L’image de l’occitan dans l’opinion au xixe siècle
Résumés
L’existence de l’occitan pose problème à l’opinion intellectuelle française - à la fois par sa survie obstinée, voire l’ambition de ses défenseurs, et par l’ancienneté de sa tradition littéraire. D’où le fait que l’on peut trouver dans la littérature et dans la presse du xixe siècle, un corpus de représentations le concernant - ce qui n’est pas le cas au même degré pour les autres langues de France. Nous laisserons de côté les discours tenus à son sujet par les linguistes de la fin du siècle, de même que les discours défensifs des auteurs qui écrivent en occitan. Ce qui nous retiendra ce sera le point de vue - les points de vue - des intellectuels français ordinaires, ceux qui ne sont nullement spécialistes de l’occitan mais qui se trouvent confrontés, à un moment ou à un autre, à l’existence de cette langue du sud sur laquelle il faut bien qu’ils exposent une opinion.
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Mots-clés :
y a-t-il une exception sociolinguistique française ? (colloque), occitan (langue), sociolinguistique, histoire, représentationsKeywords:
is there a French sociolinguistic exception? (colloquium), Occitan (language), sociolinguistics, history, representationsPlan
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1C’est dit : les « patois » doivent disparaître. Grégoire a expliqué pourquoi en 1794, et au siècle suivant il trouve de nombreux successeurs. Face au français, langue des Lumières, précise et claire, que pèsent des idiomes nés du morcellement féodal, et impropres à exprimer le progrès et la pensée ?
2Oui, mais, les « patois » résistent. Et un des foyers de leur résistance se situe au Sud, dans ce grand Midi ensoleillé où chantaient jadis les Troubadours, que l’on commence à redécouvrir à la fin du xviiie siècle. Un Midi où, de plus, apparaissent dès les temps de la Monarchie de Juillet des poètes nouveaux, qui peuvent parfois rencontrer un certain succès à Paris même. C’est le cas d’abord de Jasmin, ce sera plus tard celui des Félibres, derrière Frédéric Mistral.
3Du même coup, l’image des idiomes du sud ne peut être que brouillée. Le soleil de leurs contrées les apparente aux idiomes du sud de l’Europe, dont ils partagent certains traits. Patois aujourd’hui, ils furent jadis une grande langue. Et on les écrit encore. Comment concilier tous ces traits avec la vulgate sur les patois informes et grossiers qui règne depuis dès avant le temps de Grégoire ? L’existence de l’occitan pose un problème à l’opinion intellectuelle française – à la fois par sa survie obstinée, voire les ambitions de ses défenseurs, et par l’ancienneté de sa tradition littéraire. D’où le fait que l’on peut trouver, dans la littérature et la presse du temps, un corpus de représentations le concernant – ce qui n’est pas le cas au même degré pour d’autres langues de France. C’est ce corpus que nous allons à présent interroger. En nous limitant à un de ses versants, cependant. Nous laissons de côté les discours tenus à son sujet par les linguistes de la fin du siècle – bien qu’ils soient parfois bien intéressants du point de vue idéologique. Nous laissons de côté aussi les discours défensifs des auteurs qui écrivent en occitan : ce qui nous retiendra, ce sera le point de vue – les points de vue – des intellectuels français ordinaires, ceux qui ne sont nullement spécialistes de vieux langage, mais qui se trouvent confrontés, à un moment ou à un autre, à l’existence de cette langue du sud, sur laquelle il faut bien qu’ils exposent une opinion. Quelles images de l’occitan ces gens donnent-ils, et à quoi ces images renvoient-elles dans les idéologies ou l’imaginaire français du temps ? Quels comptes, parfois, peuvent se régler à travers l’éloge, ou la condamnation, de la langue d’oc ? Et quelle place dans la culture nationale ces hommes accordent-ils aux parlers du Midi ?
