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En quoi pourrait consister l’exception sociolinguistique française ?

What might the French sociolinguistic exception consist of?
Anthony Lodge
p. 59-74

Résumés

Cet article propose de mettre en lumière la spécificité sociolinguistique du français, en utilisant une grille descriptive qui permettra la comparaison systématique avec la situation de la Grande-Bretagne. En vertu d’une situation géographique et climatique similaire, d’une culture et d’une histoire largement partagées, du fait que les deux pays ont atteint le même niveau de développement économique et qu’ils sont chacun dominés par une immense ville capitale, les situations sociolinguistiques en France et en Grande-Bretagne sont à bien des égards très similaires. Paradoxalement, c’est cette même similarité qui permettra de trouver des critères de comparaison mettant en lumière les grandes différences qui existent pourtant entre les situations des deux langues.

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Texte intégral

1Face à la question « Y a-t-il une exception sociolinguistique française ? », notre première réponse sera a priori affirmative : toute communauté linguistique est jusqu’à un certain point unique, exceptionnelle. En revanche, si cette question est en fait une question-piège, une question qui en cache une autre – celle de savoir si le cas du français est plus exceptionnel que celui d’autres langues – là nous sommes obligés d’être plus réticents.

2Vu qu’il existe nécessairement une spécificité sociolinguistique française, l’essentiel est de savoir en quoi elle consiste. Comment pourrions-nous la cerner, la caractériser ? À nos yeux, il est interdit de la chercher en des termes purement français, ne dépassant pas le cadre de l’Hexagone. En bonne méthode, pour mettre en lumière la spécificité sociolinguistique du français, nous sommes obligés d’utiliser une grille descriptive qui permettra une comparaison systématique avec la situation sociolinguistique d’autres pays.

3C’est ce que je vous propose dans cette courte intervention, tout en vous présentant, au préalable, mes excuses : je crains que mes propos ne soient d’un ordre très général (presque au point de la banalité), et, ce qui est plus grave, qu’ils ne soient basés presque autant sur des impressions subjectives que sur des recherches empiriques.

4Au risque de paraître quelque peu eurocentrique, nous allons comparer certains aspects de la situation sociolinguistique française à la situation de l’anglais en Grande-Bretagne. En vertu de notre situation géographique et climatique similaire, en vertu d’une culture et d’une histoire largement partagées, en vertu du fait que nos deux pays ont atteint tous les deux le même niveau de développement économique et qu’ils sont chacun dominés par une immense ville capitale, les situations sociolinguistiques en France et en Grande-Bretagne sont à bien des égards très similaires. Paradoxalement, c’est cette même similarité qui nous permettra de trouver des critères de comparaison mettant en lumière les grandes différences qui pourtant existent entre nos deux langues.

5Nos observations vont se classer sous trois rubriques :

  1. la force de l’idéologie normative ;

  2. les modalités de la variation inter-locuteur ;

  3. les modalités de la variation intra-locuteur.

6Sous la rubrique « variation inter-locuteur » se place la variation diatopique et diastratique, ce qui correspond dans la terminologie anglo-saxonne à la variation « dialectale » – un dialecte étant une subdivision d’une langue correspondant à un groupe particulier de locuteurs constitué sur une base soit géographique, soit sociale, normalement une combinaison des deux. Sous la rubrique « variation intra-locuteur » je place la variation diaphasique, ce qui correspond dans la terminologie anglo-saxonne à la notion de « registre » – variations sur l’axe formel-informel dans le parler d’un seul et même individu se corrélant à la situation discursive.

