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La dialectologie et la géolinguistique bougent encore !

Introduction
Introduction: Dialectology and geolinguistics are still moving!
Jean Le Dû
p. 5-11

Résumés

Les douze premiers numéros de La Bretagne Linguistique étaient le reflet des journées d’étude et de réflexion du Groupe de recherche sur l’économie linguistique de la Bretagne, fondé en 1984. Ils étaient pour l’essentiel consacrés à la sociolinguistique. Après une longue interruption, nous avons pensé qu’il serait bon, avant de revenir à la sociolinguistique, de consacrer un numéro spécial à la dialectologie et à la géolinguistique bretonnes. L’organisation du présent numéro est placée sous la responsabilité de Jean Le Dû, professeur émérite, et de Nelly Blanchard, qui assure l’enseignement de la dialectologie au sein du département de celtique de l’Université de Bretagne Occidentale.

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Texte intégral

1Les douze premiers numéros de La Bretagne Linguistique étaient le reflet des journées d’étude et de réflexion du Groupe de recherche sur l’économie linguistique de la Bretagne, fondé en 1984. Ils étaient pour l’essentiel consacrés à la sociolinguistique. La Basse-Bretagne a toujours été au cœur du groupe, mais il a volontiers abordé plus largement toutes les situations posant des problèmes théoriques intéressants. Le dernier volume paru (numéro 12, 1998) constituait les Actes du colloque Y a-t-il une exception sociolinguistique française ?

2La revue a connu un certain succès : plusieurs de ses articles sont cités et commentés ici et là, en Bretagne et ailleurs. Après une longue interruption, nous avons pensé qu’il serait bon, avant de revenir à la sociolinguistique, de consacrer un numéro spécial à la dialectologie et à la géolinguistique bretonnes.

3L’organisation du présent numéro est placée sous la responsa­bilité de Jean Le Dû, professeur émérite, et de Nelly Blanchard, qui assure l’enseignement de la dialectologie au sein du département de celtique de l’Université de Bretagne Occidentale.

  • 1 Signalons que la Revue Belge de Philologie et d’Histoire (2002, 3) vient de publier, sous la direct (...)
  • 2 Jean Le DÛ, « Dialectologie et Géographie linguistique de la Basse Bretagne », La Bretagne Linguist (...)
  • 3 Gaston Paris, « Les parlers de France », Revue des patois gallo-romans, II, 1888, p. 161-172.

4Dialectologie et géographie linguistique1 – ou géolinguistique – les deux sciences ont une longue histoire2, dont le développement a, dans une large mesure, dépendu des situations politiques du moment. Pendant la Convention, l’enquête de l’abbé Grégoire « relative aux patois et aux mœurs des gens de la campagne » présentait le premier portrait linguistique de la France débouchant sur le fameux rapport Sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française du 16 prairial an II, prémices, malgré les apparences, d’une politique française de la langue. Sous le premier Empire, l’enquête entreprise pour le Ministère de l’Intérieur par Coquebert de Montbret en 1806 avait pour finalité de « porter sur une grande carte de l’Empire les lignes délimitatives qui séparent la langue française de chacun des autres langages différents parlés dans l’Empire, tels que l’allemand, le flamand, le bas-breton, le basque, etc. ». Après la défaite de 1870, la parution en 1887 de la Revue des patois dirigée par Clédat et de la Revue des patois gallo-romans, dirigée par Rousselot et Gilliéron était une réponse au développement de ces recherches de l’autre côté du Rhin. C’est à la même époque, en 1883, que l’École des Hautes Études confia à Jules Gilliéron une Conférence de Dialectologie de la Gaule Romane, dont le titre ne faisait aucune référence à la composante germanique du français… On connaît la réfutation par Gaston Paris3 de la conception allemande des dialectes et de la France, singulièrement à propos de la limite entre parlers d’oc et parlers d’oïl : « la science nous apprend qu’il n’y a pas deux Frances, qu’aucune limite réelle ne sépare les Français du nord de ceux du Midi et que d’un bout à l’autre du sol national nos parlers populaires étendent une vaste tapisserie dont les couleurs variées se fondent sur tous les points en nuances insensiblement dégradées. » Débat purement académique, dirait-on, si ce n’est que l’armistice du 22 juin 1940 a effectivement consacré, de façon heureusement éphémère, l’existence de deux Frances, séparées par la ligne de démarcation...