L’écho des temps anciens
4Première image possible pour l’occitan, celle d’une langue qui remonte loin. Dans l’histoire individuelle de ceux qui l’ont jadis parlée, d’abord : l’occitan, ce peut être la langue de l’enfance. Le linguiste Michel Bréal, parlant devant les Félibres de Paris en1890, l’explique fort bien :
« La langue qui la première a frappé nos oreilles et dont nous avons d’abord articulé les sons revient sur nos lèvres avec nos souvenirs. C’est le secret de la séduction qui réside dans les dialectes. Le parler de notre enfance reste pour nous, à travers la vie, la langue des inspirations spontanées et des sentiments profonds. C’est la langue de la partie instinctive de notre être. »
5Ce que confirme l’année suivante, devant le même auditoire, Ernest Renan lui-même :
- 1 Discours recueillis par le président des Félibres de Paris, Sextius Michel, La Petite Patrie, Paris (...)
« La langue que nous avons d’abord balbutiée, la chanson en dialecte local que nous avons entendu chanter à quinze ans, mille particularités chères à nos cœurs, qui nous rappellent nos origines humbles, mais honnêtes, font de la terre natale une sorte de mère vers laquelle on se tourne toujours. Le souvenir est pour chaque homme une partie de sa moralité. (…) Nous travaillons à la même œuvre, à garder au cœur ces voluptés intimes, à empêcher l’homme de se déplanter du sol où il naquit, à sauver ce qui reste encore des simples joies de l’âme, au sein d’une vie que les soucis compliqués de la société moderne ont un peu décolorée1. »
6Le « dialecte », c’est donc une sorte de madeleine auditive, dont les sonorités ramènent l’homme de bien, celui qui n’a pas renié ses racines, vers le temps heureux de son enfance en sabots. Mais bien sûr, le temps de l’enfance ne dure pas. Vient ensuite celui de l’âge adulte, dans une société moderne qui se soucie peu d’ordinaire des simples joies des bambins ruraux. Ajoutons que le discours de nos deux personnages – Bréal né à Landau, Renan le Breton, pourraient somme toute s’appliquer – et dans leur pensée s’appliquent d’ailleurs – à tous les langages des campagnes de France. L’occitan, comme tel, n’a pas de statut particulier dans le grand orchestre des idiomes attendrissants. Et de ce qu’il procure de doux souvenirs ne doit pas s’ensuivre qu’il ait une vraie place dans la vie sociale normale. C’est un produit à usage personnel exclusif, lié à une mémoire, non à une pratique.
- 2 Archives Départementales de la Drôme, 14 T 6-7.
- 3 BM de Rouen, fonds Coquebert de Montbret, Mss 433.
- 4 Ibidem, Mss 183.
7Mais le « patois » n’est pas seulement une langue secrète, ou plutôt, il ne l’a pas toujours été. Il a sa propre histoire, qui plonge dans de vertigineux abîmes temporels. Il peut ainsi renvoyer aux origines mêmes du peuplement de la France. Dès la fin du xviiie siècle, comme on le voit dans certaines réponses à l’enquête Grégoire, on y cherche les vestiges des langues primordiales, qui l’ont constitué au prix de savants mélanges. On y cherche notamment les traces du Celtique, la langue mère, au prix de spéculations étymologiques souvent hasardeuses. Mais le mélange peut aussi s’enrichir de langues plus récentes, et reconnues. L’enquête menée par les Coquebert de Montbret sous le Premier Empire nous montre bien comment certains érudits voient le problème. Les parlers de la Drôme, selon les arrondissements, sont ainsi caractérisés tantôt comme « un français corrompu par le mélange de différents idiomes », tantôt comme un « mélange de celtique de latin et d’allemand » (mais les articles viennent du grec), tantôt enfin comme dérivant de l’italien et du latin. Le sous-préfet de Montélimar ajoute cette notation concernant les parlers situés au nord de son arrondissement : « Le provençal (y) est dépouillé de ces inflexions douces qui en font la grâce et l’essence. » Le même, s’élançant hardiment hors des limites de sa circonscription n’hésite pas à définir sommairement le niçois (c’est du « piémontais corrompu ») et le parler du Roussillon (c’est « de l’espagnol corrompu »)2. D’autres, en d’autres lieux, dosent aussi le mélange à leur façon : on apprend ainsi que le « patois » du Cantal est un mélange d’italien et de patois languedocien3. Quant au vauclusien – car il existe un patois vauclusien – il « est évidemment formé du latin, du français, de l’italien et même de l’espagnol. Il dérive surtout de cette langue appelée romance, ou latine corrompue, de laquelle se forma la langue française elle-même4 ».
