Toutes les méthodes du psychologue expérimental déraillent s’il accueille un humain qui, soudain, lui demande : pourquoi me posez-vous cette question ? Vous me prenez pour un idiot ? (…) Une science qui a besoin de la faiblesse de ceux qu’elle interroge, c’est une fausse science.
« Lorsqu’il est question de sciences expérimentales au sens fort, l’atome ou le neutrino ne se laissent effectivement pas du tout impressionner par le projet de faire de la science à leur sujet. S’ils viennent au rendez-vous, ce n’est certainement pas pour faire plaisir au scientifique (…). Dès qu’on entre dans les sciences humaines, on pénètre dans un domaine où il est en revanche beaucoup trop facile de faire venir les humains au rendez-vous : les humains collaborent à la preuve ».
Isabelle Stengers
« Inventer une écologie des pratiques :
propositions pour mettre fin à la guerre
généralisée des savoirs », in La Recherche, 297,
86-89, interview de Gérard Chevalier.
1J’invite le lecteur à lire dès maintenant le texte dialectal qui figure en annexe : une transcription de propos tenus en poitevin par un marin de L’Herbaudière sur les institutions et les règles de la démocratie, du partage et du contrat social. Même si cette personne parle à titre individuel, en faisant un récit au premier abord anecdotique de sa participation aux assemblées générales d’une structure coopérative locale, le contenu culturel de son discours porte à réfléchir. Il y a dans ce discours de la dissidence, et une parfaite intelligence du système censé administrer et faciliter le travail du pêcheur, qui se détourne de sa finalité originelle – la structure coopérative – par un style d’administration, un style bureaucratique. Il y a un discours sur la société, sur l’éthique et le pouvoir. Cette variété de poitevin insulaire diffère de la norme poitevine commune par les pronoms des premières et troisièmes personnes, notamment : l’isoglosse i/jhe = pronom sujet 1re personne singulier et pluriel, et le/il = pronom personnel 3e personne singulier et pluriel coupe l’île en deux à la hauteur de L’Herbaudière. La transcription est une adaptation ad hoc de la graphie normalisée de l’Atelier Parlanjhe de l’UPCP (Gauthier et alii, 1993).
2Qu’aurait pensé l’abbé Grégoire de ce discours ? Qu’en aurait pensé Voltaire ? Quelle identité véhiculent ces propos ? Un particularisme régional ou microrégional, une identité de métier, une représentation ethnolinguistique ?
- 1 Hormis les travaux entrepris à l’université de Toulouse-Le Mirail sous la direction de Jean-Louis F (...)
3Le choix de langue ou de variété de langue pourrait porter à diagnostiquer l’expression d’un particularisme local. Dans le jeu de superposition de codes où le marin parle en poitevin à ses pairs, mais s’adresse en français aux bureaucrates, on observe une situation de diglossie rapportée, qui fonctionne bien comme une diglossie à part entière (cf. Lafont, 1986). Enfin, dans l’argumentation, on voit se dérouler une rhétorique d’une grande qualité, et d’une logique implacable. C’est une parole à la fois de citoyen et d’homme de métier, qui juge le fonctionnement d’institutions professionnelles, à savoir une structure servant aux marins d’interface légitime avec les autorités de tutelle dans le secteur économique de la pêche. Il ne s’agit pas d’une « patoiserie » ni d’un conte, ni d’aucune forme consacrée de document folklorique en fin de monographie sur un « patois gallo-roman ». Il est malheureusement rare de voir ce type de textes pris en compte en dialectologie et en sociolinguistique des variétés gallo-romanes, figées dans un imaginaire national nécessairement régionaliste et folklorique 1.
4Je donnerai d’emblée une réponse à la question qui nous réunit pour ce colloque : y a-t-il une exception sociolinguistique française ? Concernant les variétés gallo-romanes, je dirai que, du point de vue de la politique linguistique et de l’idéologie, non. Bien au contraire, la politique monolingue républicaine française et les idées qui en trament l’idéologie en tout idéalisme ont reçu une très large diffusion dans le monde – qu’on pense aux États africains, mais aussi à l’esprit des constitutions sud-américaines (Alvar, 1986). Du point de vue des représentations psycho-sociales envisagées dans les situations de bilinguisme dialectal, en revanche, le cas français a quelque chose d’exceptionnel précisément par son aspect caricatural, revers de son succès dans les sphères du pouvoir central. Dans la réalité des pratiques, et notamment en situation de bilinguisme dialectal, le durcissement des relations de statuts et de domination entre la langue « nationale » ou « légitime » et les langues polynomiques du territoire (breton, occitan), aussi bien que les variétés régionales (poitevin, picard, etc.), a conduit à une interminable tension historique. Le domaine d’oïl offre un observatoire privilégié du paradoxe d’une diglossie conçue comme fatale par les concepteurs de l’État-nation, qui s’avère interminable dans la pratique. La survie de variétés de langues promises depuis l’abbé Grégoire à disparaître du territoire démontre une stabilité écolinguistique (cf. Baggioni, 1997) dont la compréhension est, à mon avis, susceptible d’enrichir la connaissance des situations de bilinguisme et de contacts de langue.