La puissance de l’idéologie normative

7Il s’agira dans cette première partie surtout d’attitudes subjectives envers la langue, de ce qu’Anne-Marie Houdebine (1996) appelle « l’imaginaire linguistique ». La notion d’« idéologie normative » a été articulée pour la première fois en 1985 par J. and L. Milroy. Pour ces auteurs, il est préférable de voir une langue standard non comme une variété réelle et tangible, mais comme un ensemble abstrait de normes, une idéologie en fait. L’idéologie normative comporte trois éléments essentiels (voir Lodge, 1997, p. 210) :

  1. l’état idéal d’une langue en est un d’uniformité. Tout usage non standard de la langue est considéré comme impropre, et tout changement linguistique doit être déploré ;

  2. la forme la plus convenable de la langue est l’écrit. Malgré l’existence de normes de prestige concernant la langue parlée, l’oral est généralement considéré comme dérivé de l’écrit et comme moins « grammatical » que lui ;

  3. cette forme est consubstantiellement supérieure à toute autre variété. Il se trouve aussi que c’est la variété de langue qu’emploient les personnes qui jouissent du statut le plus élevé et ont le plus de chances d’exercer une forme de pouvoir dans la société. Les parlers des autres couches sociales ne sont que des formes altérées de la bonne langue.

8Considérons maintenant la force de cette idéologie dans nos deux pays. C’est une première spécificité du français.

La France

9En élaborant leurs idées sur l’idéologie de la langue standard, les Milroy avaient devant les yeux surtout la situation britannique. Mais lorsqu’on applique ces idées à la situation française, l’on s’aperçoit que, pour toute une série de raisons, elles ont encore plus d’emprise sur les mentalités françaises que sur les mentalités britanniques.

  1. la notion de « langue une, République une » est enchâssée dans la constitution elle-même ; l’état considère que la défense de la langue standard, que ce soit sur le plan de son statut national et international, ou sur celui du corpus même de la langue, figure parmi ses premières responsabilités ;

  2. la profonde vénération de l’écrit au détriment de l’oral se voit dans la croyance très répandue que la « vraie langue » est celle des grands écrivains et que tout le reste c’est dégénérescence. Le fait même de l’existence de l’Académie française incarne cette croyance sur le plan institutionnel. La popularité des « concours d’orthographe » indique que le respect de la langue écrite n’est pas limité à une élite de gens cultivés.

  3. le mythe de la clarté, de la supériorité inhérente de la langue standard est tellement enraciné qu’une proportion considérable de la population a honte de sa façon de parler (voir Gueunier, Genouvrier et Khomsi, 1983).

10La langue standard est donc perçue en France comme une sorte de trésor nationale, une possession sacrée, un patrimoine à défendre contre toute altération et à transmettre intacte aux générations suivantes. À cette sacralisation de la langue s’ajoute un volontarisme politique tout français qui suppose qu’un texte de loi soit capable de modifier le comportement linguistique d’une société industrielle extraordinairement complexe et profondément imbriquée dans l’économie européenne, voire mondiale. Vue dans cette perspective, la politique de défense du français rappelle plus certaines langues minoritaires en péril qu’une langue utilisée par plus de 100 000 000 de locuteurs à travers le monde.

La Grande-Bretagne

11L’idéologie de la langue standard a beau être très puissante dans notre pays ; il s’en faut de beaucoup qu’elle y tienne la même place qu’en France.

12Il est vrai qu’au cours de l’histoire de l’anglais l’élite dominante a fait certaines démarches pour imposer les normes de la langue standard à l’ensemble de la population – la persécution du gallois et du gaélique écossais au xixe siècle rappelle quelque peu les campagnes menées contre les patois par les hussards noirs de la IIIe République. Mais il serait difficile de soutenir que l’unification linguistique du pays ait jamais été chez elle une préoccupation obsédante. Il a toujours suffi pour elle d’assurer l’uniformité linguistique au seul niveau des agents du pouvoir central dans les provinces – le personnel judiciaire et administratif, la petite noblesse, les prêtres anglicans. Dès le xviie siècle – un peu comme en France sous l’Ancien Régime – l’élite dominante a compris qu’une maîtrise insuffisante de la langue standard excluait du pouvoir d’une manière efficace ceux qui pourraient menacer ses privilèges.