  • 4 J. Gilliéron et E. Edmont, Atlas linguistique de la France, Paris, Champion, 35 fascicules parus de (...)
  • 5 Le programme de l'atlas linguistique régional de la France a été exposé dans Le français moderne, P (...)
  • 6 Université Stendhal-Grenoble 3.

5L’Atlas Linguistique de la France de Gilliéron et Edmont4 n’a pas reçu l’accueil qu’il méritait, dans une France hantée par l’esprit de revanche et centrée sur l’entreprise d’unification nationale. Le projet des Atlas linguistiques de la France par Régions, élaboré par Albert Dauzat en 19395, a mûri pendant l’Occupation, quand les anciennes provinces ont réémergé pour un temps. Toutefois, le gros du travail de recherche s’est effectué après la guerre, à un moment où, à nouveau, les priorités allaient surtout à la reconstruction d’un État moderne centralisé. Une fois encore, le centralisme primait sur les intérêts purement locaux. Les préoccupations européennes et mondiales actuelles se semblent pas non plus favorables à la poursuite de travaux atlantographiques sur le plan français. Le CNRS a dissous en 1996 le Groupe des Atlas (Atlas linguistiques, parlers et cultures des régions de France), arrêtant du même coup la publication des Atlas linguistiques par Régions en voie d’achèvement, puisque moins de 10 restaient à publier et que 70 autres étaient parus. En revanche, la régionalisation administrative du pays ravive l’intérêt des autorités pour des parlers qui constituent un héritage identitaire : le Nouvel Atlas Linguistique de la Basse-Bretagne n’a pu voir le jour que grâce au soutien financier de la région Bretagne, et l’atlas corse est subventionné par les autorités régionales de l’île. Au plan international se poursuivent les travaux d’élaboration de l’Atlas Linguarum Europae (ALE), qui a lui même donné naissance à l’Atlas Linguistique Roman (AliR), basé à Grenoble. Ces deux entreprises, au sein desquelles le français est l’une des langues principales de communication, sont publiées par l’Istituto Poligrafico e Zecca dello Stato de Rome, c’est-à-dire l’Hôtel de la Monnaie italien. On ne peut que s’étonner de constater que la France, initiatrice et pionnière dans le domaine, reste en retrait de ces mouvements, alors que la géolinguistique dans le monde se développe sur des bases largement françaises et européennes (voir par exemple le numéro de la revue Géolinguistique6, hors série 2, 2001-2002, consacré à « La Géolinguistique en Amérique Latine »).

Au sommaire

6Le lecteur se demandera peut-être pour quelle raison on ne trouve aucun article sur la recherche dans les pays celtiques. Nous avons évidemment sollicité plusieurs collègues, mais aucun n’a trouvé le temps de participer à ce travail collectif. Plusieurs tentatives d’élaboration d’un Atlas Linguistique des Pays Celtiques n’ont pas abouti, faute de moyens et, peut-être, de volonté de la part de certains de nos partenaires.

7Les réseaux de recherche, dans nos disciplines comme dans les autres, se constituent sur la base de lectures et de références communes. Mais les liens personnels qui se tissent entre chercheurs au fil des rencontres, à l’occasion de colloques, de soutenances de thèses ou d’autres événements universitaires conditionnent largement les regroupements, voire l’orientation, des recherches. Si on est parfois étonné du cloisonnement qu’on peut rencontrer en France au sein des mêmes disciplines, que dire alors de l’absence de coopération avec plusieurs de nos voisins, surtout les pays non anglophones, même en Europe… On a pourtant beaucoup à apprendre à leur contact, et il n’est pas sûr que certains ne réinventent périodiquement la roue.

8Pour montrer la vitalité de la géolinguistique, nous avons invité quelques collègues étrangers à collaborer à ce numéro. Sabina Canobbio (L’Atlas Linguistique comme outil de recherche ? À propos de quelques expériences italiennes) nous présente le foisonnement de la recherche atlantographique italienne. L’article de Pilar García Mouton (Sur la dialectologie espagnole) réfléchit sur les conditions de développement de la géolinguistique en Espagne et présente un panorama des nombreux programmes de recherche en cours dans la Péninsule. Hans Goebl résume en quelques pages le chantier de l’ALD (Atlas Linguistique du ladin dolomitique et des dialectes limitrophes). À côté de ces situations européennes, William Kretschmar (Vingt années de l’American Linguistic Atlas Project) nous raconte les péripéties d’une recherche atlantographique nord-américaine qui a failli périr corps et biens, n’ayant survécu que grâce à la ténacité d’une poignée de chercheurs décidés.