8Mais, dira-t-on, l’enquête Coquebert de Montbret est bien vieille, et le savoir de ceux qui y contribuent sera vite dépassé. Et puis, qui a lu leurs considérations, si l’on songe que pour l’essentiel, cette enquête est demeurée inédite ? Or, un certain nombre de ses protagonistes ont publié, dans des brochures ou dans le cadre d’ouvrages de statistique départementale plus étendus, certaines de leurs idées sur la question. En tout état de cause, on retrouve bel et bien leur démarche bien plus tard, sous la plume de géographes sérieux. L’éditeur Hachette publie en 1899 les huit volumes d’un Dictionnaire géographique et administratif de la France, auquel collaborent des auteurs de guides touristiques (Joanne, Monmarché, l’homme des Guides Bleus) et des géographes professionnels comme les frères Reclus. Les notices de ce dictionnaire contiennent souvent des considérations sur les idiomes parlés dans les divers départements ou provinces. Ces considérations sont instructives. Ainsi, la population des Alpes-Maritimes, qui résulte du mélange de divers peuples anciens (Ligures, Phéniciens, Massaliotes, musulmans sur la côte, « populations sauvages » dans les montagnes.) parle un dialecte qui dérive de la langue « romane ou le latin vulgaire, mêlée d’expressions italiennes, françaises, espagnoles et portugaises » (t. 1 p. 72). Encore en 1902, Jules Monod, auteur d’un livre présentant le même département (Aux Pays d’azur) reprend ce thème du mélange, composé chez lui du grec, du latin, du celtique, du français, du provençal, de l’arabe, du portugais, de l’italien et de l’espagnol. Le tout agrémenté d’étymologies qui n’auraient pas déparé les proses préfectorales du début du xixe : le celtique aigar donne le niçois aiga (eau)…
9Le thème du mélange n’est pas innocent. Il place les « patois » à la cime d’un arbre généalogique aussi touffu qu’enraciné dans un passé lointain. Il suppose que la Science peut, en décortiquant astucieusement les mots imparfaits de tel ou tel idiome, remonter les siècles jusqu’aux langues des origines. Mais en même temps, il signale que ces idiomes ne sont pas de vraies langues, ayant leur propre cohérence et leur personnalité mais plutôt des montages plus ou moins monstrueux de morceaux de langues reconnues, des macédoines linguistiques pleines de grumeaux, et qui n’ont d’autre intérêt que de fournir le linguiste en documents, ou en fossiles des anciens âges. À moins qu’ils ne soient que le reflet de phénomènes intemporels, comme le lien nécessaire entre l’homme et son milieu naturel, ce que les savants du xviiie et des débuts du xixe appelaient le climat. C’est bien de cela qu’il s’agit dans la prose de Jules Monod, déjà cité :
« Le Niçois est l’habitant qu’on rêve pour cette terre indolente et heureuse, où la vie est si facile et qui ne connaît aucune des tristesses de l’hiver et des frimas. Son caractère distinctif est l’insouciance, et une grande vivacité qui le pousse parfois vers l’inconstance, par le fait des vives impressions du moment… Les Niçois parlent une langue, ou plutôt un idiome cadencé, harmonieux, impétueux comme eux et que Pétrarque appelait la langue du plaisir. »
10Où la rêverie sur la langue rejoint une autre rêverie, celle sur le tempérament des peuples – le Méridional en général étant d’ordinaire, et depuis longtemps, perçu comme simultanément indolent et passionné, en fonction de l’influence que le soleil de sa riante contrée peut exercer sur lui à tel ou tel moment… Il est bien question des Massaliotes ou des Romains ! c’est à l’éternité même d’une terre et d’un climat qu’on a ici affaire.