5Cela dit, comme le faisait remarquer Philippe Martel lors d’une intervention dans ce colloque, les positions de l’abbé Grégoire frappent d’autant plus l’esprit qu’il en reste d’abondantes traces, marquées par une idéologie de rejet de la diversité. Mais la position, le pouvoir et l’impact de Grégoire en son temps devant ses pairs et devant la Convention sont une autre chose. Son pouvoir réel et sa capacité de réaliser un projet d’unification linguistique radicale, comme il déclarait l’envisager au terme d’une enquête érudite, en sont une autre. La spécificité française sur le plan du bilinguisme dialectal tient, à mon sens, à son périphérisme, en raison de processus sociolinguistiques bien antérieurs à la période planificatrice et de velléité répressive de la Convention (pour un panorama historique revisité, voir Lodge, 1995). La manifestation structurale de ce périphérisme tient à une divergence relativement importante du lexique et des grammaires entre les variétés d’oïl aujourd’hui les mieux préservées et la koiné officielle.
6La manifestation sociale du périphérisme d’oïl a d’exceptionnel l’aspect de langue secrète, qui n’empêche pas un bilinguisme réel avec le « français », mais en limite strictement l’usage à des groupes de pairs. Les modalités d’apprentissage sont maintenant de plus en plus différées : l’acquisition du « patois » se fait non plus seulement comme acquisition d’une langue maternelle durant l’enfance, mais comme colangue maternelle en contact. Les « jeunes », en fait ceux des cadets âgés entre 18 et 30 ans mais auxquels les aînés se réfèrent sous ce titre – alors qu’autrefois les enfants commençaient à travailler en mer dès l’âge de treize ans – n’accèdent plus à l’usage de la langue qu’au sein de métiers spécifiques. Par ailleurs, s’ajoutent comme nouveaux venus locuteurs les retraités partis 30 ans hors du pays qui retrouvent un usage élargi du dialecte à leur retour, etc.
7Je partirai de la distinction qu’établissait Haugen (Haugen, 1966) entre deux critères irréductibles qui rendent impossibles une définition univoque des concepts de dialecte et de langue : structure et fonction, essentiellement. Le problème est que ces deux critères irréductibles sont le plus souvent réduits à un mélange dans les attitudes linguistiques. C’est l’existence d’une variation entre deux codes linguistiques coexistants sur un même territoire qui rend nécessaire aux participants ou aux observateurs de la polyglossie le tracé d’une limite dans une carte mentale, afin de construire une représentation de cette situation de contact – cette métaphore s’applique également au support cartographique de la géolinguistique et au geste qui consiste à tracer des isoglosses et des limites au sein de la structure, où il s’agit de tirer du discret de la masse du continu.
8La variation lexicale et grammaticale relève de la structure, tandis que l’usage des variétés ou des langues concurrentes dans l’espace social et les attitudes qui s’y attachent relèvent de la fonction. Je pense que cette division est saine, et permet de considérer les problèmes avec recul. J’appellerai cette distinction le paradoxe de Haugen : toute langue est dialecte du point de vue de la structure, mais tout dialecte n’est pas langue du point de vue de la fonction (Haugen, 1966). Or, sans recul sur la langue, il n’y a pas de linguistique, pas de logos sur la langue, seulement la doxa qui sert d’enveloppe sociale à l’usage de la faculté de langage. La tâche du linguiste est d’aller au-delà de la doxa et de l’immédiat pour envisager le langage et la langue avec le plus grand recul, pour les constituer en objets d’étude. Cette démarche passe nécessairement par une analyse non linéaire, sur plusieurs niveaux ou paliers. Analyser le réel commence par tenter de le rendre moins compact. Or, en matière de relations de langue à norme, les phénomènes sont particulièrement compacts. Une multitude de paramètres sont susceptibles d’intervenir conjointement dans le seul acte de communication monolingue (Léonard & Pinheiro, 1993). La complexité des phénomènes langagiers et des choix de variétés dans le répertoire est considérablement amplifiée en situation de bilinguisme dialectal (Encrevé, 1969 ; Auzanneau, 1995).
9Tentons de décompacter l’amas notionnel langue-dialecte sur des critères purement linguistiques (zoom sur la structure) :
10Si on accepte le postulat que la langue est un système de symboles, on fera dépendre la définition du terme « langue » d’une définition du signe. Je reprendrai à cet effet la formule de Mel’cuk (Mel’cuk, 1993) de réécriture du signe linguistique, non comme un doublet saussurien, mais comme un triplet :
|
Signe => <
|
‘s’ ;
|
/s/ ;
|
Ʃ >
|
|
‘s’ = Signifié
|
|
|
|
/s/ = Signifiant
|
|
|
|
Ʃ = Syntaxe ;
|
11Si par système, j’entends grammaire dans le monde du langage, je dirai qu’une grammaire se définit par l’ensemble des unités constitutives d’un système de signes et des relations qui les unissent. On sait notamment que ces unités entretiennent des relations oppositives, contrastives, démarcatives, distributionnelles, complémentaires, privatives, défectives, selon un modèle qu’on suppose hiérarchique, c’est-à-dire multidimensionnel.
12Ce cadre général concernant la nature de la langue, reste à envisager la variation de chacun des constituants de la formule :
-
variation du Signifié,
-
variation du Signifiant,
-
variation de la combinatoire syntaxique
13Je me limiterai à l’indispensable, dans la mesure où il s’agit d’une question-programme qui nous entraînerait trop loin. Dans le cas qui nous occupe, à savoir l’évaluation de la distance entre variétés gallo-romanes d’oïl et koiné (ou langue standard), je me limiterai à quelques exemples, en présentant des faits relevant de la variation du Signifiant (phonologie, morphologie lexicale) du point de vue de la structure tout d’abord, de la fonction ensuite, à travers quelques aspects des attitudes des locuteurs.
