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Chronique des activités scientifiques
Revue des Livres
Comptes rendus et notices bibliographiques

Ferdinand Saumarez Smith, Eleusis and Enlightenment: The Problem of the Mysteries in Eighteenth-Century Thought

Guy G. Stroumsa
p. 335-336
Référence(s) :

Ferdinand Saumarez Smith, Eleusis and Enlightenment: The Problem of the Mysteries in Eighteenth-Century Thought, Leiden/Boston, Brill, 2024 (Brill’s Studies in Intellectual History, 351), 1 vol. 16 × 24 cm, 252 p. ISBN : 978-90-04-54754-4.

Texte intégral

1Depuis Tertullien et Eusèbe de Césarée, Athènes et Jérusalem représentent deux métaphores modèles, opposées l’une à l’autre. Pour Tertullien, rien de commun entre la première, ou la raison philosophique et la seconde, ou la foi monothéiste. Eusèbe, lui, veut trouver dans les traditions intellectuelles et religieuses de la Grèce les origines véritables du christianisme, l’authentique praeparatio evangelica. L’ouvrage remarquable de Ferdinand Saumarez Smith, qui étudie à nouveaux frais les origines de l’étude moderne des mystères grecs, démontre, dans un style limpide et à l’aide d’une argumentation solide, que c’est dans la continuité d’Eusèbe que ce chapitre s’inscrit.

2En cinq chapitres à la fois méticuleux et élégants, l’A. présente, à travers tout le xviiie siècle, de John Toland (Christianity not Mysterious date de 1696) à Nicolas-Marie Leclerc de Sept-Chênes (dont La Religion des anciens grecs fut publiée en 1787), une fresque détaillée du statut des mystères grecs — et en particulier de ceux d’Éleusis — et de son évolution dans les mondes intellectuels anglophone, francophone et germanophone, jusqu’au Romantisme. Comme il s’agit de la réception des mystères grecs dans l’Europe des Lumières plutôt que de l’étude de ces mystères eux-mêmes, on se contentera ici d’une recension courte, qui ne peut rendre justice à toutes les richesses d’Eleusis and Enlightenment.

3Même si le concept de Mysterienreligion n’apparaît qu’après 1780, et que la recherche moderne sur les mystères grecs ne débute qu’avec Christian August Lobeck (Aglaophamus, sive de theologiae mysticae graecorum causis, 1829), le grand philologue protestant Isaac Casaubon (1559–1614) avait déjà analysé certains termes centraux des mystères grecs, montrant comment ils avaient été christianisés par les Pères de l’Église. Certaines des figures étudiées dans le livre, à travers des polémiques durant trois générations, tels John Toland, William Warburton, Charles-François Dupuis, ont gardé de nos jours une certaine notoriété, pour ne pas parler de Voltaire, et aussi de Hegel et de Schelling, avec lesquels se termine l’ouvrage. D’autres, auteurs connus ou même respectés en leur temps, tels William Stukeley, James Anderson, Noël-Antoine Pluche, Nicolas Antoine Boulanger, Johann August Stark ou Ernst Wünsch, ne sont identifiables aujourd’hui que par les spécialistes.

4L’idée clé de l’A., autour de laquelle pivotent la thèse centrale et l’organisation du livre, est que l’intérêt porté aux mystères grecs au xviiie siècle est lié directement au déclin de l’appréciation de l’Ancien Testament comme étant indissociable du Nouveau Testament. Depuis les débuts des temps modernes, toute une série de découvertes philologiques amena à la reconnaissance que certaines grandes civilisations du monde ancien, en particulier celle de l’Égypte, avaient précédé l’Israël biblique. Une telle reconnaissance permettait, ou même impliquait de chercher ailleurs que dans l’Ancien Testament les racines du paléo-christianisme.

5Un pan crucial de la réflexion tient à l’idée de religio duplex, récemment étudiée par Jan Assmann, qui implique l’existence d’une tradition ésotérique à côté des théologies et des rituels communs, révélés au grand jour, dans toutes les traditions religieuses. C’est ainsi que les mystères grecs peuvent être conçus, sous les Lumières, comme éclairant l’origine des arcanes chrétiens. L’A. montre que les concepts de mysterion (mysterium en latin), puis de mystikos, mystikē theologia, originellement liés aux mystères grecs, passèrent, à partir du ive siècle (et donc vers la fin de la prépondérance polythéiste dans l’Empire romain), dans le langage théologique chrétien.

6Un tel intérêt, insiste l’A., nous impose de revoir l’idée simpliste des Lumières comme reflétant une opposition entre religion et raison. En fait, c’est souvent par l’intermédiaire des courants francs-maçons qu’un intérêt nouveau est porté pour les mystères grecs et leur christianisation. La conclusion insiste sur la division accomplie, avec les philosophes romantiques, entre les deux Testaments, et au remplacement d’Israël par la Grèce dans leur réflexion sur les origines du christianisme. Dans Les Mystères païens et le mystère chrétien, Alfred Loisy est l’héritier lointain des recherches étudiées par l’A. à l’époque des Lumières. Ce livre représente la version remaniée de sa thèse de doctorat. Pour un premier coup, il s’agit d’un coup de maître.

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Pour citer cet article

Référence papier

Guy G. Stroumsa, « Ferdinand Saumarez Smith, Eleusis and Enlightenment: The Problem of the Mysteries in Eighteenth-Century Thought »Kernos, 38 | 2025, 335-336.

Référence électronique

Guy G. Stroumsa, « Ferdinand Saumarez Smith, Eleusis and Enlightenment: The Problem of the Mysteries in Eighteenth-Century Thought »Kernos [En ligne], 38 | 2025, mis en ligne le 01 janvier 2025, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/kernos/9257 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15yqu

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Auteur

Guy G. Stroumsa

Université hébraïque de Jérusalem – Université d’Oxford

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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