13Comme dans toutes les communautés ayant une longue tradition d’alphabétisme, la croyance est largement répandue en Grande-Bretagne que l’écrit constitue une forme supérieure de l’anglais que l’oral, et que les gens devraient parler comme ils écrivent. Il existe en GB comme en France un canon de bons auteurs offrant des modèles du beau langage, mais c’est un canon tout à fait officieux. Il y a eu au xviiie siècle diverses tentatives visant la fondation en Angleterre d’une Académie sur le modèle français. Mais celles-ci n’ont abouti à rien face au pragmatisme invétéré de la bourgeoisie anglaise. La codification de l’anglais s’est déroulée entièrement sous l’égide de particuliers comme le Dr. Johnson, et aucunement sous celle d’organismes officiels (voir Crystal, 1995, p. 73-5). Une maîtrise insuffisante de l’orthographe est considérée comme un signe manifeste de manque d’éducation, voire de manque d’intelligence. Cependant, il n’est à peu près jamais question de réforme de l’orthographe et encore moins de concours à la Bernard Pivot.

14Le mouvement de codification a entraîné automatiquement la stigmatisation des variétés non normées. Comme en France, les attitudes subjectives des Britanniques envers les différentes variétés dialectales sont très ambiguës. Dans certaines situations les formes vernaculaires sont perçues comme étant plus franches et plus chaleureuses que le dialecte standard. En général, les dialectes ruraux sont bien mieux vus que les dialectes urbains (associés comme ils sont aux masses ouvrières). Pour des raisons difficiles à trouver, le consensus des Anglais d’Angleterre est de trouver tout à fait déplaisant le dialecte de Birmingham. Cela dit, quand il s’agit de l’emploi de la langue dans des situations publiques et formelles, toute déviation de la norme dans le sens des dialectes régionaux est lourdement réprimée, ridiculisée.

15Quels sont les mécanismes servant à renforcer cette norme en GB ? Ce n’est pas en premier lieu – comme c’est le cas en France – l’État par l’intermédiaire du système scolaire. Jusqu’à tout récemment, les écoles anglaises étaient surtout l’affaire des localités. L’enseignement de l’anglais y traverse actuellement une période de crise. Quel anglais enseigner et à quelle fin ? J. et L. Milroy attirent notre attention sur la force normative de ce qu’ils ont baptisé la « Complaints tradition » – la pratique très répandue de porter plainte contre des infractions à la norme dans des lettres publiées dans la presse écrite et parlée. Mais c’est surtout le système britannique des classes, qui pousse au moins les « mobiles sociaux ascendants » à entreprendre toute une rééducation phonologique dans le sens de la norme. Qui est-ce qui la détient, cette norme, après tout ? Nous parlons volontiers de l’« anglais de la BBC », de l’« anglais d’Oxford », de l’« anglais de la Reine », mais il s’agit là d’institutions relevant toutes de la haute et même de la très haute bourgeoisie. Et c’est surtout dans ces écoles archi-privées (que seuls les Anglais sont capables d’appeler « Public ») que se cultive la variété la plus prestigieuse de la langue. Même en cette fin du xxe siècle, la norme anglaise est avant tout une affaire de classe.

16Toute puissante que puisse être l’idéologie normative en GB, elle joue un rôle très différent de celui qu’elle joue en France. Ici la norme sert à maintenir chez les Français (aux yeux du pouvoir du moins) des sentiments de « cohésion interne » et de « différentiation externe », pour employer les termes d’E. Haugen. Là, elle sert plutôt à marquer et à renforcer la stratification sociale déjà en place. Pour ce qui est de la différentiation externe, vu le rôle mondial de l’anglais, elle n’y contribue pas du tout. La langue anglaise n’appartient plus exclusivement aux Anglais. Elle ne peut donc aucunement jouer le rôle de symbole de l’identité nationale.

