- 1 Pour l’expression « régime de Vichy », j’adopte la précision apportée par Halls : « Le terme “Vich (...)
« Les hommes vivent en général le présent d’une façon pour ainsi dire ingénue, et sont incapables d’estimer ce qu’il apporte ; le présent doit acquérir du recul, c’est-à-dire être devenu le passé, avant de pouvoir offrir des points d’appui sur lesquels fonder un jugement relatif au futur. »
S. Freud (1980 [1927]). L’avenir d’une illusion, p. 8.
1Il s’agit de réunir des informations, disponibles mais encore éparses, et, incomplètes sans aucun doute, sur les événements relatifs aux « langues dialectales » sous le régime de Vichy. Pour prendre sens, elles devraient être situées dans le tableau de l’histoire longue des provinces et régions en France, avec leurs langues – je n’ai pas compétence à le dresser et ne dirai que quelques mots sur un mouvement particulier qui a son importance pour notre propos, le félibrige –, elles doivent aussi être situées dans le tableau de l’histoire immédiate de la période vichyssoise dont je ne saurai développer que quelques aspects. Je consacre la première partie de mon étude à un rapide essai de mise en perspective historique, dans la seconde partie, je présente le tableau des mesures prise sous le régime de Vichy en faveur des « langues dialectales ». Enfin, pour conclure, je présente la thèse qui semble se dégager de ce premier examen d’ensemble, et qui reste soumise à discussion, selon laquelle l’histoire des mouvements en faveur des régions, de leurs langues et de leurs cultures, offre une remarquable continuité, du milieu du xixe siècle à nos jours, traversant sans remous majeurs les divers régimes qui ont assuré les assises de l’État en France depuis lors.
2Il n’est pas dans l’usage de commenter le travail de bibliographie que l’on a accompli. Dans le cas présent, ses particularités méritent d’être mentionnées car elles ne sont pas étrangères à l’objet même de l’étude. Celui-ci requiert l’accès à des documents parus pendant la période vichyssoise, du type des Bulletins départementaux de l’Instruction Primaire. Après avoir essuyé des échecs répétés à localiser de tels Bulletins dans diverses villes académiques du sud de la France par le biais des échanges interuniversitaires, j’ai pu mener moi-même une investigation à Montpellier auprès de différents services d’archives, en particulier du Rectorat. Les documents relatifs à la période 1941-1944 manquent dans les séries de journaux ou de revues, par ailleurs complètes pour les périodes précédentes et suivantes.
- 2 J’ai échoué à avoir des nouvelles de cet auteur, tant auprès des services du Musée d’histoire de l (...)
3Je m’appuie largement sur l’ouvrage de Christian Faure, Le projet culturel de Vichy (1989), qui apporte la documentation la plus complète à ce jour sur notre question dans le chapitre « Une tentative de réhabilitation des langues dialectales », je souhaite ici exprimer ma dette à son égard2. L’ouvrage de Wilfred D. Halls, Les jeunes et la politique de Vichy (1981 en anglais, 1988 en traduction française), est une autre source d’importance pour notre étude. L’on dispose pour l’histoire du Félibrige des quatre volumes que lui a consacré René Jouveau (Histoire du Félibrige, 1970, 1977, 1984, 1987), mais cette histoire est surtout une vision du dedans, ainsi que des écrits de Robert Lafont (1967, 1971, 1974), fort heureusement ouverts sur le fait occitan en général, dans ses dimensions historiques et politiques. L’autobiographie politique de J. Carcopino (Souvenirs de sept ans, 1953) contient un témoignage utile sur « la résurrection inattendue » de « l’enseignement dialectal » (1953, p. 427 et p. 429).
4J’ai bénéficié d’aides attentives et généreuses, de la part de bibliothécaires, de collègues et d’amis, je souhaite tous les remercier, tout particulièrement Christian Rossignol qui est à l’origine de ce travail et Philippe Martel grâce à qui je peux le conclure en y incluant le dernier des textes qui me manquait, la lettre-circulaire de Terracher, de mars 1942, document qui me parvient le 9 juin 1998. Comme on le verra, mon travail représente un premier défrichage qui, de plus, est le fait d’une novice en matière de félibrige mais pas tout à fait en matière d’Occitanie car je fis, il y a fort longtemps, des enquêtes dans des écoles au sud de Toulouse (Tabouret-Keller, 1962) ; c’est à cette occasion que j’ai rencontré Jean Séguy, l’Abbé Joseph Salvat et Henri Mouly, il en sera question plus loin. Mon travail est partiel, il faudrait lire de plus près toutes ces petites revues félibréenne qui ont paru sous le régime de Vichy, comme Martel l’a fait par exemple pour le revue Quercy, « expressément fondée en décembre 1941 pour soutenir l’effort régionaliste du gouvernement » (1987, p. 59), il faudrait savoir qui en a payé et assuré la parution, qui les a lues ; il est partiel aussi en ce que j’ai laissé de côté les retombées des décrets vichyssois sur les « langues dialectales » dans d’autres régions de France où elles avaient cours (basque, breton, flamand).
5Dans l’histoire on ne peut plus sommaire que nous présentons, nous privilégions la grande région que constitue le domaine occitan, et, au sein de ce vaste domaine, un mouvement particulier qui est celui du félibrige. Ce choix est lié à ce que le gouvernement de Vichy est installé dans « la zone sud » de la France (voir Carte) où le félibrige a ses racines, où son influence culturelle a été durable et où son existence va constituer pour le régime de Vichy un enjeu non sans importance. Dans les débuts de la « révolution nationale », de nombreuses personnes ont cru pouvoir servir à la fois servi le régime et la cause du félibrige : dès le 8 septembre 1940, Pétain adresse un message aux Félibres réunis sur la tombe de Frédéric Mistral (1830-1914), à Maillane où Mistral était né et où il avait vécu longtemps. C’est un hommage vibrant à Mistral « au poète…, au sage…, au citoyen…, au chantre… », qui se termine par « Et puisse notre renaissance française trouver en Mistral son guide, son maître, son animateur et son inspirateur » (Jouveau, 1977, p. 352). « Ce message – écrit Jouveau – ne pouvait manquer d’avoir un grand retentissement dans le monde félibrien […] (il) avait crée en Provence une sorte d’euphorie » (1977, p. 354 et p. 357).
Carte 1
6Comme le rappelle Anne-Marie Thiesse « Les félibres s’enorgueillissaient d’être officiellement pris au sérieux » (1989, II, p. 521). Elle cite Azéma qui rappelle, en 1943, que :
« […] le félibrige n’était pas le passe-temps puéril et un tantinet ridicule de doux maniaques voués aux tutu-pan-pan et aux farandoles, plongés dans des rêveries anachroniques ou obstinées à collectionner, avec une patience ingénue, des diplômes de jeux floraux. » (p. 126-27, d’après Thiesse, p. 521.)