9Jean-Yves Urien (Les Mots en « DIA- » la langue et la socialité et Jean-Pierre Ledunois (Grammaire et dialectologie) contribuent ici à la réflexion théorique sur la variation linguistique.

10Deux autres articles se consacrent particulièrement aux rapports entre dialectologie et enseignement de la langue bretonne : Nelly Blanchard (L’utilisation pédagogique des textes d’élèves des concours d’Ar Falz), Jean-Yves Plourin (La grammaire bretonne à l’épreuve des dialectes).

11La langue anglaise fait l’objet de deux contributions, l’une de Jean-Marc Gachelin (Un aperçu du lexique de l’anglais dialectal), la deuxième de Gary German (Une analyse diachronique et variation­niste de la désinence du pluriel -EN en anglais non standard), qui poursuit la comparaison entre anglais et breton dans une réflexion touchant au développement historique de la langue anglaise au contact du substrat celtique.

12Deux textes portent sur la diachronie dans le domaine breton : celui de Fañch Broudic aborde, en sociolinguiste historique, La perception de la variation diatopique au fil du temps, et Pascal Rolland, doctorant, plonge dans le passé de ce qu’on désigne sous le nom de « dialecte » vannetais : Deux prônes en « breton de Vannes » de la première moitié du XVIIIe siècle.

13Les données du NALBB sont exploitées par Guylaine Brun-Trigaud dans le domaine diachronique Le breton : un éclairage sur l’histoire des parlers gallo-romans ? François Falc’hun avait déjà montré la manière dont un atlas pouvait servir à éclairer le passé lointain d’une langue et d’une société dans des domaines pour lesquels les documents sont rares ou inexistants. Les cartes présentées ici démontrent que le breton n’est pas un isolat, mais a toujours participé de la vie d’un ensemble humain dépassant de loin les limites de la Basse-Bretagne.

  • 7 Alf Sommerfelt, Le breton parlé à Saint-Pol-de-Léon, nouvelle édition par F. Falc’hun et Magne Ofte (...)

14Erwan Le Pipec, autre passionné de vannetais, fait une Lecture critique du Nouvel Atlas Linguistique de la Basse Bretagne. À l’aide de cartes tracées à partir de sources différentes, il s’interroge sur la valeur des données du NALBB, qu’il estime peu fiables dans le domaine de l’accent au sein d’une zone intermédiaire entre le haut-vannetais et le reste de la Basse-Bretagne. La discussion est ouverte. On sait que les enquêtes pour le NALBB sont enregistrées. Dès que ces enregistrements seront numérisés, ils devraient pouvoir être mis à la disposition du public spécialisé à des fins de vérification et en vue de nouvelles utilisations. Les notations phonétiques sont – pour une partie non négligeable – conditionnées par l’expérience linguistique de l’enquêteur. François Falc’hun avait repéré dans les notations phonétiques de Sommerfelt, dans son étude sur le parler de Saint-Pol-de-Léon7, des transcriptions qui dénotaient l’origine du linguiste. Dans un travail phonétique, on peut être malgré soi amené à accentuer des variations qui ne sont qu’allophoniques tout en passant à côté d’oppositions phonologiques fondamentales. On a ici l’illustration de la différence de point de vue entre la dialectologie – qui étudie à fond un parler – et la géolinguistique qui s’efforce de repérer les grands traits d’un paysage linguistique.

15Toujours du côté du vannetais, Anne-Marie Quéré nous présente un texte en breton de Plaudren qu’elle commente en détail. Originaire de cette zone voisine de la limite de la zone bretonnante, elle nous rappelle, s’il en est encore besoin, l’urgence de la collecte et de l’analyse d’enregistrements de locuteurs natifs du breton, partout où c’est encore possible.

