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Comment lire Mais où sont passés les Indo-Européens ? de l’archéologue Jean-Paul Demoule ?

Hamidou Richer
p. 275-284

Résumés

Cet article présente la lecture critique d’un récent ouvrage de l’archéologue Jean-Paul Demoule. Ce dernier prétend réformer l’étude des langues indo-européennes en contestant l’idée d’une « parenté » entre ces langues, au profit de communautés linguistiques qui se seraient mutuellement influencées. Un tel postulat ferait régresser la grammaire comparée au niveau où elle était au xixe siècle, avant le tournant des néogrammairiens. Il faut donc regretter que M. Demoule n’ait pas limité ses critiques aux seules études consacrées à l’idée d’un « peuple » indo-européen.

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Texte intégral

1. Introduction : un ouvrage controversé

  • 1 Rappelons par exemple que Schmidt et Schuchardt étaient Autrichiens, et que l’Empire austro-hongroi (...)

1Depuis la découverte de la proximité du sanskrit avec le grec et le latin, à la fin du xviiie siècle, l’idée que les langues indo-européennes sont apparentées les unes aux autres constitue la doxa communément admise par l’ensemble des chercheurs. Seul un petit nombre d’entre eux a tenté de remettre en cause le modèle de la parenté entre ces langues, pour promouvoir un autre modèle interprétatif. Les quatre théoriciens les plus connus qui ont proposé une alternative sont les linguistes germanophones Johannes Schmidt (1843-1901), auteur de la fameuse Wellentheorie, et son collègue Hugo Schuchardt (1842-1927), fondateur de la créolistique ; le prince et linguiste russe Nicolas Troubetskoy (1890-1938), ami et collègue de Roman Jakobson, qui a dirigé le Cercle linguistique de Prague et, plus récemment, l’archéologue français Jean-Paul Demoule (né en 1947). Chacun de ces quatre auteurs a été amené à critiquer le modèle de la parenté pour diverses raisons qui leur sont propres, et qu’il convient toujours de restituer dans leur contexte d’origine, qu’il soit historique ou personnel1. Ces théories hétérodoxes sont utiles dans leur principe, car il est toujours bon de s’interroger sur les présupposés que l’on met en œuvre dans une discipline ; elles sont aussi là pour rappeler que le schéma de l’arbre généalogique qui représente la famille des langues indo-européennes est une simple métaphore, et non une description mécanique de l’évolution historique de ces langues ; j’entends par là qu’il ne faut pas comprendre cet arbre au sens propre, mais comme une manière figurée de modéliser différentes isoglosses entre ces langues. En raison de leur rejet du modèle arborescent, ces quatre théoriciens n’ont jamais emporté l’adhésion de la majorité des chercheurs, de même qu’ils n’ont jamais tenté de soumettre à l’épreuve des faits le « nouveau » schéma interprétatif qu’ils proposent, par exemple en produisant un nouveau dictionnaire écrit selon leurs nouvelles bases. Ils se sont contentés de critiquer le modèle de l’arbre généalogique des langues indo-européennes, pour réformer le principe sur lequel repose cette science, et non remettre en cause l’ensemble des racines linguistiques déjà identifiées.

  • 2 Demoule (2014) et (2017²).
  • 3 Ces références figurent dans la bibliographie de son ouvrage.
  • 4 GC = Grammaire Comparée (des langues indo-européennes). J’entends par là la discipline qui affirme (...)

2Toutefois, parmi ces quatre auteurs, Jean-Paul Demoule présente la particularité d’être un archéologue et non un linguiste. Les cinq recensions que j’ai consultées permettent de comprendre la manière contrastée dont fut accueillie la parution de son livre Mais où sont passés les Indo-Européens ?2, qui dresse un bilan des recherches qu’il a menées sur cette question depuis 1980, et qu’il a régulièrement présentées sous la forme d’articles scientifiques ou de vulgarisation dans la presse spécialisée3. Les deux premiers recenseurs, un philosophe et un historien écrivant dans des journaux destinés au grand public, semblent ravis de pouvoir congédier la GC4 et (ou ?) tout ce qui touche aux « Indo-Européens », voire aux langues indo-européennes :

Enfin Demoule vint. Il a tout lu, tout décrypté, examiné chaque pièce du puzzle. Avec verve, d’innombrables exemples en main, il montre qu’elles sont biaisées. […] Il est formel : rien n’est solidement établi. Aucun consensus n’existe, à ce jour, sur le lieu d’origine, la langue possible ni même l’existence réelle de ce peuple fantôme. Tous les faits mobilisés se révèlent explicables autrement, par des hypothèses linguistiques et historiques moins romanesques, pas moins vraisemblables. (Pol-Droit, Le Monde, 3 décembre 2014)

Jean-Paul Demoule montre […] comment, après deux siècles de recherches, aucun consensus n’émerge, sur aucun des points en débat. Sauf peut-être sur un aspect marginal mais finalement essentiel : les « indo-européanistes » s’accordent pour trouver une explication rationnelle et scientifique aux exceptions (nombreuses) aux règles qu’ils ont eux-mêmes établies. (Sartre, L’Histoire, février 2015)

  • 5 Fussmann (2015) renvoie à juste titre à l’excellent travail de présentation écrit par Tremblay (200 (...)