La variation inter-locuteur (dialectale)

17La variation dialectale (géographique et sociale) et la variation des registres (ou « stylistique », suivant la terminologie de Labov) fonctionnent ensemble et de manière conjointe. Tout le monde ici le sait. Les variantes associées aux locuteurs les moins prestigieux servent aussi à marquer le style vernaculaire, et inversement. Dans le monde anglo-saxon un débat théorique se tient actuellement sur la priorité à accorder aux deux axes de variation (voir Finegan & Biber, 1994). Je n’entends pas entrer dans ce débat ici. Je vais simplement soutenir que le point d’équilibre entre les deux axes est légèrement déplacé dans le cas du français par rapport à ce que nous trouvons dans l’anglais britannique. Il me semble qu’en anglais c’est l’axe dialectal qui est prédominant, tandis qu’en français, l’équilibre se penche légèrement du côté de la variation des registres.

18Nous allons commencer par regarder la variation dialectale (géographique et sociale) dans les deux pays, avant de considérer la variation « stylistique ».

19En Allemagne, en Italie, en Espagne les dialectes/langues régionaux persistent fortement, sans être frappés d’une stigmatisation particulière. En France et en Grande-Bretagne, par contre, placées comme elles sont sous l’hégémonie de villes capitales géantes – je suis souvent tenté de rebaptiser nos deux pays « Paris-terre » et « Londres-terre » – le statut des dialectes régionaux et sociaux est beaucoup plus bas. Cela dit, les modalités de la variation dialectale ne sont pas les mêmes dans les deux pays.

20Je suis très sensible au fait que nous nous réunissons aujourd’hui dans ce haut lieu de la langue bretonne. Mais j’espère que vous me pardonnerez si mes propos ne tiennent pas compte des soi-disant « langues périphériques » (le gallois, le gaélique écossais, le breton, etc.), pour parler uniquement des dialectes apparentés historiquement au dialecte standard de nos deux pays.

La variation dans l’axe dialectal en France

21Trudgill, 1980, distingue dans le contexte britannique entre les dialectes « traditionnels », associés aux communautés rurales traditionnelles, et les dialectes « modernes », dialectes qui ont émergé au cours du xxe siècle avec le nivellement des dialectes traditionnels sous la pression exercée par le dialecte standard. C’est une distinction qui correspond grosso modo à celle qui est faite en français entre « patois » et « français régional » (voir Carton, 1981). En considérant d’une manière très générale la situation sociolinguistique de nos deux pays, le peu de place dont je dispose ici m’oblige à laisser hors du compte les dialectes traditionnels, le nombre de locuteurs ayant atteint un niveau trop faible. Je dois me concentrer sur les dialectes « modernes » qui reçoivent l’étiquette de « français régional », et qui recouvrent une partie de ce que l’on appelle le « français populaire ». Ici il s’agit surtout de différences d’« accent », avec, suivant les régions, plus ou moins de particularismes grammaticaux et lexicaux.

22En dépit des pressions uniformisantes des normes parisiennes, les dialectes « modernes » (régionaux et sociaux) sont loin d’avoir disparu en France. Cela n’est guère surprenant : toute langue ayant un nombre de locuteurs assez grand verra développer des dialectes géographiques et sociaux suivant les barrières à la communication. Les dialectes « modernes » se portent sans doute bien en France, mais est-ce qu’ils se portent aussi bien que les dialectes allemands, italiens, britanniques ?

23La division nord-sud, reflétant le vieux substrat occitan, reste sans doute le fait dialectal le plus marqué du français métropolitain. Mais, même là, si je ne me trompe, les isoglosses se sont déplacées quelque peu vers le sud par rapport à l’ancienne division oïl-oc. Il semblerait d’ailleurs que les normes régionales restent plus en vigueur en milieu rural qu’en milieu urbain : en France comme ailleurs, les influences standardisantes descendent la hiérarchie urbaine (voir Chambers & Trudgill, 1980, p. 189-192). Qu’en est-il justement en France de la force des normes locales dans les dialectes urbains ? L’absence de noms pour désigner ces dialectes est significative. En dehors du « chtimi », lequel d’entre eux possède un nom ? Comment désigner le vernaculaire de la capitale elle-même ? Le « parigot » ? Peut-on dire que Paris possède toujours son dialecte local nettement différencié de celui des autres grandes villes de la France du nord ? La réponse peut être oui, quoique beaucoup dépend du degré de différenciation envisagé. Il est de tradition d’étiqueter le vernaculaire parisien le « français populaire », mais, si l’on tient à garder ce terme, ne s’agit-il pas de nos jours moins du dialecte urbain de Paris que d’un style informel faisant partie du répertoire de tout locuteur natif du français ?