7Comme le souligne encore Thiesse, « si le félibrige se défend d’être une entreprise culturelle, c’est bien comme cela qu’il va apporter son concours au régime […] Et le Maréchal n’oubliera jamais, devant les foules et les photographes, de se faire embrasser par d’accortes Arlésiennes en grand costume » (1989, p. 521).
8Jouveau raconte aussi comment le vieux provincialisme des Félibres est conforté par la politique régionaliste du régime, avec, dès octobre 1940, les premières créations de Comités d’Action Régionaliste. « Le Félibrige ne saurait bouder aujourd’hui une œuvre que depuis un siècle il a préparé » (Jouveau, citant un collaborateur du journal Fe en date d’août 1940, 1977, p. 345).
- 3 Dès décembre 1940, Maurras entreprend une tournée de conférences sur « Mistral et le maréchal Péta (...)
9Parmi les personnages politiques qui soutiennent à la fois le régime de Vichy et la cause du félibrige, il convient de faire une large place à Charles Maurras (1868-1952) : en 1940, à 72 ans, il reste un personnage politique de droite de première grandeur. Il était lui-même félibre et non sans influence à l’époque (Giancanti, 1995)3. Des mesures prises par Carcopino en faveur d’un enseignement des « langues dialectales », il dira dans L’Action française du 18 juin 1942
« La question des dialectes est la ligne de partage entre les deux camps. Tous leurs partisans sont nationaux et avec Pétain ; leurs adversaires, les internationaux plus ou moins masqués, obéissent aux consignes toujours virulentes des Loges… »
10« C’est aller un peu loin », commente Jouveau (1987, p. 20). À peine pourtant ! Lafont souligne en effet la collusion entre les tenants de la droite politique et le Félibrige : « Cette droite (Philadelphe de Gerde elle-même), entre en 1940 au service de la Révolution Nationale, que Pétain place sous le signe de Mistral. Mais Pétain gardera intact tout l’appareil de l’État centralisé et n’organisera même pas l’enseignement de la langue d’Oc » (1971, p. 142).
11Le sort de la place des langues dialectales à l’école est, enfin, liée, à la présence dans le gouvernement de Vichy de deux hommes, grands responsables dans le secteur de l’éducation : un secrétaire d’État à l’Instruction publique, G. Ripert (1880-1958), tout comme Maurras provençal de naissance et tout comme lui épris de Mistral et du mistralisme, un secrétaire d’État à l’Éducation nationale et à la Jeunesse, J. Carcopino, professeur à la Sorbonne, latiniste, connu pour ses écrits sur l’histoire de Rome et comme Directeur de l’École française de Rome.
- 4 Quelque cent ans plus tard, Lafont pourra écrire « La Provence a été la province élue du Félibrige (...)
- 5 En matière de langue et de culture, la valeur symbolique des noms a son importance (Tabouret-Kelle (...)
12Après la tenue de deux congrès, à Arles en 1852, à Aix en 1853, qui affirmèrent la vitalité de la langue provençale4 et la nécessité de la sauver de l’abâtardissement en rénovant l’œuvre littéraire des troubadours, le félibrige fut officiellement constitué en 18545. Outre la promotion d’œuvres littéraires en langue d’oc, il veut aussi regrouper tous les efforts, antérieurement dispersés, pour replacer la langue provençale au rang de langue littéraire. Il va en effet contribuer à faire renaître le folklore et les coutumes locales, et il va, durablement, mener campagne pour l’étude à l’école de la langue et de la littérature provençales. L’importance politique du mouvement du félibrige ne doit pas être sous-estimée : des hommes politiques de première grandeur, Maurras, déjà cité, mais aussi Jaurès, dont les positions en faveur de l’occitan sont à mesurer à l’aune de son internationalisme (Brummert, 1987, II, p. 787-804) ne s’y sont pas trompés.
13Tout au long de la seconde moitié du xixe siècle et de la première du xxe, le mouvement du félibrige bénéficie aussi du développement de l’ethnographie et, de manière plus générale, de la nouvelle attention portée à ce qui était devenu le folklore. Le musée d’ethnographie du Trocadéro est créé en 1878, une section consacrée aux arts et traditions populaires du domaine français y est créée en 1888. La Revue du folklore français et du folklore colonial ne sera, elle, crée qu’en 1932 seulement et le Musée national des Arts et Traditions Populaires en 1937 (Faure, 1989, p. 293). Mais dès 1875, deux chaires de provençal sont créées, l’une à l’École des Chartes, l’autre au Collège de France. En 1876, des chaires de langue romane sont ouvertes à Lyon et à Bordeaux. Trois ans plus tard, on enseigne la langue d’oc à l’Université de Montpellier et à l’Institut catholique de Toulouse. En 1900, le ministre de l’Instruction publique fait inscrire le provençal aux examens de licence dans les facultés du Midi de la France.
14À la veille de la seconde grande guerre, l’enthousiasme des militants du xixe siècle s’est quelque peu apaisé. Jouveau a des paroles sévères sur l’état d’alors du félibrige (1977, p. 335-36) : Marius Jouveau, le père de l’auteur que nous citons, Capoulier depuis le début des années vingt, souhaite quitter ses fonctions, le mouvement est
« menacé par l’ignorance de quelques uns, la malfaisance et la haine d’autres […] il n’est pas armé pour répondre aux attaques de ses ennemis […] il n’avait pas d’organe. Les Majoraux qui disparaissaient n’étaient pas toujours remplacé par des Félibres qui les valussent. […] Et le pire était, sans doute, que les Félibres ne se voyaient pas […] il est sûr qu’un certain découragement correspond dans le Félibrige à cette retombée dans la guerre. » (Jouveau, 1977, p. 335-36.)
15À la lecture de l’histoire du félibrige entre les deux guerres, deux aspects s’imposent à la lectrice ignorante de la vie du Félibrige que je suis : un mouvement présent, avec ses journaux, sa propagande, les grandes fêtes non sans popularité qu’il organise, mais tenu à bout de bras par les plus actifs, un mouvement souvent embarrassé par des histoires de personnes, qui aujourd’hui paraissent dérisoires bien qu’elles fussent alors passionnées, un mouvement ralenti et comme figé par certains côtés dans ce que l’on n’appelle pas encore le « culte de la personnalité », ici le culte de Mistral qui s’impose dans les discours et dans beaucoup d’actions. Le grand passé littéraire occitan est souvent mal connu ; c’est l’œuvre de Mistral, contemporaine et de renommée internationale, qui occupe le devant de la scène et souvent la scène toute entière.
16La place de l’occitan dans l’enseignement, et plus généralement de ces langues que l’on qualifie aujourd’hui de régionales, est précaire. Philippe Martel montre que sous la IIIe République :
« Le grand problème, c’est celui de l’institution. Même les partisans du patois n’envisagent pas une véritable institutionnalisation de l’enseignement de l’occitan ou du breton ; ils n’envisagent qu’une utilisation au coup par coup de tel ou tel élément du dialecte, là où il peut concourir à l’essentiel, l’acquisition du français. » (Martel, 1991, p. 21.)