3Dans une recension plus argumentée que les deux précédentes, l’indianiste G. Fussmann (1940-2022) exprime une position plus modérée, dans la mesure où il témoigne du respect pour le travail mené, mais précise en même temps qu’il n’a pas été convaincu par les arguments proposés, et qu’il continue donc d’adhérer au modèle arborescent de la parenté5. Citons pour finir deux recensions rédigées par des linguistes, qui relèvent et déplorent les approximations et autres erreurs d’analyse des faits linguistiques commises par l’auteur en grand nombre :

Il serait vain de vouloir prolonger la liste des erreurs grossières qui hantent cet ouvrage : on ne sait à quoi songe l’auteur quand il écrit que « des 1 500 racines estimées, une seule (celle pour “enfler” ) est commune à l’ensemble des 14 familles linguistiques indo-européennes identifiées ». Ce propos est ahurissant et témoigne d’une méconnaissance absolue du sujet par l’auteur. (Garnier, 2015)

Presque aucun linguiste n’a discuté les arguments formulés par Demoule. Pourtant, ceux-ci reposent sur de nombreuses erreurs et contre-sens, en particulier dans le domaine de la linguistique. On aurait pu excuser des imprécisions mineures, concédant que Demoule est archéologue et non linguiste, s’il s’agissait de détails sans incidence, mais […] il est impossible de passer sous silence la gravité de ces erreurs. (Pellard, Sagart et Jacques, 2018)

  • 6 Si M. Garnier est un comparatiste, en revanche M. Pellard, M. Saggart et M. Jacques sont des lingui (...)
  • 7 Il a en outre été récompensé par deux prix (prix Roger-Caillois de l’essai et prix Eugène-Colas de (...)
  • 8 Jean-Noël Jeanneney, France Culture, Concordance des Temps, « les Indo-Européens : réalité éclairan (...)

4La réception de ce livre a donc été fort contrastée, mais il me paraît significatif que cette étude n’ait pas reçu l’approbation des linguistes dans leur recension6, dans la mesure où il s’agit d’un livre destiné à réformer les « études indo-européennes », qu’elles soient archéologiques ou linguistiques. Ce livre a pourtant déjà reçu une large diffusion auprès du grand public7, puisqu’il a été réédité en livre de poche, que des recensions sont parues dans la presse écrite ou radiophonique8, bien au-delà du seul cadre universitaire, et que l’auteur a donné plusieurs interviews et conférences à son sujet. La question n’est donc plus maintenant de savoir s’il faut lire cet ouvrage mais, dans la mesure où il est désormais largement diffusé, comment le lire.

  • 9 M. Demoule ne le cache aucunement, lorsqu’après avoir cité le nom de collègues avec qui il a parlé (...)

5Entendons-nous tout d’abord sur son statut : il ne s’agit aucunement d’un ouvrage de synthèse, qui présenterait objectivement un certain nombre de théories en train de s’affronter dans le champ universitaire ; il ne s’agit pas non plus d’une histoire croisée de la grammaire comparée, de l’archéologie et des sciences préhistoriques, qui serait neutre et chronologique dans la présentation de ces disciplines ; rappelons enfin qu’il ne s’agit pas d’un ouvrage écrit conjointement par un archéologue et par un linguiste, mais d’un ouvrage écrit par un seul archéologue, sur des questions intéressant à la fois l’archéologie et la linguistique. Cet ouvrage adopte donc un parti pris dans la mesure où il vise à démontrer la thèse principale défendue par l’auteur, de la première à la dernière page. Or, cette thèse vise à remettre en cause l’un des fondements mêmes sur lequel est établie depuis deux siècles la GC. Ce livre comporte donc une dimension ouvertement polémique9, que le lecteur mal informé risque fort de ne pas percevoir, s’il ne s’est jamais intéressé à ces questions. Or cet ouvrage présente une image plus que déformée de ce que sont les études indo-européennes, et dès lors simplifie grandement les questions qu’il aborde : c’est sur ce point qu’il me paraît nécessaire de revenir.

2. À propos de deux thèses de Jean-Paul Demoule

2.1. Un rejet du modèle arborescent de la parenté

6Ce livre foisonnant comporte plusieurs lignes directrices, mais il est possible d’identifier une thèse principale de laquelle découle l’ensemble des autres analyses. À la première lecture, l’ouvrage donne le sentiment de rejeter globalement les études indo-européennes, et suggère l’idée que tout indo-européaniste (y compris A. Meillet et E. Benveniste) adhère consciemment ou inconsciemment à une idéologie raciste ou conduisant à une forme de racisme :