14Nous pouvons partir d’une définition fonctionnelle du concept de diasystème :
« Contre la fragmentation de l’objet scientifique, il fallait (…) restaurer l’évidence socioculturelle de l’intercommunication dialectale et théoriser cette intercommunication. Le terme de diasystème a recouvert cette opération qui a traversé la dialectologie des années soixante-dix, laquelle a permis dans le domaine occitan de justifier les normes supradialectales instaurées par les habitudes scripto-culturelles, à savoir la tradition graphique de l’ensemble du domaine », Christian Baylon, 1996, p. 62.
15Selon ce principe de grille de correspondances rendant possible l’intercompréhension décrite par Christian Baylon dans cette citation, imaginons que deux locuteurs de poitevin originaires de points éloignés (île de Noirmoutier et Jazenzuil, près de Poitiers), faisant fi du blocage dicté par l’idéologie diglossique (aucun autre dialecte hors du microcosme n’est facilement compréhensible) qui devrait leur faire choisir le français véhiculaire au lieu du poitevin pour communiquer entre eux, mettent à contribution leur connaissance du diasystème pour communiquer. La grille serait la suivante pour les voyelles :
|
Poitevin
|
|
Français
|
diasystème
|
|
Jazeneuil
|
La Guérinière
|
|
|
|
gueule
|
gul
|
gul
|
gœl
|
u/œ
|
|
boiteux
|
bwetu
|
bwetu
|
bwatœ
|
we/wa
|
|
bonne
|
bun
|
bun
|
bɔn
|
u/õ + N
|
|
homme
|
um
|
ɔm
|
ɔm
|
u/ɔ + M
|
|
côté
|
kute
|
kutɛ
|
kote
|
u/o
|
|
fossé
|
fuse
|
fusɛ
|
fose
|
|
|
coup
|
ko
|
kɔp
|
ku
|
o/u
|
|
noël
|
no
|
no :
|
noɛl
|
o :/o + Lv
|
|
sel
|
so
|
so :
|
sɛl
|
o :/ ɛ + Lv
|
|
aile
|
al
|
al
|
ɛl
|
a/ɛ + LA
|
|
pelle
|
pal
|
pal
|
pɛl
|
|
|
raisin
|
raze͂
|
rɛze͂
|
rɛze͂
|
a/ə
|
|
faisant (participe présent)
|
faze͂
|
fəze͂
|
fəza͂
|
|
|
faisait
|
faze
|
fəzɛt
|
fəzɛt
|
|
|
fève
|
fœv
|
fœv
|
fɛv
|
œ/ɛ
|
|
parrain
|
pere͂
|
pare͂
|
pare͂
|
e/a
|
|
carré (de jardin)
|
çerœ
|
çərɛ [çyr’æj]
|
kare
|
e, ə /a
|
|
faucille
|
fosœʎ
|
fusœʎ
|
fosij
|
œ/i
|
|
vigne
|
vœɲ
|
vœɲ
|
viɲ
|
|
|
elle (tonique)
|
le
|
lɛ
|
ɛl
|
ɛ/ɛ
|
|
lit
|
le
|
lɛt
|
li
|
e/i
|
|
chanter
|
ʃõte
|
ʃãtei
|
ʃãte
|
õ/ã
|
|
planche
|
pjõʃ
|
pʎãʃ
|
plãʃ
|
|
|
baton
|
bate͂
|
bate͂
|
batõ
|
e͂/õ
|
|
chien
|
ʃe͂
|
ʃɛ
|
ʃje͂
|
e͂, ɛ/je͂
|
|
faim
|
fe͂
|
fõj
|
fe͂
|
e͂/æ
|
|
pommier
|
pume
|
pumei
|
pomje
|
e/je
|
|
rivière
|
rivɛr
|
rivɛi
|
rivjɛr
|
|
|
fièvre
|
fœvr
|
fœvr
|
fjɛvr
|
œ/jɛ
|
|
pied
|
pe
|
pɛ
|
pje
|
ɛ/je
|
|
pierre
|
per
|
pjɛr
|
pjɛr
|
e/je
|
|
mieux
|
mø
|
mø
|
mjø
|
ø/jø
|
|
depuis
|
depø
|
dəpyi
|
dəpyi
|
ø/yi
|
|
nuit
|
nø
|
nɛt
|
nyi
|
ø, ɛ/yi
|
|
suis <*soio
|
sø
|
se
|
syi
|
|
|
bruit
|
bry
|
bryt
|
bryi
|
y/yi
|
|
fruit
|
fry
|
fryt
|
fryi
|
|
|
juin
|
ʒe͂
|
ʒu͂ [ʒãj], [ʒy :n]
|
zwe͂
|
e͂, u͂/we͂
|
|
versoir (de charrue)
|
vœrsur
|
vrsur
|
vɛrswar
|
u/wa
|
|
soir
|
sɛr
|
sojr
|
swar
|
e, oi/wa
|
|
toi
|
te
|
toj
|
twa
|
|
|
toile
|
tɛl
|
tojl
|
twal
|
|
|
puits
|
pwe
|
poj
|
pyi
|
we, oi/yi
|
|
beau
|
bja
|
bɛa
|
bo
|
ia, ea/o
|
|
couteau
|
kuta, kutja
|
kutɛa
|
kuto
|
|
|
oiseau
|
oza, ozja
|
ozɛa
|
wazo
|
|
|
pain
|
pwe͂
|
põj
|
pe͂
|
we͂, oi/e͂
|
|
peu
|
pwe͂
|
pø
|
pø
|
we͂/ø
|
|
poil ( =cheveux)
|
pjo
|
pju
|
pwal
|
jo, ju/wa
|
|
personne
|
prsun
|
prsun
|
pɛrsɔn
|
r/V
|
D’après les données de Pignon, 1960, p. 83-85.