17En 1942, Salvat fait le point de la situation d’avant 1939 :
« 1. Enseignement supérieur (12 mars 1900) : la langue provançale – disons mieux ‘occitane’, c’est-à-dire la langue d’Oc dans tous ses dialectes – est inscrite aux programmes des examens de licence dans les Facultés du Midi de la France. 2. Enseignement secondaire et primaire supérieur (20 novembre 1924) : des conférences sur la langue d’Oc peuvent être organisées dans les établissements d’enseignement secondaire et dans les Écoles Normales – disons aujourd’hui ‘Instituts de formation professionnelle’ – du Midi de la France. » (Salvat, 1942.)
18Le tableau des mesures prises en faveur des langues régionales, sous Vichy, prend place dans le cadre plus général de la révolution nationale dont deux aspects ont particulièrement trait à notre sujet : 1. l’institutionnalisation des régions, 2. les réformes relatives à l’éducation. Je les présente rapidement avant d’entrer dans le vif du sujet.
- 6 Sauf en cas de confusion possible, on trouvera la date d’édition des ouvrages cités dans la biblio (...)
- 7 L’ambassadeur de l’Allemagne à Paris, O. Abetz, était en faveur du régionalisme ; fin 40, il inter (...)
19Le régionalisme en France est une vieille histoire : dès la fin du xixe siècle, des revendications de décentralisation politique et culturelle se font jour, la littérature régionaliste se développe avec succès tout au long de la première moitié du xxe siècle. « Sous la Troisième République, le régionalisme culturel est présenté comme un des fondements du consensus national. Le gouvernement pétainiste reprend dans un sens réactionnaire cette référence au régionalisme et en fait un mot d’ordre de sa politique » (Thiesse, 1989, p. 3). Dès 1941, on nomma des préfets de région : pour la première fois depuis la révolution de 1789, la France fut divisée en entités administratives dont les limites correspondent à celles des anciennes provinces (Halls, p. 233)6. La décision administrative a son versant politique et culturel : imitation de Franco qui avait crée des régions – ce qui finit par se retourner contre lui, mais à l’époque, on ne le sait pas encore –, intérêt des occupants pour de telles mesures7, satisfaction de la droite qui ne fut jamais favorable à la forme centralisée de l’État français, idéologie pétainiste du retour des citadins vers la campagne, vers « la terre qui ne ment pas » selon les propres termes de Pétain (Halls, p. 234), plus généralement, limitation de l’exode des campagnes vers la ville. Nombreux sont ceux qui, comme les maurassiens, pensent que le régionalisme peut contribuer à la régénération morale de la France (Maurras, p. 248). Une importante et très vivace activité régionaliste se développe. Toutes ces idées pouvaient trouver leur application dans l’enseignement par l’encouragement de l’intérêt pour les réalités locales, l’histoire et la géographie locales, mais aussi le patois « pour pouvoir expliquer l’origine des noms de lieux et établir des comparaisons entre la langue française et le parler local » (Halls, p. 234). Des articles paraissent en faveur de la renaissance des patois, par exemple dans La Croix, en 1942, on peut lire que l’usage du patois « c’est noble, humain, beau et enrichissant » (Secret, 1942, d’après Halls, p. 235). Par ailleurs, une véritable activité artistique se développe rapidement : des organismes créés à Paris juste avant-guerre se replient en zone sud, par exemple la phonothèque nationale, créée à Paris en 1938, se replie à Toulouse, le Comité national de propagande pour le folklore, crée en août 1939, est reconstitué à Lyon. D’autres, dans des domaines voisins, sont fort opportunément créés par Vichy, tel le Centre artistique et technique des jeunes du cinéma français, en 1941.
20Elles prennent place dans un vaste ensemble de mesures que Hall qualifie du terme de révisionnisme culturel. Ce dernier s’étend à de nombreux domaines, en particulier par la censure qui touche les écrits juifs et des écrits décrétés anti-allemands et par le contrôle des films. Y prend place également la révision des manuels scolaires et, plus généralement, la réforme des matières d’enseignement, de leur définition et de leur contenu. Ces mesures provoquent « un embrouillamini sans fin, car il fallut les étendre aux écoles catholiques, ce qui était difficile » (Halls, p. 229). De plus, certaines nouvelles éditions ont des couvertures et des formats identiques aux éditions anciennes, il fut donc difficile de distinguer ce qui était interdit de ce qui ne l’était pas. « En 1943, le contrôle devint virtuellement sans effets, lorsqu’il fut admis que l’on tolérerait, dans une même classe, différents manuels, à condition que ceux-ci ne soient pas interdits » (Halls, p. 229).
21Certaines réformes feront long feu : par exemple, J. Chevalier (secrétaire à l’Éducation de décembre 1940 à février 1941) avait introduit l’enseignement de la religion à l’école élémentaire, à raison d’une heure et demie facultative par semaine. J. Carcopino, qui lui succède, va habilement transformer ces mesures en prévoyant « dans l’emploi du temps des heures de liberté permettant à ceux qui le désirent de recevoir une instruction religieuse hors des locaux scolaires » (Carcopino, p. 300-15 ; Paxton, p. 151).
- 8 D’après Halls, p. 229, qui cite Mornet, 1949, p. 35.
22L’histoire était certes la matière qui appelait les révisions les plus profondes, elles donnèrent lieu à des discussions passionnées. L’on était cependant d’accord sur le fait que « le rôle de l’histoire était de redresser les erreurs du passé, de stimuler le patriotisme et de relever le moral de la nation » (Halls, p. 232). L’anathème fut en particulier lancé contre les manuels de Mallet-Isaac. Il fallait aussi effacer des manuels toute mention relative à l’Alsace-Lorraine, jusqu’à la politique de Richelieu qui avait abouti à la conquête de l’Alsace8.
23La révision de l’enseignement des langues anciennes, des langues modernes, et, finalement, l’apparition des « langages dialectaux », appartiennent aux mêmes réformes. Dans les débats en cours, Maurras semble incontournable. Il se prononce en faveur du grec et du latin, parce que ces langues entretiennent la souplesse de l’esprit et facilitent la maîtrise de la langue maternelle (Mauras, 1949, p. 260), il les aurait voulu obligatoires pour tous dans le secondaire mais Carcopino en limita fermement l’importance (Carcopino, p. 402-30). Dans le cas des langues modernes, Maurras soutient les langues néo-latines pour lesquelles il voulait la même place que pour l’anglais et l’allemand. Mais l’italien, à cause du fascisme, et l’espagnol, à cause de la prédominance de l’Église catholique sous le régime de Franco, suscitaient d’importantes préventions dans le milieu des enseignants, bien que dans le même temps, certains soutenaient que Franco avait su garder une position neutre pendant la guerre et que les liens avec l’Espagne devaient être renforcés. Les Allemands, l’on s’en doute, étaient en faveur de l’enseignement de leur propre langue. En avril 1941, Carcopino, toujours habile, nomma un deuxième inspecteur général d’allemand – il y en avait deux en anglais – mais il décréta aussi que l’anglais ou l’allemand seraient obligatoires dans le secondaire, sachant fort bien que la plupart des élèves continueraient à choisir l’anglais.