Nous voudrions pourtant, non pas jeter l’opprobre sur ces deux siècles de savants comparatistes en tentant de les disqualifier au nom des théories et des applications du « racisme scientifique » qui s’en est souvent réclamé, mais, en n’abordant que des praticiens incontestés de la grammaire comparée, interroger ce qui, au-delà des faits, relève de modèles interprétatifs que ces faits n’exigeaient pas nécessairement, ou pas exclusivement. Modèles interprétatifs parfois explicitement développés (c’est le cas du paradigme botanique de Schleicher et de son « arbre généalogique » des langues indo-européennes), mais la plupart du temps implicites. Souvent même, et c’est sans doute un trait de la linguistique indo-européenne, des linguistes, y compris les plus éminents, tiendront un double langage, affirmant d’une part qu’ils se bornent à décrire des similitudes, des relations, des correspondances entre langues, sans chercher à reconstruire une véritable langue et, moins encore, un Peuple originels ; mais se livrant parfois, on le verra au siècle suivant avec Antoine Meillet et même Émile Benveniste, à de surprenants raccourcis, symptômes de présuppositions idéologiques sur des langues et des cultures que n’appelaient pas forcément les faits qu’ils mirent en relief avec un incontestable talent. (2017² : 46-47)

  • 10 Voir aussi Demoule (2017² : 663-664) : « Ce livre n’entend pas condamner, mais appeler à s’extraire (...)

Une relecture plus attentive de ce passage (et d’autres) permet de comprendre que c’est la notion d’arbre généalogique qui motive l’ensemble des critiques contenues dans cet ouvrage, soit, en d’autres termes, l’idée d’une parenté entre ces langues. L’auteur ne prétend donc pas abolir purement et simplement les études indo-européennes ; il veut réformer la base sur laquelle elles sont construites10.

  • 11 On pourrait ajouter un 4e facteur : les universaux linguistiques, soit l’ensemble des faits (phonét (...)
  • 12 M. Demoule l’exclut lui-même explicitement (2017² : 575) ; il rappelle aussi que jadis, au jésuite (...)
  • 13 Sur l’apparition de ce mot au xixe siècle, voir Petit (2012 : 11-12).

7Rappelons pourquoi les comparatistes en sont venus à l’idée d’une parenté entre ces langues, pour justifier l’existence du grand nombre de concordances morphologiques, lexicales et sémantiques (voire syntaxiques) que l’on observe entre elles. Cette parenté constitue une hypothèse nécessaire de la GC : elle est le seul moyen de justifier l’existence de toutes les concordances observées, car les comparatistes excluent les deux autres facteurs d’explication possibles : le hasard et l’emprunt11. À ma connaissance, nul n’a jamais cherché à défendre l’idée du hasard12 pour justifier des correspondances remarquées dès la Renaissance ; mais, dans son étude, M. Demoule propose de rejeter le facteur de la parenté pour en revenir à celui de l’emprunt, ou plutôt à l’idée d’influences réciproques. Il défend l’idée que les concordances linguistiques (mal) étudiées par les comparatistes sont dues à la coexistence de plusieurs communautés de locuteurs indépendantes les unes des autres mais qui, à force de contacts, se seraient influencées mutuellement. M. Demoule reprend ainsi les termes de la controverse d’A. Meillet et de H. Schuchardt qui, au concept de « langue pure », opposait le concept de « langue mixte » (Mischsprache13), pour définir lui-même les langues indo-européennes comme étant des « pidgins » ou des « créoles » nés par hybridation, en lieu et place du modèle fourni par les langues romanes, qui proviennent toutes d’une même proto-langue (le latin) :

Un cas particulièrement intéressant de formation de langues mixtes est donc celui des pidgins et des créoles, langues créées de toutes pièces pour des nécessités de communication, le plus souvent sur la base d’une langue dominante, celle des colonisateurs. La différence entre « pidgin » et « créole » est floue. En principe « pidgin » désigne le premier état d’un tel processus avec une grammaire très simplifiée, qui connaîtrait ensuite une « créolisation » vers une langue totalement formée, beaucoup plus riche en vocabulaire (on parle de « relexicalisation ») et devenue maternelle. […] Pidgin, créole et « langue noble » sont donc les trois étapes d’un continuum. Près de 200 de ces langues, certaines déjà disparues, ont été recensées de par le monde, souvent dans une situation littorale, propice aux phénomènes d’échanges. Les deux conditions historiques les plus connues pour leur émergence sont d’une part les relations commerciales entre des partenaires de langues diverses ; d’autre part les phénomènes de colonisation. (2017² : 646-647)

  • 14 Demoule (2017² : 195-203) et (2017² : 352-358).
  • 15 Schaeffer (1989 : 47-63).
  • 16 « Le modèle sous-jacent de la langue comme entité biologique autonome paraît dans tous les cas inad (...)

8Notons, pour finir, que M. Demoule cible le modèle généalogique de la parenté non dans le seul domaine des langues, mais aussi tel qu’il a été utilisé par d’autres disciplines : il rejette par exemple (cette fois-ci à juste titre !) l’usage qu’en ont fait l’archéologue allemand G. Kossina (1858-1931) ou bien le généticien italien L. Cavalli-Sforza (1922-2018)14. Pour ma part, j’ajouterais bien volontiers les critiques du modèle biologique évoquées par le théoricien de la littérature J.-M. Schaeffer15, lorsqu’il décrit l’analyse des genres littéraires développée par F. Brunetière (1849-1906), dans le sillage du darwinisme ambiant de son époque. Ces trois critiques du modèle arborescent me paraissent pleinement justifiées, mais le fait qu’un tel modèle donne de mauvais résultats dans trois domaines aussi différents que l’archéologie (de Kossina), la génétique (de Cavalli-Sforza) et l’analyse littéraire (de Brunetière) ne signifie pas que le modèle soit forcément mauvais en soi. Il convient de regarder les données spécifiques à chaque discipline, sans rejeter ce modèle a priori parce qu’il n’a pas fonctionné dans d’autres. Il me semble donc que M. Demoule cherche par là à appliquer à la GC un concept opératoire pour l’archéologie, mais inopérant pour la linguistique16.