11Soyons juste : Tout n’est pas de cette encre. Le Dictionnaire, à l’article « Tarn », évoque un autre passé, à propos d’un patois défini comme étant « un reste de cette belle langue romane, si belle et poétique, dont la rude et sanglante invasion des guerriers du nord vint entraver l’essor ». On reconnaît ici un couple indissociable, celui formé par les Troubadours et les malheureux Albigeois, de la Croisade du même nom.
- 5 de Certeau M., Julia D., Revel J., Une politique de la langue, Paris, NRF, 1975, p. 306.
12C’est qu’aux débuts du xixe siècle, on assiste à la redécouverte conjointe de ces deux caractéristiques de l’Occitanie médiévale – une Occitanie qui se trouve ainsi mise, par quelques plumes situées souvent politiquement à gauche, au rang d’aïeule et de la Poésie, et de la Libre Pensée. C’est autre chose que les brumeuses origines celtiques. Et c’est un bel exemple de cadavre dans le placard. Ainsi la terre des méridionaux indolents a été jadis celle des inspirateurs du grand Dante ; et elle a été cette martyre piétinée par les rudes barons du Nord, ces massacreurs guidés par le fanatisme clérical. Et le « patois » des hommes du Sud a été la langue exquise de populations hautement civilisées, avant de déchoir, victime de la violence des barbares. C’est exactement ce que disent, avec indignation, les hommes qui lancent, dans les années 1840, la Renaissance d’oc. Mistral, ses amis, et déjà ses prédécesseurs immédiats, se réclament hautement du souvenir des Troubadours. Leur langue, disent-ils, c’est celle de ces grands poètes, et ils entendent bien lui restituer le lustre qui était le sien avant le cataclysme du xiiie siècle… Les réponses de l’intelligentsia française sont, sur ce point, diverses, et souvent embarrassées. Il n’est pas possible de nier l’existence des Troubadours. Grégoire lui-même ne l’ignorait pas : son rapport du 16 prairial an II l’évoque explicitement, lorsqu’il s’agit de réfuter quelques objections élevées par certains méridionaux contre l’éradication de « patois » « qu’ils chérissent par habitude et par sentiment ». C’est vrai, convient l’abbé : « probablement, au lieu de la langue des trouvères nous parlerions celle des troubadours, si Paris, le centre du gouvernement, avait été situé sur la rive gauche de la Loire5 ». Plus tard, Coquebert de Montbret, publiant en 1831 certains résultats de sa propre enquête, évoquera lui aussi le spectre des vieux troubadours, et ce qui serait advenu si… :
- 6 Mélanges sur les langues, dialectes et patois, Paris, Almanach du Commerce, 1831, p. 27.
« Le languedocien et le provençal (…) seraient sans doute au rang des langues a aussi bon droit que l’espagnol et l’italien, si les cours des Comtes de Toulouse et de Provence avaient subsisté, et si les troubadours avaient eu des successeurs d’une égale réputation (…). Mais une contrée qui cesse de former un état séparé et devient province d’un autre pays perd en même temps ce qui faisait l’illustration de sa langue6. »
13Mais ce petit jeu des si ne mène pas bien loin. Coquebert de Montbret sonne lui-même la fin de la récréation en soulignant deux faits cruels : le Midi n’est pas un état indépendant, et surtout, les successeurs des troubadours n’ont pas été à leur niveau. Voilà un argument bien susceptible de ruiner les revendications des intellectuels occitans au xixe. Il sera d’ailleurs utilisé. Mais le traitement réservé aux troubadours par les intellectuels français au xixe ne se réduit pas à cela. Certains peuvent s’appuyer sur leur souvenir pour dénoncer la réduction au rang de « patois » de leur langue. C’est le cas d’Eugène Baret, qui consacre en 1857 un ouvrage Espagne et Provence, à la célébration des gloires anciennes du Midi :
- 7 Op. cit., p. 25.