24C’est dans le cadre général de telles réformes qu’il convient de situer la question des langues régionales sous Vichy.
- 9 Ce 11 juin 1998, Faure me dit qu’il va vérifier dans ses propres archives sur quel document il fon (...)
25L’institutionnalisation des langues régionales connaît plusieurs étapes : la parution, en date du 9.10.1940, d’une circulaire dû à G. Ripert, celle d’un arrêté dû à J. Carcopino, en date du 24.12.1941, de deux circulaires, signalées par Faure (p. 300), l’une due à Carcopino, en date du 5 mars 1942, l’autre à A. Terracher, en date de 13 mars, enfin, d’un arrêté du 18.06.1942, sous A. Bonnard qui avait succédé à Carcopino (voir textes en annexe). Seuls ont paru au Bulletin officiel les arrêtés des 24.12.1941 et 18.06.1942 que j’ai retrouvés sans difficulté ; la circulaire de Ripert est en fait une lettre-circulaire adressée aux recteurs des académies, j’en ai trouvé copie dans un texte de Salvat (1942, p. 143) mais je n’ai pas pu vérifier si cette version est complète. Après un an de vaines recherches, je suis entrée en possession de la lettre-circulaire de Terracher de mars 1942, grâce à Martel (voir ci-dessus p. 2). Il semble bien que ce soit par erreur que Faure attribue à Carcopino une première circulaire datée du 5 mars 19429.
26Juveau insiste fort peu sur ces réformes. Dans le 4e tome de l’Histoire du Félibrige, il consacre quatre pages à « L’enseignement du provençal » (1987, p. 14-18), quatre autres à « M. de Lacretelle » (en fait aux polémiques qui entourent la parution de l’arrêté de Carcopino, p. 18-23), quatre enfin à l’enseignement de la langue d’Oc : « il semble bien que la question de l’enseignement ait dominé les préoccupations du Félibrige tout au long des années de guerre. Les autorités étaient favorables, il fallait en profiter » (« Pour l’enseignement de la langue d’Oc », p. 27-29).
27La lettre-circulaire de Ripert s’inscrit dans le contexte de la renaissance du régionalisme sous Vichy et de la création administrative des régions, déjà mentionnée, elle paraît un mois après le message du Maréchal Pétain en hommage à Mistral (voir ci-dessus p. 3). La circulaire ne va pas très loin : ambiguë, tout en écartant l’enseignement des dialectes ruraux, elle en recommande l’étude aux maîtres, essentiellement à des fins pratiques. Au passage, un coup de chapeau à la « littérature magnifique qui ne doit pas être inconnue des élèves ». Mais comment l’étudiera-t-on ? la question n’est pas abordée.
« Je signale aux maîtres l’utilité que peut présenter pour eux l’étude du dialecte rural. Si, pour l’instant tout au moins, il n’a pas paru possible de faire enseigner ces dialectes dans les écoles primaires, je recommande aux maîtres de les étudier. Ils peuvent, quand ils les connaissent, faire mieux comprendre à leurs élèves les noms de lieux, les proverbes locaux, le caractère propre de la région ; ils peuvent aussi user, pour l’étude de la langue française, de la comparaison avec le dialecte local, familier à certains de leurs élèves. Dans tous les pays du Midi, la langue d’Oc a une littérature magnifique qui ne doit pas être inconnue des élèves. Partout, il y a intérêt à ce que le maître, à propos de l’histoire locale signale à ses élèves les noms des grands écrivains et des grands poètes de la région et leur explique la beauté de leur œuvre. » (Salvat, 1942, p. 143.)
28Carcopino va publier son arrêté un mois après la tenue à Arles, avec son autorisation (Juveau, 1987, p. 14), du 1er congrès sur l’enseignement de la langue d’oc (26-27octobre). Arles, lieu hautement symbolique car s’y était tenu en 1852 la toute première réunion occitaniste, nous l’avons vu.
29Dès l’été 1941, la préparation de l’arrêté est en chantier : selon Carcopino, « […] le Chef de l’État n’a signé ou approuvé les lois, décrets et arrêtés qui la constituent qu’après avoir employé ses loisirs du 15 août 1941 à les examiner ligne par ligne » (p. 428). Et dans une lettre adressée à l’abbé Salvat en novembre, Carcopino donne les précisions suivantes :
« De quoi s’agit-il en effet ? Non pas de donner aux enfants et aux jeunes gens un enseignement philologique et linguistique qui risquerait de rebuter ceux d’entre eux que leurs aptitudes et leurs goûts n’attirent pas vers de telles études, mais il est, au contraire, très souhaitable de fournir aux élèves de nos écoles primaires, de nos établissements secondaires et, d’une façon générale à tous ceux qui, nés dans nos provinces méridionales, parlent et aiment leur dialecte, le moyen de préciser leur vocabulaire, d’améliorer leur syntaxe et leur style et de maintenir cette belle “langue mayrane” qui, dans un avenir plus ou moins éloigné, et suivant la loi du moindre effort, se dégraderait sur leurs lèvres, jusqu’à n’être plus qu’un patois. » (Juveau, 1987, p. 16, qui cite la lettre de Carcopino, du 28.11.1942, publiée dans La Rampalada del Colège d’Occitania.)
30Carcopino évoque à deux reprises son action en faveur des langues dialectales dans son autobiographie. À la page 427 :
- 10 Il s’agit de la prolongation timide de la scolarité primaire tentée par Carcopino, prolongation qu (...)
« Au surplus, je devais remporter une revanche plus belle encore10 avec la résurrection inattendue de l’enseignement dialectal auquel j’avais accordé, dans les écoles primaires de nos régions bilingues, un certain nombre d’heures facultatives. » (1953, p. 427.)
31Il avait bien mesuré l’importance que pourrait avoir l’inscription des langues dialectales dans un texte législatif. À l’occasion d’une journée de linguistique et de phonétique occitanes, tenue à Toulouse du 30 novembre au 6 décembre 1941, citant du même souffle Maurras – auquel il emprunte l’idée du culte des traditions qui contribue à l’unité française – et Jaurès – auquel il emprunte les motifs pédagogiques de sa réforme dialectale. Son arrêté de décembre 1941 ira plus loin que la circulaire de son prédécesseur. « Pour mieux attacher les enfants au pays natal », il autorise l’enseignement des langues dialectales à l’école, lors de cours facultatifs d’une heure et demie par semaine ; par ailleurs le morceau de chant des épreuves du certificat d’études primaires peut être emprunté au répertoire dialectal (voir le texte en annexe). Enfin, la lettre-circulaire de Terracher, secrétaire général de l’Instruction publique (13.03.1942), parue un mois avant le départ de Carcopino, définit la condition administrative de ces enseignements et une première orientation pédagogique (voir le texte complet en annexe).
32Jouveau précise brièvement que :
- 11 Jouveau cite le Bulletin départemental de l’Instruction primaire, février-mars 1942, avec un texte (...)