24La faiblesse relative des normes locales dans les grandes villes de France s’explique sans doute par l’urbanisation relativement tardive de la population française. Toutefois, il n’est pas à exclure que les nouvelles agglomérations urbaines nées au cours des cinquante dernières années voient, dans une génération ou deux, la naissance de nouveaux vernaculaires locaux.

La variation dans l’axe dialectal en GB

25Les dialectes géographiques et sociaux persistent avec plus de vigueur en GB qu’en France, et je ne crois pas que cette impression que j’ai soit le seul fait d’une plus fine sensibilisation aux subtilités de ma langue maternelle. Je n’évoquerai pas ici la situation des dialectes ruraux traditionnels : la précocité de l’urbanisation de la population britannique fait que ces dialectes ont cessé il y a longtemps d’être un élément majeur du profil sociolinguistique de la GB. Je vais me concentrer surtout sur les dialectes modernes tels qu’on les trouve dans les grandes agglomérations développées surtout dans la première moitié du xixe siècle – Glasgow, Newcastle, Belfast, Manchester, Leeds Liverpool, Birmingham et, bien entendu, Londres. Il s’agit ici de variétés très diversifiées de l’anglais utilisées par un très grand nombre de locuteurs. Il est toujours possible, quatre-vingts ans après « Pygmalion » (voir Crystal, 1995, p. 383), de localiser d’une manière assez précise les origines de la plus grande partie de la population britannique, à partir de leur accent.

Fig. 1. Traditional Dialect areas.

Fig. 1. Traditional Dialect areas.

Fig. 2. Modern Dialect areas.

Fig. 2. Modern Dialect areas.

26La persistance de ces dialectes dans l’anglais britannique est bien documentée (voir Trudgill, 1990 ; Milroy & Milroy, 1993 ; Crystal, 1995, p. 318-335). La plupart d’entre eux ont un nom : le « geordie », le « scouse », le « brummie », le « cockney », etc. La puissance de ces normes régionales varie en corrélation avec la stratification sociale :

Fig. 3. Social and regional accent variation

Fig. 3. Social and regional accent variation

27Suivant le degré d’exposition du locuteur aux normes de la langue standard, le vernaculaire des locuteurs individuels seront plus ou moins imprégné de régionalismes, phonétiques d’abord, ensuite grammaticaux et lexicaux.

28L’explication de la persistance de ces dialectes stigmatisés par la norme est à trouver dans la relative étanchéité de la stratification sociale (voir Ryan, 1979).

29Je clos donc ce deuxième volet de ma comparaison de la situation sociolinguistique du français en France avec celui de l’anglais en Angleterre en soutenant la variation dans l’axe dialectal est moins prononcée en France qu’Outre-Manche. Qu’en est-il maintenant de l’autre pivot de la variation, la variation stylistique ou intra-locuteur ?

La variation dans l’axe « stylistique » (variation de registre)

30Il existe chez les sujets parlants une tendance universelle à faire refléter leurs perceptions de la formalité ou de l’intimité de la situation dans leur façon de parler. Cela peut se faire au moyen de changements de style très subtils à l’intérieur de la même langue ; cela peut se faire aussi en faisant alterner deux dialectes plus ou moins distincts l’un de l’autre ; cela peut se faire enfin en choisissant entre deux langues tout à fait différentes. Les segments les plus valorisés du répertoire linguistique de la communauté (ceux qui ne sont pas acquis les premiers, mais appris plus tard, d’une manière plus consciente, normalement à l’école) sont normalement réservés à des situations perçues comme étant plus formelles et plus surveillées ; en revanche, les segments moins valorisés (ceux qui sont acquis les premiers et qui s’apprennent d’une manière plus ou moins inconsciente) sont réservés en général à des situations perçues comme plus informelles et plus intimes.