2.2. Un reniement des néogrammairiens

  • 17 Benveniste (1966) analyse plusieurs problèmes sémantiques que posent les reconstructions de la GC – (...)
  • 18 Demoule (2017² : 593-596). L’auteur cite les mêmes exemples qu’il citait déjà en 1980 : la hache, l (...)

9L’un des principaux problèmes linguistiques posés par le modèle de M. Demoule est qu’il propose d’en revenir à un modèle antérieur aux néogrammairiens. Ces « néogrammairiens » sont la génération de linguistes qui a émergé dans les années 1870, parmi lesquels on compte K. Brugmann, B. Delbrück, H. Osthoff ou bien encore G. Ascoli, et qui ont introduit une rigueur dans la comparaison des lexèmes, qui a permis à la GC de renforcer sa scientificité. Ce sont en effet les néogrammairiens qui ont exclu de postuler une origine commune sur le seul critère de la ressemblance entre deux mots (par exemple le grec Ouranos et le sanskrit Varuṇa) pour postuler une origine commune. Depuis leurs travaux, pour rapprocher deux mots et établir leur parenté, il faut énoncer une loi phonétique stricte qui s’appliquera sans exception à tous les autres mots d’une même langue. Or comme au /v/ sanskrit ne correspond jamais un /ου/ grec, le rapprochement entre Ouranos et Varuṇa est depuis lors abandonné ; à l’inverse, deux mots dissemblables peuvent se correspondre, s’il est possible de les rapprocher d’après une loi phonétique systématique (indépendamment de leur sémantisme17). Cette rigueur renforcée a d’abord permis à la GC d’affirmer la soumission de l’ensemble des langues du monde à une série de lois phonétiques impératives qui définissent l’évolution de chacune de ces langues, et que les linguistes comparatistes ont la charge d’établir ; il s’agit donc d’un principe d’égalité entre les langues, au rebours de l’idée répandue à l’époque de la supériorité de certaines langues (et on en déduisait de certains peuples) sur d’autres. Cette rigueur a aussi permis à la GC de réaliser des progrès durant les dernières décennies du xixe siècle, alors que la mythologie comparée, par exemple, n’a pas trouvé de fondation aussi solide, qui lui permette de justifier le bien-fondé de ses propres comparaisons. Voilà pourquoi, à l’époque du linguiste A. Meillet (1866-1936), on disait que la meilleure preuve de la parenté linguistique résidait dans les structures d’une langue donnée (par exemple sa morphologie), plutôt que dans la comparaison de différents mots isolés. Or telle est bien la régression que propose M. Demoule : lui-même se contente de citer des mots isolés18 ou bien cible des problèmes qui ont fait l’objet de longs débats chez les linguistes (telles les langues centum et satǝm, la théorie des laryngales ou celle des préglottalisées), mais il passe sous silence un principe morphologique aussi massif que l’opposition des thèmes thématiques et des thèmes athématiques, qui peut difficilement s’expliquer autrement que par un héritage commun, et qui a toujours fait consensus chez les comparatistes depuis le xixe siècle.

10Or l’auteur connaît très bien la règle établie par les néogrammairiens, mais il choisit délibérément de s’en affranchir. Il préfère même tourner en dérision leur rigueur, qui a pourtant permis à la GC de prédire certaines étymologies et de confirmer la reconstruction de certaines racines, grâce à des langues déchiffrées ultérieurement :

Un des succès supplémentaires de la méthode comparative est que, comme toute autre science, elle est capable de prédire un résultat. L’exemple le plus classique et le plus célébré est celui de la théorie des laryngales, ces sons produits par une sorte de raclement de la gorge, proche du j espagnol de jota. Ferdinand de Saussure, dans une œuvre de jeunesse, en avait postulé l’existence dans la langue primordiale, bien que ces sons soient peu présents dans les langues attestées historiquement. Le déchiffrement du hittite, plusieurs dizaines d’années plus tard, révéla l’existence de laryngales dans la plus ancienne langue indo-européenne connue. L’histoire était aussi belle que celle de l’astronome Le Verrier, prédisant en 1846, à partir des anomalies de l’orbite d’Uranus, l’existence et la position de la planète Neptune, que l’on ne pouvait pas encore observer directement ; il est vrai que par des calculs analogues, Le Verrier fit aussi l’hypothèse d’une planète située entre le Soleil et Mercure, et qu’il s’était cette fois trompé – les anomalies dépendaient dans ce cas de la loi de la relativité générale… Mais en outre, cette histoire n’est belle que si le hittite est effectivement une langue indo-européenne de structure ancienne, ce qui n’est que l’une des hypothèses possibles pour cette langue. Si en revanche le hittite a subi des dégradations récentes, voire peut même être considéré comme un pidgin, l’existence de ces sons particuliers ne témoigne plus d’un état indo-européen primitif. (2017² : 567-568)

  • 19 La seconde erreur de Le Verrier n’invalide pas la justesse de sa première découverte – et donc sa m (...)