« De Vichy, en date du 13 mars 1942, le secrétaire d’État à l’E.N. et à la jeunesse, donnait ses directives à Messieurs les Inspecteurs d’Académie (deux zones), à Messieurs les Recteurs et à Messieurs les Préfets au sujet des enseignements dialectaux. On voulait savoir, en haut lieu, la liste des écoles “dont les instituteurs et les institutrices envisagent de donner l’enseignement dialectal dans les conditions prévues par l’arrêté du 24 décembre 1941”. La circulaire prévoyait l’élaboration, pour les dialectes qui n’en comportaient pas, de grammaires et de recueils de textes. » (Jouveau, 1987, p. 21.)11.
33L’arrêté du 18.06.1942 précise l’indemnité attribuée pour l’enseignement : 600 francs pour une heure annuelle (voir le texte en annexe).
34Les seuls termes figurant dans les textes législatifs sont ceux de « langue dialectale », au singulier dans l’arrêté de 1941 : « […] cours facultatifs de langue dialectale… », au pluriel dans celui de 1942 : « […] cours facultatifs de langues dialectales… ».
35Dans le premier arrêté, figure la précision suivante : « […] cours facultatifs de langue dialectale (langues basque, bretonne, flamande, provençale… ».
36Dans l’autobiographie politique de Carcopino, l’on rencontre les expressions suivantes : « l’enseignement dialectal » (p. 427 et p. 428), « le dialecte occitan » (p. 428), « le latin du peuple », « le français ». Il emploie aussi l’expression « nos régions bilingues ». C’est une innovation qui restera sans écho, même alors. Rappelons qu’il faudra attendre 1995 pour que le terme « bilingue » apparaisse dans un texte législatif (Tabouret-Keller, 1997). Dans la préface que Carcopino va écrire à la Grammatica occitana de Salvat, il emploie les termes « […] les droits de la langue d’oc… » (voir ci-dessous).
37La lettre-circulaire de Terracher contient, outre les termes déjà présents dans le texte de décembre 1941 et ceux de « parler indigène » et « parlers cantonaux », une distinction nouvelle entre trois catégories de parlers : 1. » parler d’une localité nettement déterminée que le génie ou le talent d’un écrivain ont réussi à élever à la dignité de la langue littéraire (exception infiniment rare) » ; 2. » (cas beaucoup plus fréquent) des “parlers régionaux” ou “provinciaux” dont les textes offrent en proportions variables le mélange des formes et des vocables de plusieurs localités d’une région ou d’une province géographiquement mal définies » ; 3. » (c’est la règle normale) de parlers populaires variant de commune à commune ou même de village à village, qui n’existent que dans l’usage oral et n’ont jamais été écrits, […] » (Terracher, p. 221). Il n’est pas question, comme le prétend Halls de « patois local », ni de laisser « envisager le moment où même des manuels seraient écrits en dialecte » (p. 236). Ce que préconise Terracher, par contre, est formulé dans les termes suivants :
« Il semble donc que la méthode la plus rationnelle consisterait pour l’instituteur ou l’institutrice de chaque école où sera institué l’enseignement dialectal, à partir du parler populaire en usage dans la localité, à en dégager les éléments de la grammaire et du vocabulaire qui le caractérisent, soit par rapport au français (parlers d’origine romane), soit par rapport à la langue commune d’origine non romane (basque, breton, flamand) pour aborder ensuite la lecture et le commentaire des œuvres écrites dans le “dialecte” le moins éloigné du parler local. » (Terracher, p. 222.)
- 12 En fait, il parle de la circulaire de Carcopino du 5 mars 1942. Comme je l’ai déjà signalé, cette (...)
38Faure souligne fort à propos que ce texte12 « complète la notion de local par celle de régional » (p. 211), en fait les termes sont les suivants : parler local et parlers régionaux. À peu de chose près, nous pouvons dès lors passer sans solution de continuité aux expressions de la loi Deixonne qui va entrer en vigueur en 1951 (loi n° 51.46 du 11.01.1951). Elle traite de manière spécifique et explicite de l’enseignement des langues et dialectes locaux. Elle comprend onze articles où peuvent être distingués deux ensembles de termes :
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les termes de l’intitulé de la loi, langues et dialectes locaux, ceux de langues et littératures locales, ainsi que celui de parler local (sing. et pluriel).
L’article 1 recommande de « favoriser l’étude des langues et dialectes locaux », termes qui sont repris à l’article 6 sur « l’enseignement facultatif de toutes (sic) les langues et dialectes locaux ». Par contre, dans les autres articles, des termes différents sont utilisés, en particulier celui de parler local. Ainsi, l’article 2 « autorise les maîtres à recourir aux parlers locaux », le 3 fixe « l’enseignement des notions élémentaires de lecture et d’écriture du parler local », le 5 recommande des stages et des cours aux élèves-instituteurs « qui se destinent à enseigner dans une région où une langue locale a affirmé sa vitalité ».
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les noms de langue suivants : breton, basque, catalan, langue occitane, qui apparaissent dans l’article 10 fixant l’applicabilité de la loi aux « zones d’influence du breton, du basque, du catalan, et de la langue occitane ».
Ces noms sont repris dans le contexte de l’article 11 qui précise les applications de la loi : à Rennes, un institut d’études celtiques pour « un enseignement des langues et littératures celtiques et de l’ethnographie folklorique » ; à l’université et à l’institut d’études ibériques de Bordeaux pour « un enseignement de la langue et de la littérature basque » ; aux universités de Montpellier et de Toulouse, à l’institut d’études hispaniques de Paris ainsi qu’à l’institut d’études ibériques de Bordeaux pour « un enseignement de la langue et de la littérature catalane » ; enfin, aux universités d’Aix-en-Provence, de Montpellier et Toulouse pour « un enseignement de la langue, de la littérature et de l’histoire occitanes » (Tabouret-Keller, 1997).
39À aucun moment la loi Deixonne ne recommande de s’appuyer sur « le parler populaire de la localité ». Il est vrai, comme le souligne Martel, que « l’état réel, dans la société, des langues concernées, ne constituait plus une vraie menace pour ce pauvre français persécuté » (Martel, 1990, p. 55). En Alsace, après la promulgation du décret Marie en 1953, on choisira durablement de s’appuyer sur l’allemand standard (Hochdeutsch) en écartant un appui systématique sur le dialecte et la forme parlée par l’enfant ; en 1985, c’est l’allemand qui va être déclaré langue régionale de l’Alsace alors que personne ne le parle dans la vie courante quotidienne (Bothorel-Witz, 1997, p. 125 et suiv.).
40Les réactions à la parution de ces textes sont diverses.
L’habileté de Carcopino fut remarquable : il donne satisfaction mais tout juste, il donne des espoirs mais c’est bien tout. Bien, bien peu de moyens, en tout cas. Comme le dit Marius Jouveau, le Capoulier :
« Je pense pour ma part – et j’interprète à coup sûr, le sentiment du Félibrige tout entier – que cet arrêté n’est qu’une étape et qu’il sera tôt ou tard étendu à l’enseignement secondaire et supérieur et qu’il sera élargi. » (Jouveau, 1987, p. 17, d’après La dépêche du 4.02.1942.)