31En Grande-Bretagne, où, nous l’avons vu, les normes régionales sont encore très puissantes, changer de registre implique pour beaucoup de locuteurs un changement de dialecte. En France, où les normes régionales sont plus faibles, changer de registre implique, pour la plupart des locuteurs, un changement de style à l’intérieur du même dialecte. En GB nous sommes en présence de ce que Fasold (1984, p. 43) appelle the standard-with-dialects situation (= situation langue standard plus dialectes). En France, nous avons affaire à une situation qui se rapproche davantage de la diglossie classique.

Variation de registre en GB

32Le progrès de la standardisation en Grande-Bretagne, comme en France, est tel que de nos jours changer de registre comporte un continuum d’alternatives allant du très familier au très formel. Ceci rend impossible de diviser en deux, d’une manière objective et conséquente, les styles de l’anglais contemporain. Cela dit, plus on descend l’échelle de la standardisation, plus le registre familier sera imprégné de dialectalisme. B. Bernstein (1971) a mis en lumière il y a un quart de siècle à quel point les problèmes scolaires auxquels doivent faire face les enfants d’ouvriers dans notre pays sont d’origine sociolinguistique. La question langue standard-dialecte local est loin d’être étranger à son analyse.

33Pour illustrer davantage le phénomène, je me permets de citer mon expérience personnelle. Originaire du nord de l’Angleterre, mon vernaculaire personnel est celui du Yorkshire. Vivant maintenant en Écosse, j’éprouve toujours des difficultés lorsque j’emprunte un ton familier avec les habitants de notre village : je retombe naturellement dans mon dialecte Yorkshire. Ceci, malheureusement, n’a aucunement l’effet de chaleur et de convivialité désiré : d’abord parce que les villageois me comprennent mal, ensuite parce que pour eux tout dialecte d’Angleterre est perçu comme froid, distant, socialement supérieur.

Variation de registre en France

34Je viens de proposer qu’en GB nous sommes en présence d’une situation « langue standard plus dialectes » ; je vais suggérer maintenant qu’en France la situation se rapproche davantage de la diglossie. Je m’empresse de rassurer ce public, très avisé en la matière, que je suis plus que conscient des dangers que je cours ici de simplification excessive. Je sais qu’il est impossible de diviser en deux, d’une manière objective et conséquente, les styles du français contemporain. Je pense tout de même que la notion d’une France diglossique mérite au moins d’être explorée, car la variation sub-dialectale marche de la même manière que la diglossie.

35Prenons comme point de départ la définition classique de Ferguson (1959) : « two varieties of a language exist side by side throughout the community, with each having a distinct role to play » – il s’agit d’une situation où deux variétés distinctes d’une seule et même langue sont répandues dans toute la communauté, mais ayant des fonctions sociales différentes. Fishman (1967) a étendu la notion de diglossie aux situations de « bilinguisme imposé » où il s’agit non pas de deux variétés d’une seule et même langue, mais de deux langues. Nous savons qu’une telle situation existe en Occitanie, en Alsace, en Bretagne. Mais appliquer la notion de diglossie au reste du pays est pour le moins hasardeux. C’est la définition originelle de Ferguson qui sera la plus pertinente.

36Prenons une par une les trois idées clefs de la définition en les appliquant au français, à commencer par celle des fonctions sociales des deux variétés en présence.

  1. la question « fonction » : c’est la moins controversée des idées contenues dans celle de diglossie. Tout le monde semble être d’accord pour dire qu’il existe des fonctions publiques, formelles qui appellent la variété « haute » (H) du français, et des fonctions privées, informelles qui appellent la variété « basse » (B), le français familier et « populaire ».