Cet extrait est symptomatique : outre le dénigrement de la GC, qui est réduite aux errances surannées d’une astronomie dépassée19, l’auteur mélange vérité et déformation. La forme des racines reconstruites par la GC a en effet été confirmée par des découvertes ultérieures, mais la théorie des laryngales n’en est absolument pas le meilleur exemple, contrairement à ce qu’affirme M. Demoule. Ces « prédictions » se sont d’abord réalisées dans la philologie homérique, lorsque l’Anglais Richard Bentley (1662-1742) est parvenu à démontrer que la scansion de certains vers homériques devenait juste (et non plus fausse) si l’on postulait la présence d’un phonème non noté : le digamma (ϝ). Autre exemple : lorsque le linéaire B a été déchiffré en 1952, les linguistes ont eu accès à un grec plus archaïque que la langue homérique elle-même, et qui confirmait également un certain nombre d’étymologies déjà proposées, et la présence d’un digamma là où le prédisait déjà R. Bentley. M. Demoule évoque donc à dessein la théorie des laryngales qui, si elle a été beaucoup discutée par les linguistes, ne saurait être utilisée pour démontrer ni que les indo-européanistes ne sont jamais d’accord entre eux, ni qu’ils trouvent toujours une « combine » pour justifier la validité de leur système supposé circulaire. M. Demoule passe ici sous silence plusieurs exemples bien plus évidents (tels le digamma et le linéaire B), car ils permettraient de réfuter facilement ses assertions.

11Il est aisé de comprendre pourquoi M. Demoule éprouve le besoin de s’affranchir du « carcan » phonétique établi par les néogrammairiens. Son but est de nier l’existence de langues ou groupes de langues « pures » afin de montrer qu’il n’existe que des langues ou groupes de langues « mélangées ». Il considère donc que les comparatistes sont trop restrictifs lorsqu’ils reconstruisent une racine. Son analyse des racines désignant le chien et le bœuf est révélatrice des problèmes que pose la méthode qu’il préconise :

  • 20 Demoule (1980) précise « les Adeles au Soudan », information qui ne figure pas dans Demoule (2017²)

Pourquoi la racine *kuwon pour le chien, l’animal domestiqué le plus anciennement, dès le xe millénaire en Europe comme au Proche-Orient, n’est attestée ni dans les langues slaves, ni dans le hittite, ni en albanais ? Et si la racine *gwou pour le bœuf est bien présente dans la plupart des langues indo-européennes, l’animal est également désigné par gu en sumérien, ngu ou gu en chinois, kuos en yakoute, g’w en égyptien ancien, et même ko au Soudan20 et ngome dans les langues bantoues. […] On invoquera tantôt des emprunts, tantôt une éventuelle origine commune ; dans tous les cas, ces faits, et d’autres, compliquent le modèle. (2017² : 595)

  • 21 Demoule (2017² : 574-576).

Cet extrait pose un double problème. Tout d’abord, M. Demoule part du principe qu’une racine reconstruite est d’autant plus assurée qu’elle est représentée dans l’ensemble des familles de langues indo-européennes21 : or on ne saurait nier le fait que le vocabulaire se renouvelle dans toutes les langues ; l’origine latine d’un mot n’est pas garantie par le nombre de langues romanes qui l’attestent, mais par la documentation dont nous disposons pour établir un tel fait, même si le mot n’était plus aujourd’hui conservé que dans une langue romane unique. Ainsi, la qualité d’une tradition est plus importante que la quantité de ses attestations, de même qu’en philologie un unique manuscrit ayant conservé une tradition isolée peut avoir raison contre une centaine de manuscrits qui répètent la même tradition. Dans le cas du bœuf, M. Demoule commet l’excès inverse : il veut ouvrir la racine indo-européenne à des langues aussi différentes que le sumérien, le chinois et plusieurs langues africaines. Il propose donc d’en revenir à une époque de la GC où l’on comparait des mots isolés sur le simple critère de la ressemblance. Un emprunt entre ces langues est a priori possible, mais il est linguistiquement indémontrable, si les attestations et les documents écrits sont en nombre insuffisant pour l’établir. Plus grave : M. Demoule cite des mots sortis de leur contexte, et fait fi des relations syntaxiques et sémantiques dans lesquelles ils peuvent être employés dans ces langues. Enfin, il ne se demande aucunement si la ressemblance entre ces mots provient d’une illusion due à leur retranscription graphique, ou si leur phonétique permet réellement de les comparer – à condition bien sûr que l’on compare entre elles leur attestation historique la plus ancienne : il faut partir du latin centum, et non du français cent ou de l’italien cento.