41Selon l’arrêté, l’indemnité de 600 francs pour l’heure-année sera mandatée sur le budget des départements (l’a-t-elle été, à partir de quelle date et pour combien de temps ?). Pour le secondaire et le supérieur les préfets gardent l’initiative des crédits mais on ne sait pas ce qui a été réalisé. Par ailleurs aucun budget n’est prévu pour les écoles privées qui suivent les directives ministérielles (Faure, p. 208).
42Il est difficile d’apprécier les résultats sur le terrain de ces mesures, en particulier de connaître l’opinion des parents, et plus généralement de la population, à leur égard. Parmi les signes encourageants cités par Martel, l’augmentation des effectifs du Félibrige qui étaient en baisse à la veille de la guerre. Ou encore, l’augmentation des inscriptions à un cours d’occitan par correspondance, géré par L’escola occirtana de Salvat (430 élèves en 1941, 700 en 1943) (Martel, 1987, p. 58). Pourtant, dès 1943, même les militants les plus fervents, comme Henri Mouly, lancent des cris d’alarme : le grand succès de la revue Escola e Terrador doit être tempéré par l’observation d’un échec relatif du mouvement (1943, p. 1). Mouly avait lancé sa revue en 1942, en 1943, elle a 300 abonnés dont 240 sont des enseignants (Faure, p. 204).
43Globalement, les résultats apparaissent comme inégaux. Quand je rendis visite, en 1962, à J. Séguy, à J. Salvat et à H. Mouly, tous les trois m’ont paru désabusés, l’effervescence (relative ?) des années 42-43 n’avait pas tenu et le déclin de l’emploi des parlers occitans était maintenant sur le pas de la porte. Tous trois, chacun à sa façon, avaient cru pouvoir s’engouffrer par la brèche de l’arrêté de Carcopino, malgré son étroitesse. Leur enthousiasme n’avait pas suffi, il aurait fallu des moyens qui ne sont jamais venus, même pour le peu qui avait été préconisé.
44Des polémiques eurent lieu. Jouveau, tout comme Carcopino, évoque les attaques parues dans le Figaro en janvier et en février 1943, signée de M. Jacques de Lacretelle, défenseur acharné de l’unité française que l’enseignement dialectal mettrait en péril (voir Jouveau, 1987, p. 14-22 et Carcopino, 1953, p. 427-2). Mais Jouveau cite aussi un article de novembre 1942, dans le journal Au Travail, d’un « un certain Adolphe Odru » qui commente la mesure dans les termes suivants :
« Une décision ministérielle a autorisé et même conseillé l’enseignement des dialectes régionaux dans les écoles françaises. Cela n’a pas beaucoup d’importance et ne mérite pas qu’on prenne parti pour ou contre [Et pourquoi ? – ajoute Jouveau – Parce qu’il n’y a pas de livres de lecture à mettre entre les mains des élèves…] maintenant que l’instruction publique dire primaire est poussée jusqu’à l’âge de 14 ans, le patois peut jouer, dans la connaissance même du français, le rôle que joue dans l’enseignement du second degré une langue étrangère. » (Jouveau, 1987, p. 21.)
45Dans un article de 1987, « Travail, famille, patois. Vichy et l’enseignement de l’occitan : apparences et réalités », Martel brosse le tableau de toute cette époque. Ses sous-titres sont éloquents : « 1. 1940 : le temps de la divine surprise » où l’on attend beaucoup du régionalisme et l’on espère que le Maréchal prêtera l’oreille aux revendications félibréennes, « 2. Le temps passe » et bien peu de choses sont faite pour le patois, « 3. Sur le terrain », l’activité des félibres est relancée mais l’unanimité est loin de régner sur la pertinence de l’enseignement de l’occitan, sur les moyens dont il dispose et sur les manières de le promouvoir. Martel illustre les difficultés que rencontre l’enseignement de l’occitan en rendant compte des débats qu’il suscite dans une revue, Quercy, « expressément fondée en décembre 41 pour soutenir l’effort régionaliste du gouvernement » ; l’unification de la graphie de l’occitan semble avoir constitué une sérieuse pierre d’achoppement de ces difficultés, mais pas la seule. Car il faut partir de, ou du moins faire une place à l’idiome quotidien de l’enfant, toujours une forme patoisante, à confronter avec une forme normalisée de la langue d’Oc, il faut aussi situer celle-ci face à la forme normalisée du français de l’école (Martel, 1987, p. 59-62).
46Voici quelques informations qui témoignent d’une « certaine demande qui se manifeste » (Martel, 1987, p. 59) et d’initiatives qui ne font certes pas la part d’un soutien manifeste au régime et d’un appui à la diffusion de la langue d’Oc.
47Le 3 juillet 1941, à l’ouverture des nouvelles salles du Musée Arlatan, Carcopino intervient.
« À Arles, me conformant au régionalisme que le génie de Mistral avait imprégné de sa piété pour la France, j’avais simplement commandé à mes auditeurs : “aimez votre petite patrie pour mieux servir la grande”. » (p. 428.)
- 13 J’ai localisé entre temps ce texte de Jaurès et le publierai séparément avec les commentaires qui (...)
48À côté de petits colloques et rencontres dont on sait peu de choses, les grands congrès, politiques, mobilisent l’attention. Le Congrès d’Arles (octobre 1941), déjà mentionné, se situait dans la ligne du mouvement pour l’enseignement de l’occitan à l’école lancé par J. Bonnafous et J. Anglade, lesquels avaient fondé en 1923 une « Ligue pour la Langue d’oc à l’école » (Faure, p. 200). Il s’exprime en faveur de leçons facultatives d’occitan à l’école, d’une place pour l’occitan comme matière à option au baccalauréat et de la création de chaires d’occitan dans les universités (Lafont, 1974, p. 222-25). Les Journées de linguistique et de phonétique occitane, à la Faculté de Toulouse (30.11 au 6.12.1941), sont saluées par le ministre en personne. Toujours la même habileté politique : du même souffle, il cite Maurras et Jaurès auquel il emprunte l’idée de l’avantage du bilinguisme pour les enfants, et celle, bien plus discutable, de latin du peuple13 :
- 14 La version citée par Faure, d’après L’Éclair de Montpellier, du 30.11. et 01.12.1941, est quelque (...)