  2. la question « répandue dans toute la communauté » : une situation de diglossie suppose que les deux formes de la langue (H et B) soient répandues à travers la communauté, c’est-à-dire qu’elles soient à la disposition des locuteurs de toute classe sociale et de toutes les régions. Il est certainement le cas qu’en France comme ailleurs les classes supérieures ont un accès plus considérable à la variété H que les classes plus défavorisées (voir Finegan & Biber, 1994, p. 315-347). Cela dit, ayant conclu notre dernière section en soutenant que la différentiation dialectale en France est moins marquée que celle qu’on trouve en GB, nous devons conclure qu’en ce qui concerne ce deuxième composant de la diglossie la France s’y rapproche davantage que la GB.

  3. la question « deux variétés distinctes » : c’est ici, bien entendu, le nœud de la question. Avons-nous affaire en français à un continuum stylistique allant du français littéraire au français vernaculaire ou y a-t-il coupure ? Soutenir l’existence en français de deux variétés distinctes (H et B) sans formes intermédiaires serait travestir la situation d’une manière grotesque.

37Mais, il serait tout aussi grotesque de supposer que la puissance de l’idéologie du standard en France que nous avons vue dans notre première section ait pu aller sans avoir de l’effet sur les comportements linguistiques des Français. Comme le disait E. Haugen (1966, p. 108) :

« L’élaboration de la fonction peut aboutir à une complexification des formes, tout comme, à l’inverse, l’existence de formes uniques peut aboutir à une rigidification de la fonction. Cette zone d’interaction entre forme et fonction constitue le domaine du style. La codification d’une langue peut être rigide au point d’en empêcher l’emploi à des fins autres que formelles. C’est ainsi que le sanskrit dut céder le terrain au präkrit et le latin aux langues romanes lorsque le fossé séparant la langue écrite de la langue parlée fut devenu si grand que seul un petit nombre de gens étaient prêts à faire l’effort d’apprendre les deux langues. Au lieu de permettre de s’exprimer de façon appropriée dans toutes les situations, la langue standard tend à n’être plus qu’un style parmi les nombreux autres à la disposition d’une communauté linguistique. Cela peut même déboucher sur une situation à laquelle Ferguson (1959) a donné le nom de "diglossie"… »

38La tradition normative française a réussi à maintenir dans la langue écrite tout un système morphologique dont le rapport avec l’oral est de nos jours plus ou moins opaque : l’accord du participe passé, l’accord des adjectifs, le marquage de nombre dans les syntagmes nominaux. Elle a maintenu en vie dans la langue littéraire tout un système de temps verbaux plus ou moins éteint dans la langue parlée : les imparfaits du subjonctif, les passés simples, les passés antérieurs. Elle conserve des tournures de phrase, telles l’inversion Verbe-Sujet, qui apparaissent fort rarement dans la langue familière. Aucun clivage grammatical de cette ampleur n’existe dans l’anglais britannique – à moins qu’on ne rentre dans les formes dialectales. Le dialecte du Yorkshire conserve, par exemple, la distinction T – V (thou – you) disparu de l’anglais standard. Mais ce fait confirme mon hypothèse de la situation « standard plus dialectes » de l’anglais.

39Une manifestation encore plus voyante de l’écart séparant la forme normée du français et la forme familière se trouve dans le lexique. Fasold (1984, p. 38) affirme :

« Le trait le plus frappant de la disglossie, en ce qui concerne le lexique, c’est l’existence de paires de mots désignant des objets d’usage courant, l’un des termes de la paire appartenant à la variété H et l’autre à la variété L. »

40Un des aspects du français les plus déroutants pour l’apprenant étranger c’est l’existence dans le français familier de centaines de termes qui doublent d’une manière parasitaire des mots dans le langage soutenu (type : voiture - bagnole, argent - fric, médecin - toubib, manger - bouffer, se promener - se balader, travailler - bosser, amusant - marrant). Il ne s’agit pas ici de mots argotiques limités à un groupe social particulier. C’est un vaste vocabulaire qui appartient au répertoire de tout le monde (voir Lodge, 1989). Dans bien des cas il ne s’agit pas d’une simple opposition binaire entre « mot bas » et « mot recherché », mais plutôt d’une gradation de nuances stylistiques (par exemple : tire => caisse => bagnole => auto => voiture => automobile => véhicule). Mais de nombreuses paires existent, et déjà en 1964 Sauvageot (1964) utilisait l’expression « vocabulaire parallèle » à leur égard. L’anglais britannique possède naturellement son vocabulaire familier, son « slang », mais c’est loin d’être aussi systématique et aussi répandu dans la population que ce que l’on trouve en français.