Jazeneuil, canton de Lusignan, sud-ouest de Poitiers, Vienne. La Guérinière, canton de Noirmoutier, Vendée.
|
NB :
|
+ Lv
|
= L en attaque de syllabe finale, avec toute voyelle autre que /a/ comme noyau primitif (ex : SALE > /so :/ poitevin = sel)
|
|
+ LA
|
= L en attaque de syllabe finale, avec /a/ comme noyau primitif (ex : ALA > [al] poitevin = aile.
|
16Les principaux contrastes diglossiques internes au diasystème présenté dans le tableau pourraient se résumer comme en (3), qui reprend tels quels les binômes variationnels figurant sous la colonne « diasystème », à droite du tableau :
17La grille de correspondance est représentée selon le schéma ci-dessous, où les variables diasystémiques, disposées en fractions, sont reliées à des exemples par des lignes verticales :
18Dans les représentations diasystémiques qui suivent, je ne note que les exemples français, en faisant l’économie des lignes d’association :
|
/s/ = Signifiant
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
~ e
|
|
Poitevin
|
u
|
~ o ~ we ~
|
o :
|
~ a ~ a ~
|
œ
|
~ a
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Français
|
œ,
|
o+N,
|
o,
|
wa ~ u ~ wa ~
|
o +Lv,
|
e+Lv,
|
e+LA
|
~ e+B
|
~ e
|
|
gueule
|
coup
|
noël
|
sel
|
aile
|
raisin
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|
|
bonne
|
boiteux
|
fève
|
|
|
|
côté
|
|
|
|
versoir
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/s/
|
|
|
|
|
|
ɛ
|
e
|
~
|
ɛ
|
je ~
|
~ e
|
|
|
œ
|
~ e,
|
œ,
|
~
|
e,
|
e ~
|
ø
|
~ ø
|
~ ø,
|
y ~
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
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|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
i
|
~
|
e ~
|
i ~
|
je
|
jø
|
~ yi
|
~ yi
|
~
|
|
faucille
|
pied
|
mieux
|
|
|
|
|
elle
|
pierre
|
depuis
|
nuit
|
|
|
|
|
|
|
lit
|
pommier
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bruit
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/s/
|
|
oi ~
|
ju ~
|
oi
|
~
|
ea
|
~
|
|
e
|
~
|
jo ~
|
we
|
~
|
ia
|
~
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
wa
|
~
|
yi
|
~
|
o ~
|
|
soir
|
puits
|
|
|
|
poil
|
(cheveux)
|
oiseau
|
19En (4), je propose de rendre compte du contraste entre les deux systèmes phonologiques par l’inventaire-noyau suivant, qui rend compte de la micro-aire nord-ouest du poitevin (Noirmoutier et Marais Nord vendéen).
|
Description phonologique
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|
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i
|
y
|
|
u
|
|
|
|
|
e :
|
e
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ø
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|
o
|
o :
|
oi
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ea
|
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ɛ
|
|
|
|
|
|
|
|
|
ɑ
|
|
|
ɑ
|
|
αi
|
20Description phonétique : sous accent
|
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i
|
y
|
|
u
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|
|
|
|
‘αe
|
e
|
ø
|
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o
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‘aw
|
‘oi/ow
|
|
‘ɛa
|
|
‘æj
|
|
|
|
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|
|
|
a
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|
|
α
|
|
‘α i
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21Description phonétique : hors accent
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i
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y
|
|
u
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|
|
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ɛ
|
e
|
ø
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o
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o :
|
o :
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ɛR
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|
ɛ
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|
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ɑ
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α
|
|
α :
|
22Les unités en caractères ombrés sont celles que français et poitevin ont en commun, même si la distribution dans le lexique n’est pas la même, comme le montre la formule du diasystème et les mots témoins qui l’accompagnent. Les unités en caractères gras sont des voyelles longues ou des diphtongues qui appartiennent à l’inventaire poitevin, mais de manière non exclusive, puisqu’on retrouve des phonèmes similaires dans d’autres aires périphériques d’oïl (voir notamment Chauveau, 1989, et surtout Gauthier & Lavoie, 1995 pour l’ouest, mais aussi Régnier, 1979 ou Bruneau, 1913a pour l’est). Un paramètre essentiel de la phonologie de ces variétés est l’alternance prosodique des noyaux vocaliques lourds (pour une analyse phonologique envisagée du point de vue du diasystème et d’un modèle de compétence linguistique du locuteur, voir Léonard, 1991), qui divise l’inventaire en deux mondes d’allophones selon la position accentuelle, comme supra.