3. Conclusion : d’où provient une telle volonté de polémiquer à l’encontre de la GC ?

  • 22 Demoule (1980).
  • 23 Demoule (2017² : 309-342).
  • 24 Demoule (1980) cite un ouvrage de M. Poniatowski, qui loue « l’héritage génétique » de « ces hommes (...)
  • 25 La 3e partie de l’ouvrage (de 1945 au iiie millénaire) est essentiellement archéologique : G. Duméz (...)

12M. Demoule a exposé pour la première fois son désaccord avec les comparatistes dans un article de la revue L’Histoire22. Il justifie sa dénonciation de la GC par l’influence pernicieuse de celle-ci sur les sciences humaines et sur la vie politique française. Cette influence était bien réelle dans cette nébuleuse appelée « la nouvelle droite23 », en ce tournant des années 1970 et 1980, et l’auteur a toutes les raisons du monde de s’inquiéter en voyant pénétrer ces idées dans la droite giscardienne24. Cet article a paru quatre ans après la mort d’E. Benveniste, et six ans avant celle de G. Dumézil. Si ces deux savants incarnaient encore à eux seuls la GC en 1980, on ne peut que s’étonner, en 2017, que ces deux comparatistes constituent encore le seul horizon de l’auteur, qui semble ignorer les différents travaux qui ont poursuivi l’œuvre scientifique de cette discipline25.

13La préface ne cache pas que cet ouvrage ne constitue qu’une sorte d’amplification (au sens rhétorique du terme) de son article liminaire :

  • 26 Voir Olender (2009 : 95-137) pour connaître le contenu de cette communication.

Le sujet de ce livre m’a été proposé il y a déjà de longues années par Maurice Olender, dont je dois louer la ténacité et la patience (et aussi la relecture impitoyable du présent volume), qui partageait sur cette question les mêmes intérêts et les mêmes interrogations. C’était à l’occasion du colloque « Dumézil » qu’il avait organisé les 7 et 8 février 1981 au centre Thomas-More, à l’Arbresle près de Lyon26 ; et à la suite de mon premier article « Les Indo-Européens ont-ils existé ? » paru en 1980 dans la revue L’Histoire. J’ai continué depuis lors mon enquête, qui s’est traduite régulièrement par des articles et des conférences, tout en poursuivant la rédaction de ce livre. (2017² : 12-13)

  • 27 Olender (1989) le revendique explicitement.
  • 28 J’aimerais savoir sur quels points la relecture de M. Olender fut « impitoyable », comme le dit M.  (...)

Cette préface montre qu’il existe une filiation entre les travaux de M. Demoule et ceux de M. Olender (1946-2022), qui était lui-même influencé par les travaux de L. Poliakov27 (1910-1997). Il existe donc un lien entre ces trois auteurs, mais M. Demoule se singularise fortement par sa volonté de critiquer la GC. Par l’ampleur des données qu’elle survole, la synthèse qu’il présente est très large ; à l’inverse, M. Olender avait fortement restreint son objet d’étude afin d’éviter tout anachronisme28 :

Les pages qui suivent ont un projet limité. Elles proposent de cerner, en privilégiant certains savants, quelques-uns des ressorts qui animent les discours aryano-sémitiques tels qu’ils se déploient jusqu’en 1892, au moment de la mort de Renan, deux ans avant l’arrestation du capitaine Dreyfus. Tenter de percer ces discours dans leur cohérence propre suppose une approche de chaque auteur dans ses interrogations lorsqu’il formule des problèmes et leur apporte des réponses qui lui paraissent satisfaisantes. (Olender, 1989 : 47-48)

14L. Poliakov a davantage influencé M. Demoule, car on retrouve chez lui l’idée d’une vaste synthèse traversant les siècles, qui vise à mieux comprendre l’évolution de l’antisémitisme, objet d’étude auquel il a consacré sa vie entière. Mais à la différence de M. Demoule, lorsqu’il aborde les théories racistes de la seconde moitié du xixe siècle, L. Poliakov fait une distinction très nette entre ce qui relève de la science et ce qui relève d’une dérive raciste. Lorsqu’il aborde la seconde moitié du xixe siècle, il affirme en effet :

L’essentiel est désormais l’annexion d’une science vraie et féconde, la linguistique, par une science délirante, « l’anthropologie raciale » et, ensuite et surtout, l’influence des passions politiques sur le cours pris par les égarements anthropologiques. (Poliakov, 19943 : 243)

  • 29 Lors de l’émission Concordance des Temps sur France Culture du samedi 18 février 2023, « Migrants : (...)

15M. Demoule aurait pu limiter ses critiques aux seuls archéologues et linguistes ayant succombé à la tentation de parler des « Indo-Européens » comme peuple, plutôt que des langues indo-européennes ; on ne peut que regretter qu’il ait ajouté à ses objectifs de vouloir réformer les bases sur lesquelles opèrent les linguistes comparatistes. C’est là que réside indéniablement un excès qui, de mon point de vue, nuit à la synthèse pourtant utile qu’il a écrite29.

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Bibliographie

Benveniste, E., 1966. « Problèmes sémantiques de la reconstruction », in Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, « Tel », I, p. 289-307.

Demoule, J.-P., 1980. « Les Indo-européens ont-ils existé ? », L’Histoire, 28, p. 108-120.