« À Toulouse, j’avais développé deux idées familières aux Languedociens : l’une, qu’on pourra, si l’on veut, appeler maurrassienne, s’autorisaient des valeurs d’une tradition bien comprise, car, “c’est cimenter au fond des cœurs l’unité française que d’étudier et de chérir chacune des harmonies qui chantent en elle” ; l’autre empruntait à Jaurès les motifs d’ordre pédagogique dont je m’étais inspiré : “Il n’y a pas, pour les enfants, de meilleure formation intellectuelle que la pratique simultanée de deux langues. En participant aux richesses de deux vocabulaires, ils acquièrent la propriété des termes, en même temps que la souplesse et la force de l’expression. Sans imposer le dialecte occitan à l’école qui est celle de la France, je souhaite qu’on puisse faire de lui, près d’elle, dans des cours complémentaires et facultatifs, une sorte de latin du peuple, un latin qui loin d’être un obstacle à la connaissance du français y aidera comme un frère…” Cette comparaison que j’avais trouvé chez Jaurès était pour moi raison. » (p. 428.)14
49Je cite encore deux congrès qui ont lieu tous deux en 1942 parce que les vœux qui y sont adoptés donnent le ton de la demande et indiquent déjà un certain degré d’insatisfaction.
50Le Congrès de Rodez en avril 1942, organisé avec le concours du Grelh Roergat et du Calelh del Rouergue, enregistre la présence de 147 professeurs et instituteurs. Ils réclament :
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- 15 Cette idée fut reprise par la suite, en Alsace du moins où la Loi Deixonne de 1951 ne fut pas appl (...)
la désignation de professeurs itinérants, chargés de préparer leurs collègues à l’enseignement de la langue d’oc15
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la création pour le personnel enseignant, de centres d’informations régionalistes
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la reconnaissance de l’action de Radio-Toulouse
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l’établissement d’une épreuve facultative au certificat d’études primaires ainsi qu’au concours d’entrée dans les écoles normales (Faure, p. 323).
51Le Congrès interrégional d’enseignement de la langue d’oc, organisé par le bureau du régionalisme de Toulouse du 14 au 17.12.1942. Les débats portent sur l’importance sociale d’un tel enseignement :
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admission de la langue d’oc pour un certificat de la licence d’enseignement et, à titre facultatif, au baccalauréat et au certificat d’études
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organisation de cet enseignement par des enseignants qualifiés dans les écoles et les formations de jeunesse
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dépôt légal pour tous les livres occitans dans les bibliothèques municipales
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diffusion des chants régionaux dans les conservatoires des villes méridionales
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création de centres d’enregistrements phonétiques dans tous les chefs lieux
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organisation de concours pour l’établissement de bibliographies locales
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édition du Libre de Memori de Sevals découvert par A. Perbosc ; respect des archives antérieures à 1850 (Faure, p. 323).
52Enfin, le Congrès de Montauban des 3-4 avril 1943 : sont ajoutés aux points adoptés par le congrès de Rodez, une demande de subvention pour le bulletin créé par H. Mouly, Escola e Terrador, et l’autorisation de prédication dans la langue du terroir (Faure, p. 203). Au moment où je l’ai rencontré, Mouly restait un catholique fervent et son respect pour Salvat restait entier malgré quelques points de désaccord.
53Les renseignements dont on dispose se caractérisent par leur éparpillement et leur aspect ponctuel. Comment interpréter qu’en Aude 60 instituteurs instaurent des leçons en langue d’Oc, que dans l’Hérault il y a un cours d’occitan dans une trentaine d’écoles, que dans les Basses Alpes 400 élèves d’environ 50 écoles primaires suivent les cours facultatifs sous la patronage de l’Inspection d’académie et de l’école félibrienne de Bléaune ? (Faure, p. 200 et suiv.) On ne sait pas combien il y a d’instituteurs par département, ni combien d’élèves qui pourraient être concernés. On ne saurait cependant pas sous-estimer l’intérêt pour l’enseignement de l’occitan quand on sait qu’entre 1941 et 1943, au moins 8 grammaires paraissent, languedocienne, catalane, provençale ou occitane (Faure, p. 324). Celle de Salvat, en préparation depuis 1924, paraît dans sa version intégrale en 1943, sa « sortie est accueillie avec ferveur, son opportunité soulignée. La Préface rédigée par Carcopino est sans équivoque » (Faure, p. 205). La voici :
« […] Surtout, je suis touché, parce que j’imagine que vous avez voulu apporter, avec une charmante délicatesse, un témoignage durable de gratitude au Ministre du Maréchal qui était venu à Toulouse, à l’automne de 1941, annoncer la modeste réforme par laquelle, reconnaissant les droits que la langue d’oc s’est acquis, non seulement à la tendresse de ceux qui la parlent dans les familles, mais à la piété de tous les Français désireux de ne rien sacrifier de leurs trésors traditionnels, je me suis efforcé, par le moyen de cours complémentaires facultatifs, de lui ouvrir les portes des écoles du peuple […]. » (Faure, p. 205, d’après Salvat, 1953, p. V-VI.)
54Les Bureaux de propagande régionaliste, en relation avec les inspections académiques et les Bureaux du régionalisme sont à l’origine d’initiatives nombreuses : livres mis à disposition, collaboration du corps enseignement avec les sociétés savantes, les érudits locaux, les groupements de jeunesse, les groupes folkloriques (Faure, p. 201). Ainsi, le Bureau du régionalisme de la région de Toulouse, créé en août 1941, soutient directement le développement de l’enseignement de l’occitan par la création d’un concours d’occitan qui reçoit l’appui de certaines Académies, comme dans les Basses-Alpes où il connaît un grand succès (Faure, p. 210). On note aussi que l’épreuve de langue d’oc au sein du Certificat d’études primaires est instaurée dans l’Aude et l’Ariège dès juin 1942 ; le premier certificat d’études avec l’option langue d’oc est alors passé à Rodez par 30 élèves. Aucune information supplémentaire ne nous permet, pour le moment, de situer l’incidence de ces participations dans l’école dans son ensemble. De même savons-nous que dans l’enseignement secondaire des cours de langue occitane sont mis en place dans les lycées de Montauban (lycée Ingres), Carcassonne, Rodez et de Montpellier, et également au collège moderne de garçons à Castres, ainsi qu’au collège Fabre à Rodez, pour tous les volontaires. Aux lycées de Nîmes, et d’Aix (lycée Mignet), les seuls élèves-instituteurs peuvent les suivre. En Aveyron, un inspecteur exige une leçon hebdomadaire d’occitan au centre ménager des institutrices stagiaires ; dans le même esprit, un cours de provençal est mis en œuvre à Toulouse dans le cadre de l’enseignement agricole ménager du Sud-Ouest, ainsi qu’à l’école d’agriculture de Digne. Un encouragement à de telles initiatives est apporté par le Prix rouergat, propre au secondaire.
55Quant aux Écoles normales d’instituteurs, elles avaient été abolies par la loi du 18.09.1940. Le 26.07.1941, Carcopino obtient de Pétain de les recréer sous le nom d’Institut de formation professionnelle (IPF par la suite) en les réformant profondément, en particulier par l’obligation du baccalauréat (Carcopino, p. 404-405). Un certain nombre de résultats concernant la présence d’enseignements de « langues dialectales » peuvent être cités. À Limoges : enseignement de la langue et la littérature d’oc, à Clermont-Ferrand et Rodez : cours et conférences dans deux IFP de la ville, à Carcassonne, Montpellier, Montauban la formation y assurée par le Collège d’occitanie.