23À ce point de l’analyse, en disposant à plat les unités discrètes du système, sans s’occuper d’aréologie des unités et sans chercher de spécificité, nous trouvons deux systèmes relativement différenciés dans la nature des unités (classes de voyelles selon des critères métriques et syllabiques) et les paramètres intervenant dans le modèle de performance (alternance prosodique des noyaux complexes ou noyaux lourds). Par ailleurs, le lexique est différencié en extension par la distribution des unités dans les bases lexicales, notamment en fonction de règles ou de principes d’interaction entre constituants syllabiques (labialisation, palatalisation, etc.). Il y a, tant du point de vue du modèle de compétence (inventaire d’unités et distribution dans le lexique) que du point de vue du modèle de performance (règles intégratives entre segmental et suprasegmental, telles que l’alternance prosodique), une différence typologique manifeste.
24On pourra comparer ce système avec le poitevin insulaire de l’île d’Yeu. L’effet de la dynamique de contact est très net : un seul noyau complexe maintenu stable, et un processus de monophtongaition, qui revient à réduire le champ des noyaux complexes dans la grammaire, conformément au modèle de la koiné. Cependant, l’équilibre en termes de différences diasystémiques est préservé, puisqu’on a les correspondances [o]/[u] phonolexical (cheval : [ʃəval] vs. [ʃəvu]), [o]/[ia] phonolexical (bateau : [bato] vs. [batja]), etc.
|
Description phonologique
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i
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y
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u
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e :
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e
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ø
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o
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o( :)
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o(i)/we
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ea
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ɛ
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a
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|
|
α
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25Description phonétique : sous accent
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i
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y
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u
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‘aj
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e
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ø
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|
o
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‘u( :) ‘œ(j)
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we
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ja
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ɛ
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|
|
|
|
a
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|
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α
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26Description phonétique : hors accent
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i
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y
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u
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|
ɛ
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e
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ø
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|
o
|
u
|
œ/y
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|
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|
|
we
|
|
ja
|
|
ɛ
|
|
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|
|
a
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|
|
α
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|
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27Or, cela appelle deux remarques :
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Bien que restreint dans son étendue géolinguistique (on ne connaît les variables phonologiques que pour les parlers/les variétés les plus proches et en fonction d’une dynamique ethnolinguistique locale – ce modèle est omnivariationnel : la relation diasystémique relativement forte entre poitevin et français s’accompagne d’une relation diasystémique relativement faible avec les autres variétés poitevines. On se reportera aux lignes superposées des deux variétés poitevines du tableau dans les formules supra, correspondant respectivement à une variété périphérique (La Guérinière) et à une variété centrale (Jazeneuil). Cette comparaison en tableau de correspondances reste, du point de vue pragmatique, ce qu’il est : un artefact, un construit de linguiste. Il s’agit simplement d’une image du fonctionnement diasystémique, mais le modèle diasystémique du locuteur, intégré à la compétence linguistique, se limite au microcosme en fonction du principe de cloisonnement du patois (v. conclusion et troisième mandala de Cortelazzo). On pourrait également comparer ce système à celui du bourguignon ou du franco-provençal, mais cela nous entraînerait trop loin, dans une construction diasystémique descriptive.
Dans la réalité, le locuteur n’a accès qu’à une portion infime du diasystème poitevin ou normand, etc., qu’il maîtrise sous la forme d’un parler local dans le cadre d’une polarisation diglossique sur le français, polarisation d’ordre social et culturel, en un mot, fonctionnelle. Or, cette orientation verticale de la perception metadialectale masque l’unité historique du diasystème au niveau horizontal, c’est-à-dire géolinguistique. D’où les limites toujours très locales de la conscience métadialectale – ou dialectologie subjective –, que Dennis Preston nomme dialectologie perceptuelle (Preston, 1989).
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Ce modèle doit nécessairement correspondre à une faculté d’établir et de maîtriser des correspondances phonologiques et lexicales, c’est-à-dire à une grammaire polylectale ou diasystémique intériorisée. Je tenterai de le représenter par le schéma suivant, qui rend compte des correspondances poitevin-français sur la base du parler de Jazeneuil, en me limitant aux voyelles orales d’avant pour simplifier :
Structure en graphe des correspondances interdialectales.
28Affirmer tout cela, c’est induire de la complexité des faits un modèle de connaissance ou d’apprentissage de la variation, chez le locuteur en situation de bilinguisme dialectal, d’ordre proprement structural. Je continue de faire abstraction de l’aspect diglossique et fonctionnel, dans un premier temps.
29Revenons à notre point de départ, qui était la formule de Mel’cuk. Les phénomènes observés relèvent du Signifiant et si, l’on peut dire, d’une compétence variationnelle de l’ordre du Signifiant. Cette plasticité du Signifiant (</s/> dans la formule de Mel’cuk), qui permet un spectre d’écarts dans les systèmes et l’usage des variétés, je l’appellerai transparence du Signifiant, dans la mesure où l’interprétation correcte des formes est garantie par le modèle polylectal des locuteurs : personne n’a le sentiment de changer structuralement de langue en passant du poitevin au français, et inversement, alors que paradoxalement, le nombre de variables phonologiques qui les différencient de manière structurale est considérable (Léonard, 1991).
30Transparence doit évidemment être entendu d’une manière non pas absolue, mais graduelle et hétérogène dans les composantes grammaticales, sans quoi la langue serait parfaitement immobile et imperméable au changement, et le « paradoxe de Rousselot » serait impossible. Par cette formule j’entends la situation observée par Rousselot à Cellefrouin, où la langue est omnivariationnelle jusqu’au sein d’une même famille : tout le monde parle la même langue, mais pas un ne la parle de manière identique. Le paradoxe de Rousselot a motivé l’ensemble du paradigme labovien de la co-variation, dans une perspective covariationniste.