41De nouveaux dictionnaires du français non-conventionnel paraissent presque annuellement. De nombreux écrivains et journalistes (par exemple Claude Sarraute, Jean Cavanna, San Antonio) gagnent leur vie en exploitant l’existence de ce français « bas » qui se distingue si nettement du français normé et académique. Les cloisonnements stylistiques paraissent être moins étanches, ce qui revient à dire que les Anglais ont moins conscience de la norme (grammaticale et lexicale au moins), et que les formes de la langue parlée ont plus facilement droit de cité dans des situations formelles. Les variétés formelles et familières de la langue – si l’on fait abstraction des variétés dialectales – sont restées plus en contact. Il suffit de comparer les textes de la Bible produits en Angleterre et en France au début du xviie siècle. La version anglaise comporte une langue tout à fait archaïque par rapport à l’anglais moderne ; la version française comporte une langue écrite qui aurait pu être écrite aujourd’hui.

42Entre la variété « haute » du français et la variété « basse » il n’y a pas de coupure comme dans les vraies situations diglossiques, mais le français se rapproche plus de coupure, donc de la diglossie que l’anglais.

Conclusion

43À suite de siècles de centralisation économique et politique autour de nos immenses villes capitales, l’idéologie de la langue standard a pris plus fortement racine dans nos deux pays que dans beaucoup d’autres. Pour des raisons historiques diverses elle a peut-être plus d’emprise sur les mentalités en France qu’en GB, et cela a eu certaines conséquences pour les modalités de la variation linguistique dans les deux pays. J’ai essayé de démontrer qu’en GB c’est toujours l’axe dialectal de la variation qui prédomine, tandis qu’en France l’axe prédominant, c’est plutôt l’axe « stylistique ». Il s’ensuit de là que nous avons toujours affaire en Angleterre à une situation « standard-plus-dialectes », tandis qu’en France la situation se rapproche davantage de la diglossie. C’est cela qui fait pour moi l’exception sociolinguistique française et anglaise.

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Bibliographie

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Carton F., « Les parlers ruraux de la région Nord-Picardie », International Journal of the Sociology of Language, 29, 1981, p. 15-28.

Chambers J.K. & Trudgill P., Dialectology, Cambridge, CUP, 1981.

Crystal D., Cambridge Encyclopaedia of the English Language, Cambridge, CUP, 1995.

Fasold R., The Sociolinguistics of Society, Oxford, Blackwell, 1984.

Ferguson C.A., « Diglossia », Word, 15, 1959, p. 325-340.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Traditional Dialect areas.
URL http://journals.openedition.org/lbl/docannexe/image/3490/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 703k
Titre Fig. 2. Modern Dialect areas.
URL http://journals.openedition.org/lbl/docannexe/image/3490/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 381k
Titre Fig. 3. Social and regional accent variation
URL http://journals.openedition.org/lbl/docannexe/image/3490/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 89k
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Pour citer cet article

Référence papier

Anthony Lodge, « En quoi pourrait consister l’exception sociolinguistique française ? », La Bretagne Linguistique, 12 | 1998, 59-74.

Référence électronique

Anthony Lodge, « En quoi pourrait consister l’exception sociolinguistique française ? », La Bretagne Linguistique [En ligne], 12 | 1998, mis en ligne le 01 octobre 2021, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lbl/3490 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lbl.3490

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Auteur

Anthony Lodge

Department of French, Université de Saint-Andrews, Écosse

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Droits d’auteur

CC-BY-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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