« Demandez vous, dit-il à ses lecteurs pour quelles causes cette langue provençale, d’abord cultivée avec tant d’éclat, est demeurée stationnaire depuis 600 ans, et vous vous apercevrez avec chagrin que, non certes le défaut d’esprit chez les races qui la parlent, mais la ruine du pays d’abord, plus tard l’éloignement de la capitale, ont maintenu cette langue dans une sorte d’enfance caduque, et malheureusement le plus gros des populations avec la langue7. »
14Mais Baret n’en tire pas de conséquences plus radicales quant au présent et à l’avenir de la langue. L’histoire a parlé, et seule compte à présent la belle unité de la France… Il est vrai qu’en 1857, la renaissance d’oc commence à peine. Plus tard, d’autres sauront établir le rapport qui existe entre cette renaissance et les grands ancêtres. Voici Léon Bloy, s’exprimant, à propos de Mistral, dans le très parisienne, sinon montmartroise revue Le Chat Noir en mai 1884, et saluant :
- 8 « Le dernier enfant d’Homère », p. 290.
« L’antique langue provençale, aïeule de toutes les langues méridionales de l’occident et nourrice du parricide Dante qui tenta de la faire oublier aux hommes, cette langue de porphyre et d’or, calcinée de son soleil et teintée de l’azur des flots de sa sommeillante méditerranée, (qui) continue de vivre six siècles encore après la formidable expugnation de la Divine Comédie8. »
15Le compliment est joli. Mais, par rapport à celui de Baret, on voit qu’il déplace les responsabilités. Plus de Nord barbare, mais un phénomène purement littéraire, l’adoption, par Dante, du toscan comme langue d’écriture. On retrouve ici l’écho d’un des mythes favoris de la renaissance d’oc ; l’idée que Dante a failli écrire son chef-d’œuvre en occitan ! Mais surtout, il faut bien voir que pour Bloy, l’éloge de la poésie d’oc et de Mistral remplit, dans ce texte particulier, une fonction bien précise. Il l’oppose en effet nettement à la littérature française de son temps, aimablement qualifiée :
« Habituellement traîné par l’exigence du sale métier de critique dans le fétide marécage de la littérature parisienne, je me suis assis et reposé là comme dans un jardin de délices, comme dans un paradis. Mais combien il est difficile d’en parler aux mangeurs de vomissures. »
16C’est de ses lecteurs qu’il est question. Il continue dans le même registre, les traitant successivement de « parfaits pleutres en littérature », avant de clore sa diatribe sur l’évocation des « oreilles mille fois prostituées de l’épouvantable clique de mes lecteurs ». En bref, Mistral, les troubadours, l’occitan, tout cela ne vaut que comme projectile à jeter sur le petit monde des amateurs de lettres, à Paris. Ceci dit, Bloy – occitan d’origine pourtant, n’en aime pas plus que cela les méridionaux, aisément reconnaissables à l’« exacerbante chaudronnerie de leur accent ». Un an plus tard dans une autre revue, le Pal, (janvier 1885) le ton change. C’est qu’il s’agit à présent d’éreinter une artiste, sculpteur de son état et accessoirement épouse de Clovis Hugues, littérateur – en français et en occitan – et par ailleurs député socialiste. Du coup, l’image de la littérature d’oc se modifie sensiblement. Mistral aurait certes pu être « un si bon vacher troubadour dans son pays de cigales et d’oliviers » ; mais il a préféré chercher le succès à Paris, devenant ainsi un « ramasseur de crottin de journaliste sur le boulevard Montmartre ». Tandis que l’on retrouve la référence, cette fois-ci non atténuée, à « l’exacerbante chaudronnerie » de l’accent méridional. Et que les troubadours disparaissent.