31Qu’advient-il du Signifiant si nous nous plaçons non plus du point de vue de la structure et de la faculté de langage, mais du point de vue des représentations psychosociales, c’est-à-dire sur un plan cognitif plus secondaire, mais tout à fait central en ce qui concerne l’évaluation de la situation de bilinguisme ? Que se passe-t-il si nous abordons </s/> du point de vue fonctionnel ? Passé par le filtre de la diglossie, le Signifiant devient opaque dès qu’il varie. C’est l’opacité du Signifiant qui domine dans la polarisation prescriptive sur une des variétés en concurrence (et non plus en relation de coexistence comme précédemment). Alors que dans le modèle précédent on trouvait partout des interfaces (des correspondances), on ne trouve plus que des écarts irréductibles, dans la mesure où le modèle est maintenant hiérarchique et unilatéral : une seule variété dispose d’un métalangage (la graphie) légitimé, une seule variété est langue et parangon.
32Transparence et opacité se réfèrent à l’identification et à l’interprétation du signe (encodage-décodage) sur des plans différents : structure et fonction. On pourra donc analyser l’existence indéniable d’un bilinguisme dialectal de fait, avec une grande diversité polylectale aussi bien géolinguistique que sociologique (cf. le continuum de registres du basilectal à l’acrolectal – en transposant avec la terminologie des créolistes – qui sous-tend l’analyse dans Auzanneau, 1995 ou Gallard, 1995) en termes de transparence relative du Signifiant. En revanche, le discours péjoratif sur le dialecte, les concepts de patois et de patoiserie avec ses aspects névrotiques (Piveteau, 1994) et le déni de la graphie peuvent s’analyser en termes opacité du Signifiant.
33Ce deuxième type de discours, sur opacité du Signifiant, intéresse la réflexion sur la « conscience linguistique ». Or, comme le fait remarquer Philippe Blanchet (Blanchet, 1994), la procédure d’enquête suivie jusqu’à ce jour n’a pas suffisamment tenu compte de phénomènes psychosociaux majeurs de distorsion entre le faire, le penser et le dire, domaine qui relève de la théorie des faces d’Erving Goffman : « Tout individu (tout groupe) possède à la fois une face positive, la face d’ouverture vers l’Autre, et une face négative, la face de protection de son identité – de son territoire, dans la terminologie de Goffman » (Blanchet, 1994, p. 98, voir Goffman, 1973). On a ignoré le principe de coupure, selon lequel les individus peuvent clairement établir une coupe entre deux cultures, deux mondes qui s’articulent en deux existences parallèles, relativisant le phénomène d’acculturation (le concept est dû à Roger Bastide, cf. Cuche, p. 63). Affirmer qu’on ne parle plus « patois » ou que ce n’est pas une langue n’empêche ni de le parler dans les faits, ni de l’utiliser comme une langue authentique, puisqu’il y a bien deux mondes perçus comme tels du point de vue du sujet, linguistique et culturel.
34Les « stratégies de dissimulation » linguistique et culturelle proches de celles qu’on retrouve au sujet d’autres particularismes tels que la sorcellerie ou l’art de la cuisine, la « mise en scène » de la mort diglossique du patois en conformité avec le mythe de l’unité nationale réduisent à néant les procédures d’évaluation par enquête de la vitalité des variétés gallo-romanes, aussi bien d’oïl que d’Oc (Blanchet, id., pour un recadrage des perspectives communes entre sociolinguistique et psychologie sociale, voir Giles & Coupland, 1991 ; au sujet de la psychologie sociale en tant que paradigme, voir Fischer, 1997). J’ai parlé à ce sujet d’un « jeu de dupes » entre enquêteur-vigile académique et enquête dialectophone (Léonard, 1991, 1996). Il y a là une zone d’ombre du discours et du sens, qui relève d’ailleurs d’un autre ordre de relation paradoxale au signe et aux situations langagières (du champ de opacité du Signifié ?). Je reprendrai à ce sujet les propos d’Isabelle Stengers sur la méthodologie en sciences humaines :
« Nombre de (disciplines scientifiques) se révéleront effectivement incapables de répondre à ces questions : quels sont vos risques ? Quelles sont vos inventions ? La psychologie expérimentale est un parfait exemple de ces disciplines qui, pour exister, ont besoin de l’idée qu’une connaissance objective s’obtient en supprimant, dans les objets auxquels elle s’adresse, tout ce qui pourrait les mettre en danger. Un laboratoire de psychologie expérimentale est voué à étudier un humain qui se soumet au fait que le psychologue sait mieux que lui comment on interroge un humain, comment on fait de la science humaine. Toutes les méthodes du psychologue expérimental déraillent s’il accueille un humain qui, soudain, lui demande : Pourquoi me posez-vous cette question ? Vous me prenez pour un idiot ? (…) Une science qui a besoin de la faiblesse de ceux qu’elle interroge, c’est une fausse science. De la même façon, un sociologue qui fait la sociologie de la ménagère ne court pas beaucoup de risques, sauf s’il tombe sur une féministe ! Mais il dira que ce n’est pas une vraie ménagère… » Isabelle Stengers « Inventer une écologie des pratiques : propositions pour mettre fin à la guerre généralisée des savoirs », dans La Recherche, 297, p. 86-89, interview de Gérard Chevalier.