56L’ambiguïté politique de toutes ces manifestations est entière. On pourra en juger par l’anecdote suivante qui se situe dans les efforts faits par Vichy pour la place de l’occitan dans les universités. Des chaires de langue et de littérature occitanes sont créées à Aix, Bordeaux, Montpellier, Clermont-Ferrand, Toulouse. Mais les régionalistes réclament une licence de même valeur que les licences de langues étrangères. L’exemple du cours de langue d’oc et de gascon moderne à la faculté de lettres de Toulouse est instructif à cet égard. Jean Séguy m’a parlé de cette histoire que Faure rapporte avec détails (p. 207) :
- 16 A. Bonnard était alors en place.
- 17 Selon Faure, Séguy était « félibre mainteneur » et avait fondé, dès avant la guerre, une société u (...)
« La Préfecture propose ce cours en 1943 au Secrétariat d’État à l’Éducation nationale. Le projet reçoit l’agrément du recteur de l’université qui le soumet à l’approbation du ministre de l’Éducation nationale16. En novembre 1943, le Conseil d’université décide le poste à l’unanimité. L. Alibert, secrétaire général de la Société d’études occitanes, propose ses services dès le mois de septembre. C’est finalement J. Séguy, professeur au lycée de Cahors, qui en est chargé17. Secrétaire-adjoint de l’Escola Occitana, correcteur au Collège d’occitanie² et membre de l’Escolo deras Pireneos, Séguy est fortement soutenu pour sa nomination. Ce choix discrédite la Société d’études occitanes. La leçon inaugurale a lieu le 1er décembre 1943. Il enseigne les dialectes modernes pratiqués autour de Toulouse, le haut-languedocien de la rive droite de la Garonne, et le gascon de la rive gauche avec ses différents parlers. Un certificat libre de licence sanctionne ces études. Le cours est accueilli avec enthousiasme par les médias. L’antenne toulousaine de la radio où J. Séguy est chargé depuis 1942 d’un cycle de conférences bimensuelles, lui consacre une émission le 2 décembre. La presse lui assure une large publicité à travers les articles du service de propagande de la préfecture. Malgré l’accueil chaleureux qui lui est réservé, les problèmes de subventions auxquels il est confronté, montrent qu’un tel enseignement n’est pas totalement admis. Pris en charge par le Bureau du régionalisme, il n’est toujours pas rétribué en mai 1944, et la demande d’une subvention départementale reste sans suite. »
57L’ambiguïté encore. La Société d’Études occitanes, largement constituée d’enseignants du secondaire et du supérieur, entretient des liens cordiaux avec Vichy pendant toute la durée de l’occupation, dans le même temps elle milite pour la cause de l’enseignement de l’occitan. Présidée par Charles Camproux, chargé de cours de langue et de littérature languedocienne à la Faculté de Montpellier, elle y tient son congrès en novembre 1942 et adresse au ministre, en mars 1943 Carcopino est sur le point du départ – « un mémoire dans lequel elle propose d’introduire officiellement, la langue d’Oc dans le secondaire et de la rendre obligatoire dans les diverses provinces languedociennes en la sanctionnant au baccalauréat par une épreuve facultative sur les grands classiques de la littérature occitane. » (Faure, p. 201).
58Peut-on parler de continuité depuis les années cinquante du siècle dernier, avec, par exemple, la création du Félibrige, jusqu’aux mises en place « régionalistes » sous Vichy, et à la politique des « langues régionales » aujourd’hui ? ou de rupture ? et, dans l’un et l’autre cas, en quel sens ? La continuité est certaine dans le cas du centralisme exacerbé de l’État français, et, par conséquence, dans l’opposition à toute mesure qui pourrait le mettre en péril : faire une place dans l’institution aux langues régionales semble avoir durablement constitué un tel péril. Une autre continuité est certaine elle aussi : l’attachement d’un certain nombre de citoyens à la cause linguistique et culturelle de leur minorité.
59Dans le domaine qui nous concerne, c’est cette double continuité qui caractérise « le cas français » (je préfère cette expression à celle d’« exception française »).
60L’étude que je viens de vous proposer me conduit à distinguer dans la continuité dont je fais l’hypothèse, deux versants du rapport entre les domaines du politique et du culturel.
61Le premier qui insiste sur la continuité culturelle : depuis la création du félibrige, elle conduit à mettre l’accent sur la dimension culturelle du politique. Dans la mesure où tant Romanille, le fondateur du félibrige, que plus tard, Maurras, et bien d’autres, sont des hommes dont l’idéologie réactionnaire s’appuie sur une culture régionale, ils établissent et promeuvent cette continuité culturelle tout en la recréant en permanence avec les accents politiques qui sont les leurs. Si ils en sont les promoteurs, ils sont loin d’en représenter toute la richesse. Ils tentent cependant, et ils s’en donnent les moyens, de la représenter, au double sens d’en incarner les symboles et d’en assumer la défense.
62L’autre versant est celui qui se manifeste clairement dans la période que nous venons d’étudier : la dimension politique du culturel vient alors sur le devant : la politique de culture régionaliste du régime vichyssois est de fait une politique qui sert ce régime. Mais ne sert-elle que lui ? non, certes. Comme l’a montré Robert Lafont pour l’Occitanie (1974), elle est aussi l’expression d’une très vieille histoire, et surtout d’une très vieille rancœur, celle d’une grandeur perdue. Elle est aussi, et sous Vichy même, l’expression d’une résistance à ce régime. Voici deux témoignages qui indiquent les positions extrêmes à l’intérieur desquelles elle s’inscrit.
63Les points sur les i de Carcopino :
« Telle qu’elle est cette réforme que les premiers textes publiés par le Gouvernement provisoire ont encore officiellement appelée la “réforme Carcopino”, mais qui est bien aussi celle du Maréchal, puisque le Chef de l’État n’a signé ou approuvé les lois, décrets et arrêtés qui la constituent qu’après avoir employé ses loisirs du 15 août 1941 à les examiner ligne par ligne. Quoiqu’on pense de ses qualités intrinsèques, il est une valeur de pure et simple opportunité que l’on ne saurait lui refuser. Par la suite, elle pouvait bien être, à la rigueur, suspendue : elle ne serait ni abrogée ni remplacée tant que le Maréchal, dont la signature la validait, resterait chef de l’État : par le seul fait de son existence, elle empêchait les Allemands de s’intégrer dans notre enseignement et d’amorcer, au moins pour le temps que durerait leur présence sur notre sol, un commencement de nazification de la jeunesse française. » (p. 428-429.)
64L’emploi de la langue dialectale a certes été présent dans la Résistance, simplement nous n’avons pas les moyens d’en mesurer l’importance. La seule référence que j’ai trouvée est celle d’une feuille clandestine de la région de Marseille : Lou Mestre d’Escole (Halls, p. 236). Cela confirme ce que j’ai noté au début de ce texte : le travail sur les langues régionales pendant la période vichyssoise reste non seulement en chantier, mais presqu’entièrement à faire.