où Paidia est assise sur les genoux d’Hygie, dans une proximité salutaire.
- 7 L’unique référence a été longtemps le livre de G. van Hoorn, Choes and Anthesteria, Leiden, 1951. (...)
8La dernière partie revient sur l’important dossier des scènes de jeux d’enfants peintes sur des vases particuliers, les choés, des petites cruches à vin qui leur sont offertes vraisemblablement lors des Anthestéries, fête de fin d’hiver en l’honneur de Dionysos. Produits en série au cours des années 430–390 (soit pendant la guerre du Péloponnèse et ses suites difficiles), dans des ateliers presque exclusivement attiques, ces petits vases7 font depuis quelque temps l’objet de nouvelles recherches éclairantes, comme celles de ce chapitre. Sur ces récipients miniatures, le corps et les gestes des enfants sont plus conformes à la réalité physique observable que dans la céramique archaïque et classique. Il en résulte des images attachantes, joyeuses, où l’action mimétique des enfants permet la construction de leur identité civique. Si l’on retrouve plusieurs jeux évoqués dans les parties précédentes, comme les jeux de balle, d’adresse et gymniques, certains sont spécifiques des petits : ainsi le hochet (dont l’invention est attribuée au philosophe pythagoricien Archytas de Tarente et donc en lien avec l’acquisition du rythme), les chariots, les bâtons à roulette et l’interaction avec les animaux. Pour les céramistes, il ne s’agit pas, comme on l’a trop souvent lu, de reproduire la « vie quotidienne des enfants grecs », mais bien d’insister sur l’importance de l’apprentissage des règles et des codes de vie grâce au jeu, déjà bien comprise par les auteurs anciens (cf. par exemple la citation tirée des Lois de Platon, p. 272), préfigurant les pédagogues du début du xxe siècle. VD y décèle aussi un enjeu politique, voire une belle utopie ludique, celle de la « cité unie par des enfants enjoués » (p. 341–342).
9La conclusion se doit d’être brève, car la démonstration s’est solidement construite d’image en image : « Le jeu est la métaphore d’une volonté d’agir sur ce qui doit advenir […]. Il fédère, réjouit et produit de l’espoir » (p. 343). Bien contrôlée par des normes et limitée à l’univers du jeu, dans la pratique réelle comme dans l’iconographie, la prise de risque — répétitive — est rassurante. Elle permet aussi de canaliser les émotions, voire la violence, et d’affronter les crises. C’est dire son importance existentielle, dans le monde antique comme dans le nôtre.
- 8 Véronique Dasen, PlayasMetaphor. LudicImagesfromAncientGreece, Liège, PressesUniversitaires de Liè (...)
10Ce beau livre des Presses Universitaires de Liège bénéficie d’une édition de qualité. La mise en page des nombreuses illustrations bien choisies permet aisément de suivre l’analyse des documents iconographiques, même si, pour quelques vases, les détails sont un peu assombris par le papier mat et la taille réduite, due au format de la collection, mais sans nuire toutefois à la lisibilité du propos. Le livre a également fait l’objet d’une traduction en anglais par A. Mitchell8. Les deux volumes (en français et en anglais) sont disponibles en accès ouvert sur la plateforme en ligne OpenEdition Books.
Notes
1 Dans l’imposante bibliographie, très utile, aux p. 347–391 du livre, une liste de trois pages reprend les titres dus à V. Dasen (p. 357–359).
2 Parmi les articles consacrés au jeu dus à V. Dasen : « Jeux de l’amour et du hasard en Grèce ancienne », Kernos 29 (2016), p. 73–100 ; « Ganymède ou l’immortalité en jeu », Kernos 31 (2018), p. 119–140 ; avec V. Pirenne-Delforge, « Des dieux, des jeux – et du hasard ? Actes du XVIe colloque international du CIERGA », Kernos 35 (2022) et 37 (2024), p. 8–89.
3 Selon la définition fournie par le site des PULg, « la collection Jeu/Play/Spiel, dirigée par V. Dasen, B.-O. Dozo et S. Genvo, publie des ouvrages sur le jeu au sens le plus large, dans toute sa diversité et sa complexité. Multilingue et européenne, elle entend offrir un espace éditorial ouvert et accessible aux différents formats de la recherche contemporaine ». Pour l’Antiquité : D. Bouvier et V. Dasen, Héraclite : le temps est un enfant qui joue, Liège, 2020 (Jeu/Play/Spiel, 1), avec le compte rendu par V. Pirenne-Delforge, Kernos 34 (2021), p. 306–307 ; V. Dasen et M. Vespa, Jouer dans l’Antiquité classique. Définition, transmission, réception, Liège, 2021 (Jeu/Play/Spiel, 2).
4 Cf. supra, n. 1–3, et les importants dossiers publiés dans les revues Pallas, Kentron, Archimède, Mètis, etc.
5 Les dates mentionnées dans la suite du texte se situent av. J.-C.
6 L’A. propose très judicieusement de reconnaître les deux premières lettres du nom de Palamède, jusqu’ici simplement identifié comme guerrier, sur la coupe du peintre de Thalie de la collection H.A. Cahn, fig. 1.50.
7 L’unique référence a été longtemps le livre de G. van Hoorn, Choes and Anthesteria, Leiden, 1951. Voir actuellement la base de données « Callisto », www.callisto.unifr.ch, qui recense plus de 600 scènes ludiques.
8 Véronique Dasen, PlayasMetaphor. LudicImagesfromAncientGreece, Liège, PressesUniversitaires de Liège, 2024. 1 vol. 16 × 24 cm, 436 p. (Jeu/Play/Spiel, 11b). ISBN : 978-2-87562-428-4.
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Référence papier
Annie Verbanck-Piérard, « Véronique Dasen, Le Jeu comme métaphore. Images ludiques de Grèce ancienne », Kernos, 38 | 2025, 328-332.
Référence électronique
Annie Verbanck-Piérard, « Véronique Dasen, Le Jeu comme métaphore. Images ludiques de Grèce ancienne », Kernos [En ligne], 38 | 2025, mis en ligne le 01 janvier 2025, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/kernos/9222 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15yqs
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