Demoule, J.-P., 2014. Mais où sont passés les Indo-Européens ? Le mythe d’origine de l’Occident, Paris, Seuil, « La Librairie du xxie siècle ».

Demoule, J.-P., 2017². Mais où sont passés les Indo-Européens ? Le mythe d’origine de l’Occident, Paris, Seuil, « Point Histoire ».

Fussmann, G., 2015. « Compte rendu de J.-P. Demoule, Mais où sont passés les Indo-Européens ? Le mythe d’Origine de l’Occident », JIES, 43, p. 455-473.

Garnier, R., 2015. « Compte rendu de J.-P. Demoule, Mais où sont passés les Indo-Européens ? Le mythe d’Origine de l’Occident », Wekwos, 2, p. 279-283.

Olender, M., 1989. Les langues du Paradis, Paris, Seuil, Points Essais.

Olender, M., 2009. Race sans histoire, Paris, Seuil, « Points Essais ».

Pellard T., Sagart L. et Jacques G., 2018. « L’indo-européen n’est pas un mythe », BSL, 113, p. 79-202.

Petit, D., 2012. « Lectures de la linguistique indo-européenne du xixe siècle », Lalies, 32, p. 9-142.

Pol-Droit, R., 2014. « Indo-européens : par ici la sortie ! », Le Monde, 3 décembre.

Poliakov, L., 1971 [1994²]. Le mythe aryen. Essai sur les sources du racisme et des nationalismes, Paris, Pocket, « Agora ».

Sartre, M., 2015. « À la Recherche des Indo-Européens », L’Histoire, février.

Schaeffer, J.-M., 1989. Qu’est-ce qu’un genre littéraire ?, Paris, Seuil, « Poétique ».

Seriot, P., 1996. N. S. Troubetzkoy : l’Europe et l’humanité. Écrits linguistiques et paralinguistiques, Liège, Mardaga, « Philosophie et Langage ».

Tremblay, X., 2005. « Grammaire comparée et grammaire historique : quelle réalité est reconstruite par la grammaire comparée ? », in G. Fussman, J. Kellens, H.-P. Francfort et X. Tremblay, Āryas, Aryens et Iraniens en Asie centrale, Paris, Publications de l’Institut de civilisation indienne, p. 21-195.

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Notes

1 Rappelons par exemple que Schmidt et Schuchardt étaient Autrichiens, et que l’Empire austro-hongrois était multilingue, au contraire de l’Empire allemand des néogrammairiens. De même, Troubetskoy était d’origine russe, et articulait ses critiques du modèle arborescent de la parenté au concept d’eurasisme. Voir sur ce point Demoule (2017² : 185-189) et surtout Sériot (1996).

2 Demoule (2014) et (2017²).

3 Ces références figurent dans la bibliographie de son ouvrage.

4 GC = Grammaire Comparée (des langues indo-européennes). J’entends par là la discipline qui affirme que les langues italiques, germaniques, celtiques, slaves, baltiques, indo-iraniennes, grecque, arménienne, tokhariennes et anatoliennes remontent à un ancêtre commun, appelé par commodité « (proto-) indo-européen ». Sur ce dernier terme, voir Tremblay (2005 : 35).

5 Fussmann (2015) renvoie à juste titre à l’excellent travail de présentation écrit par Tremblay (2005), auquel il rend un vibrant hommage (2015 : 466 n. 11).

6 Si M. Garnier est un comparatiste, en revanche M. Pellard, M. Saggart et M. Jacques sont des linguistes non indo-européanistes.

7 Il a en outre été récompensé par deux prix (prix Roger-Caillois de l’essai et prix Eugène-Colas de l’Académie française), et une page Wikipédia lui a été consacrée.

8 Jean-Noël Jeanneney, France Culture, Concordance des Temps, « les Indo-Européens : réalité éclairante ou mythe dangereux », 5 décembre 2015.

9 M. Demoule ne le cache aucunement, lorsqu’après avoir cité le nom de collègues avec qui il a parlé de ses recherches, il précise que « aucun de ces chercheurs ne saurait être responsable des idées exposées dans cet ouvrage », selon la formule consacrée des remerciements, mais ajoute « qu’une bonne partie d’entre eux y est même parfaitement opposée » (2017² : 13) : il reconnaît donc pleinement l’aspect polémique de la thèse qu’il expose, et ne fait que demander le droit de l’exposer, en se rendant le plus pédagogue possible pour ses lecteurs et lectrices.

10 Voir aussi Demoule (2017² : 663-664) : « Ce livre n’entend pas condamner, mais appeler à s’extraire du mythe généalogique, et ma critique se veut d’abord tonique et positive. Par exemple, la convergence des textes et de l’archéologie semble bien suggérer la mise en place au cours du iie millénaire avant notre ère, dans une partie de l’Eurasie, d’une idéologie aristocratique et héroïque de l’âge du bronze, susceptible d’expliquer les convergences que l’on retrouve dans les mythes, la poésie, mais aussi l’ornementation et l’iconographie, sans devoir faire appel à une source commune et unique antérieure de plusieurs millénaires. De même, on ne devrait plus considérer la préhistoire et la protohistoire de l’Europe comme une succession généalogique de sociétés, d’ethnies ou de “cultures”, mais comme un monde multipolaire et en permanente recomposition, et un tel modèle doit valoir tout autant pour les langues. »

11 On pourrait ajouter un 4e facteur : les universaux linguistiques, soit l’ensemble des faits (phonétiques, morphologiques, etc.) communs à l’ensemble des langues du monde.