35Et qu’est-ce qu’une « science » ou une pratique politique qui a besoin de la faiblesse de celui qu’elle interroge ? Une idéologie.
36L’idéologie, nous l’avons vu, travaille le Signifiant en augmentant son opacité fonctionnelle, puisqu’il semble indiscutable pour les locuteurs comme pour les tenants du monolinguisme que la variation « ne peut pas s’écrire », c’est-à-dire est irréductible à toute graphie, du moins unitaire. D’une manière comparable, l’idéologie travaille le Signifié en délimitant deux champs liés aux fonctions du dialecte dans le cadre diglossique : transparence du Signifié (fonction symbiotique, c’est-à-dire de langue en relation exclusive à une expérience historique communautaire et un territoire) et opacité du Signifié (fonction ésotérique, c’est-à-dire de langue secrète exclusive à un groupe de pairs). Ce versant correspond à l’interprétation du signe. Je propose de résumer ces relations dans plusieurs schémas.
37Le schéma ci-dessous résume les propositions suivantes :
En compétence linguistique, le rapport de correspondance lexicale et phonologique est envisagé en termes d’équivalence des composantes syllabiques du mot du dialecte (variété B) à la variété haute (variété H), comme le suggère la liste de correspondances Jazeneuil-La Guérinière en parallèle avec les gloses françaises (voir supra (3)). À ce niveau on peut supposer l’existence d’un système de métanormes, ou règles de transposition, ou de correspondances comme on entend ce dernier terme en grammaire comparée. L’existence d’un modèle de compétence de ce type implique une relative transparence du Signifiant, dans la mesure où on peut passer d’une option diasystémique à l’autre (poitevin-variété Haute, c’est-à-dire « français »). Cette aptitude se manifeste de manière systématique et régulière dans l’alternance codique entre les deux variétés, selon des contraintes pragmatiques (cf. les passages en « français » ou « en français dans le texte oral », soulignés dans le récit en annexe). En revanche, du point de vue de la compétence pragmatique, non seulement règne le principe de coupure qui fait qu’on s’invente et se contruit la diglossie dans le discours et par le discours, qu’on « se la raconte » (cf. Lafont, 1986), mais on considère que l’expérience du dialecte est irréductible à l’expression en français : « mots intraduisibles », « mots qui n’existent pas en français ». Bilinguisme unilatéral du point de vue de la maîtrise d’une communication articulée entre chez soi et l’extérieur : une règle implicite stipule que le « patois » est incompréhensible pour les « étrangers », et qu’il échappe à la compétence de qui n’est pas attitré membre de la communauté par accord tacite. Il est d’autant plus logique que le dialecte soit inaccessible au locuteur étranger et condamné à l’opacité (c’est-à-dire je n’y vois ni n’entends goutte), puisque de fait, le bilinguisme diglossique est dans ce cas comme tant d’autres (mais pas tous) unilatéral : l’usage de la variété poitevine étant restreinte à un groupe de pairs local, les visiteurs ne peuvent posséder la compétence métadialectale, à moins d’un contact soutenu avec le dialecte. Or, celui-ci est employé en circuit résolument fermé, dans une relation symbiotique avec la communauté linguistique, qui inclut notamment la règle de ne jamais utiliser le « patois » devant un étranger, « par politesse et parce qu’il ne pourrait pas comprendre ». La communauté linguistique se définit comme communauté dialectale.
38Que le sens et les spécialisations sémantiques soient inaccessibles à un « étranger » n’est pas un phénomène spécifiquement dialectal : la connotation des mots varie d’un individu à l’autre, ou au sein d’une même famille (cf. le champ de l’ethnométhodologie de Garfinkel). L’opacité du Signifiant est relative à la cible : le mot « patois » est opaque si on cherche à le traduire « en français », mais il est transparent pour le locuteur dans sa symbiose avec une expérience, un référentiel partagé et élaboré comme représentation communautaire (avec le mythologisme que cela implique) : la vie et les valeurs du monde rural ancien, en situation de relative autarcie et de pauvreté, réunis dans un ethos commun. L’hypothèse des patoisants est donc forte : le « monde patois » est irréductible au monde « moderne ». Pour un vaste domaine ancré dans les représentations socioculturelles (catégorisations d’individus et de groupes, stratégies d’adresse, de coopération et d’évitement) et dans les attitudes des sujets, cette irréductibilité fonde des mondes culturels parallèles, en continuité avec le principe de coupure.
39Enfin, il a été question plus haut de l’opacité du Signifiant, qui consiste à considérer qu’il n’y a pas de solution graphique, et par conséquent pas de perspectives de codification ou de normalisation possible (cf. la terminologie catalane, v. Boyer & Lamuela, 1996). Ces faits sont repris en termes de correspondances, traduction, équivalence, segmentation dans le deuxième schéma.
40La variation dialectale touche essentiellement la surface du Signifiant. Je suis convaincu que les locuteurs ont à l’esprit un modèle implicite de représentation de la variation phonologique (dont relève par ailleurs l’ensemble des procédés morphologiques, qui sont donc ici inclus sous ce terme). Ils disposent d’un diasystème implicite, qui permet le passage d’une variété à l’autre et le contrôle de la diversité à l’intérieur d’une norme locale, selon le paradoxe de Rousselot : tout le monde parle la même langue, mais personne ne la parle pareil (Rousselot, 1892). Ce diasystème est négligé par la dialectologie française, qui a approché les dialectes avec un modèle néo-grammairien dans le substrat et géographiste (ou géomorphiste) dans sa forme et son contenu.