16Yann Riou (Mes enquêtes dans le bas-Léon) nous présente le très important travail de collecte qu’il a entamé avec passion depuis de nombreuses années. Travaillant dans une région voisine, Christian Fagon (Changement du /z/ en /h/ en Léon : continuité du brittonique au breton moderne et regard sociolinguistique sur ce phénomène) exploite une partie du gros corpus qu’il a, lui aussi, patiemment réuni au cours des années.

17Francis Favereau étudie en détail les déictiques spatio-temporels en breton central, zone qui comprend les parlers du Poher, au contact du Trégor intérieur, du Léon, voire du vannetais central. Ces marqueurs permettent de situer le locuteur qui les emploie aussi bien géographiquement que socialement. Faut-il ranger un tel travail sous l’étiquette de la sociolinguistique ou de la dialectologie ? La frontière est bien floue entre des disciplines que l’on distingue bien souvent pour des raisons académiques de classement disciplinaire bien plus que selon des critères scientifiques.

18Le travail de Gilles Goyat (interférences entre tutoiement et vouvoiement à Plozévet) porte sur une région linguistiquement variée, regroupée sous l’étiquette de « pays bigouden », qui présente des caractéristiques très marquées, qui n’ont pas été suffisamment explorées.

19Daniel Giraudon, enfin, nous présente un travail qui se situe à la frontière de la dialectologie et de l’ethnologie Ornithonymes et breton populaire : Des cris, des couleurs, des mœurs et des genres.

20Le numéro se termine par trois comptes rendus d’ouvrages.

21Un grand merci à Jean-Marc Gachelin pour sa relecture attentive des articles formant ce volume.

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Notes

1 Signalons que la Revue Belge de Philologie et d’Histoire (2002, 3) vient de publier, sous la direction de Marie-Rose Simoni-Aurembou, un numéro intitulé « Nouveaux regards sur la variation diatopique » dont nous publions un des articles (Sabina Canobbio) en traduction française. Ce numéro contient en particulier des contributions de Michel Banniard, « Sur la notion de fluctuation langagière en diachronie longue (IIIe-VIIIe s.) à la lumière des enquêtes dialectologiques contemporaines » ; de Brigitte Horiot, « Voyage dans le temps d’un dialectophone lyonnais » ; de Yuji Kawaguchi et Fumio Inoue, « Japanese Dialectology in Historical Perspectives » ; de Jean-Philippe Dalbera, « Géolinguistique : un nouveau souffle ? » ; de Sanda Golopentia, « Dialectologie et pragmatique (à partir d’un atlas linguistique roumain) » ; de Daniel Droixhe et Nadine Vanwelkenhuyzen, « Littérature dialectale à Farciennes et Atlas linguistique de la Wallonie. De la géographie à la généricité » ; de Sabina Canobbio, « L’Atlante linguistico come strumento di ricerca ? A proposito di alcune esperienze italiane » ; de Michel Contini, Jean-Pierre Lai et Antonio Romano, « La géolinguistique à Grenoble : de l’AliR à AMPER ».

2 Jean Le DÛ, « Dialectologie et Géographie linguistique de la Basse Bretagne », La Bretagne Linguistique 1, 1985, p. 145-167.

3 Gaston Paris, « Les parlers de France », Revue des patois gallo-romans, II, 1888, p. 161-172.

4 J. Gilliéron et E. Edmont, Atlas linguistique de la France, Paris, Champion, 35 fascicules parus de 1902 à 1912, avec une Notice et une Table, ainsi qu'un Supplément.

5 Le programme de l'atlas linguistique régional de la France a été exposé dans Le français moderne, Paris, d'Artrey, avril 1939, 97 et octobre 1939, 289.

6 Université Stendhal-Grenoble 3.

7 Alf Sommerfelt, Le breton parlé à Saint-Pol-de-Léon, nouvelle édition par F. Falc’hun et Magne Oftedal, Oslo, Bergen, Tromsø, Universitetsforlaget, 1978.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean Le Dû, « La dialectologie et la géolinguistique bougent encore ! », La Bretagne Linguistique, 13 | 2004, 5-11.

Référence électronique

Jean Le Dû, « La dialectologie et la géolinguistique bougent encore ! », La Bretagne Linguistique [En ligne], 13 | 2004, mis en ligne le 01 octobre 2023, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lbl/3428 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lbl.3428

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Auteur

Jean Le Dû

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