12 M. Demoule l’exclut lui-même explicitement (2017² : 575) ; il rappelle aussi que jadis, au jésuite Cœurdoux qui s’étonnait de ces ressemblances, Anquetil-Duperron (1731-1805) avait répondu qu’il s’agissait d’emprunts au grec réalisés par les Indiens au temps d’Alexandre le Grand (2017² : 26-27). Avant d’en venir à l’hypothèse de la parenté, c’est donc l’emprunt et non le hasard qui était convoqué comme explication.

13 Sur l’apparition de ce mot au xixe siècle, voir Petit (2012 : 11-12).

14 Demoule (2017² : 195-203) et (2017² : 352-358).

15 Schaeffer (1989 : 47-63).

16 « Le modèle sous-jacent de la langue comme entité biologique autonome paraît dans tous les cas inadéquat. Au fond, la langue est un objet matériel, comme tout autre outil manié et manipulé par des êtres humains. » (2017² : 655-656) Citons encore : « Le point-origine relève d’un fantasme. On ne construit pas plus l’arbre généalogique de toutes les langues qu’on ne le ferait pour celui de toutes les haches du monde. » (2017² : 658).

17 Benveniste (1966) analyse plusieurs problèmes sémantiques que posent les reconstructions de la GC – même quand les mots se ressemblent, tels grec ὁ πόντος, – ου, « la mer » ; latin pons, pontis, m, « le pont » ; sanskrit pánthāḥ, « le chemin », etc.

18 Demoule (2017² : 593-596). L’auteur cite les mêmes exemples qu’il citait déjà en 1980 : la hache, le chien et la vache, mots qui présentent un intérêt certain pour l’archéologie et l’étude du néolithique, mais qui posent chacun des problèmes bien spécifiques de reconstruction d’un point de vue linguistique.

19 La seconde erreur de Le Verrier n’invalide pas la justesse de sa première découverte – et donc sa méthode. M. Demoule reprocherait-il à Le Verrier de n’avoir pas su anticiper la découverte de la relativité d’Einstein ? Ce serait bien sûr un mauvais procès. La GC, comme toute science (y compris l’archéologie !), révise ses affirmations en fonction des découvertes les plus récentes. Ajoutons que, contrairement à ce que suggère M. Demoule, l’idée que le hittite soit un pidgin ne fait aucunement consensus chez les spécialistes… Les problèmes que pose le hittite seraient sans doute démêlés plus rapidement s’il existait davantage de hittitologues.

20 Demoule (1980) précise « les Adeles au Soudan », information qui ne figure pas dans Demoule (2017²).

21 Demoule (2017² : 574-576).

22 Demoule (1980).

23 Demoule (2017² : 309-342).

24 Demoule (1980) cite un ouvrage de M. Poniatowski, qui loue « l’héritage génétique » de « ces hommes actifs et durs », que leur « esprit d’invention […] a conduit, en 4 500 ans, par une longue marche progressive, des bords de la Baltique jusqu’à la lune ». Ces hommes « actifs et durs » ne sont autres que les (Indo-)Européens.

25 La 3e partie de l’ouvrage (de 1945 au iiie millénaire) est essentiellement archéologique : G. Dumézil est le seul « linguiste » à être discuté, alors que les deux parties précédentes présentent un meilleur équilibre entre archéologie et linguistique. Les chapitres 16 à 18 contiennent les différentes critiques que M. Demoule adresse à la GC et les fondements de la méthode nouvelle qu’il prétend promouvoir, mais d’un strict point de vue linguistique la discussion demeure trop superficielle et biaisée, dès lors qu’aux yeux de l’auteur les langues et les mots constituent des artefacts archéologiques « comme les autres ».

26 Voir Olender (2009 : 95-137) pour connaître le contenu de cette communication.

27 Olender (1989) le revendique explicitement.

28 J’aimerais savoir sur quels points la relecture de M. Olender fut « impitoyable », comme le dit M. Demoule. Malheureusement M. Olender est décédé deux mois après ma communication, le 27 octobre 2022.

29 Lors de l’émission Concordance des Temps sur France Culture du samedi 18 février 2023, « Migrants : pour une longue histoire », M. Demoule a annoncé qu’une traduction anglaise de son ouvrage était en préparation à Oxford.

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Pour citer cet article

Référence papier

Hamidou Richer, « Comment lire Mais où sont passés les Indo-Européens ? de l’archéologue Jean-Paul Demoule ? »Lalies, 41 | 2023, 275-284.

Référence électronique

Hamidou Richer, « Comment lire Mais où sont passés les Indo-Européens ? de l’archéologue Jean-Paul Demoule ? »Lalies [En ligne], 41 | 2023, mis en ligne le 01 juillet 2024, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lalies/505 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12333

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Auteur

Hamidou Richer

ERIAC EA 4705
hamidou.richer[at]univ-rouen.fr

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