41Spécificité de la situation sociolinguistique française ? Sans doute y a-t-il exception dans la création d’un modèle moniste d’unification basé en partie à l’origine à la fois sur une phobie et un fétichisme de la diversité et de l’opacité, constitué aussi bien en doctrine qu’en pratique savante ou scientifique. Pourquoi la dialectologie française n’a-t-elle eu que peu d’influence sur les représentations sociolinguistiques des français « patoisants » et « non-patoisants » ? Comment le processus de substitution du poitevin ou d’autres langues d’oïl par le français commun a-t-il pris durant ces cinquante dernières années précisément cette forme de substitution, qui fait du « patois » une langue ésotérique, une langue d’initiés, une langue secrète ?
42L’ensemble d’oïl a ceci de particulier que l’opposition n’est pas tant ouest-est (du poitevin au lorrain roman) ni nord-sud (du wallon au croissant). De telles divisions, pourtant courantes dans le dallage (Baggioni, 1997) des réseaux dialectaux en Europe, n’ont pas tant de sens que l’opposition centre-périphérie, entre un francien central et des langues historiques périphériques, d’autant plus diversifiées et autonomes (en termes de dialectalisation) que cloisonnées. Laissant de côté pour un moment le modèle métalinguistique de traitement du signe à fin descriptive suivant le modèle de Mel’cuk, où la différence entre langue et dialecte s’annule, j’envisagerai maintenant la coexistence de variétés distinctes, socialement catégorisées, dans une relation de langue L à un ensemble N de dialectes (Dn…) à l’aide de trois mandalas empruntés à Manlio Cortelazzo (Cortelazzo, 1969).
43Le premier représente une relation de partie au tout, d’ordre générique et relativement peu différencié : une variation dialectale comme on peut en observer aux États-Unis, en espagnol ou en portugais d’Amérique latine, ou encore en Russie. Il y a coïncidence entre langue et variété haute d’une part, et dialectes ou variétés régionales d’autre part :
44Le second mandala représente une situation analogue à celle de l’Italie, où une langue L à statut de koiné (l’italien) couvre comme toit politique et social à la fois ses variétés régionales (D1, D2…) et des langues historiques (d1, D2…) : « dialetti » opposés à « lingua ». Dans ce cas, L a pour origine un dialecte régional (le toscan) qui couvre les variétés concurrentes (d1, D2…), qui sont ressenties par les locuteurs pour ce qu’elles sont structuralement : des langues distinctes. Piémontais, lombard, vénitien, napolitain, sicilien autant que friulan, ne sont pas perçues par leurs locuteurs comme des « déformations de l’italien ». L’histoire des variétés concurrentes n’est pas niée, et le champ social d’usage de la langue reste relativement large.
45En domaine d’oïl européen (France septentrionale, Belgique, Suisse – le cas anglo-normand de trilinguisme français-normand-anglais doit sans doute être considéré à part, ainsi que le Val d’Aoste en Italie, pour un réseau dialectal comparable à oïl), L étend sa définition de « langue » en relation au concept concurrent de « dialecte » : dans ce modèle, langue ne s’oppose pas à dialecte : langue s’oppose à patois. Mais il n’en reste pas moins que le patois continue de fonctionner comme une langue du point de vue pragmatique, vivant sans complexe le paradoxe du « mais qui parle patois ? », à savoir, que personne dit le parler, mais en réalité tout le monde le parle quand il n’y a personne pour poser la question. Le troisième mandala de Cortelazzo présente la « situation patoisante » française, où p indique « patois », ou badume. Dans ce monde de vérité, il n’y a pas d’unité dialectale, pas de référence à une langue polynomique et fédératrice : il n’y a que des variétés plus ou moins cloisonnées, réparties à la périphérie du territoire et du champ social.
Situation patoisante (France, Suisse, Belgique) : les variétés régionales de la langue commune supplantent les variétés locales (« badumes »), qui n’ont pas de norme haute/légitime régionale.
Ex. D1 = français régional de Normandie, p = patois (du Pays de Caux, de la Manche, des îles anglo-normandes…).
46Une des tâches du linguiste et des locuteurs en faveur de la codification et de la diffusion de ces langues – puisque leur périphérisme territorial et social leur a conféré à la fois une forte autonomie dialectale du point de vue structural et une fonction de code alternatif, d’usage intracommunautaire – est de décloisonner les représentations sur ces phénomènes : décloisonner les variétés, intégrer le polynomisme, et ouvrir un débat sur l’aménagement politique possible de la diversité (cf. Goebl, 1995, 1994, 1992). La sociolinguistique intervient notamment comme démarche critique vis-à-vis des imaginaires sur la langue (dialectique de l’opacité et de la transparence du signe), lesquels imaginaires, servant de modèle par défaut en politique, causent par aveuglément des formes d’oppression linguistique, de diglossie piégée. Enfin, qu’entend-on par « exception » en posant la question « y a-t-il une exception sociolinguistique française ? » : une spécificité historique, une immanence, un « génie » (voir Meschonnic, 1997) ou une fatalité ?