17Autant dire que l’équation valorisante Mistral = Troubadours = Beau ne fonctionne pas toujours avec une rigueur mathématique – le propos de Bloy relevant plutôt de la géométrie variable. Mais elle peut aussi s’inverser. Il suffit de démontrer que somme toute, les Troubadours ne sont pas si géniaux que cela. Thalès Bernard, dans son Histoire de la poésie de 1864 est sévère pour leurs « fades galanteries ». Et d’ajouter : « La mollesse du climat invitait les esprits à se réjouir au lieu de les faire penser. » Autant dire que les Troubadours ne sont pas bien sérieux. D’autres vont emboîter le pas. Le marquis de Laincel, dans la très conservatrice France littéraire du 29 septembre 1860 trouve les vieux poètes « grossièrement primitifs », et les traite d’« érotiques assassins » Avant de poursuivre, l’œil fixé sur leurs lointains descendants :
« Ce patois tomba dans de tels bas-fonds qu’il ne saurait en être tiré par aucun de ces emprunts et de tous ces moyens qui s’efforcent vainement de cacher les misères et les pauvretés de la Gueuse parfumée. »
18Joseph Caraguel, qui démolit les félibres dans la Revue indépendante en 1884 est encore plus sévère :
- 9 « M. Mistral et le Félibrige », p. 137.
« La langue d’oc n’est qu’une langue morte, celle bafouillée aux cours d’amour par les flirteuses grotesques et les troubadours niais du xiiie, le vieil idiome des Troubadours, essentiellement propice à la chanson, et dont le vocabulaire restreint, fermé à tous les développements de l’esprit moderne, arrêté aux romans monotones des cours d’amour, devait délimiter étroitement l’envolée de ses aspirations9. »
19Ce verdict sera repris plus tard par Raoul Rosières, dans ses Recherches sur la poésie contemporaine, en 1896. Il y chante les louanges des grands poètes – Hugo au premier chef –, et s’attaque au passage aux Félibres. Et là, nonobstant le titre de son livre, il n’hésite pas à remonter le temps pour régler le compte des ancêtres putatifs de Mistral et de ses amis :
« Cette Provence qui charme le xiie et le xiiie siècles de son gentil ramage d’oiseau invente si peu, pense si peu, observe si peu, regarde si peu que nous ne saurions nous accoutumer à l’idée qu’elle ait jamais pu créer quelque chose » (op. cit., p. 366).
20Ce point de vue peu amène sur les Troubadours ne fait que refléter un consensus chez les spécialistes de littérature française, tôt revenus de l’enthousiasme qu’avaient pu éprouver, pour les poètes du Midi un Sismondi ou un Raynouard. Ils ont apparemment considéré que à trop valoriser ces vieux poètes dont la langue n’était pas le français, on risquait de perturber la belle ordonnance du discours officiel sur l’histoire des lettres nationales – et ce d’autant plus qu’après tout, les Troubadours ne survivent guère à la Croisade albigeoise, cet épisode déplaisant qui voit le Nord envahir le Sud.
21Mais il y a plus : pour certains, l’image des Troubadours renvoie à une image plus générale, celle du Méridional en lui-même, et de ses qualités natives, de ses caractéristiques raciales en quelque sorte. En 1872, le t. VIII du grand dictionnaire de Pierre Larousse résume ainsi le destin de la Provence des Troubadours :
« À moitié espagnole, à moitié italienne, impuissante à s’assimiler la France du Nord, elle devait fatalement être absorbée par elle. »
22Et le critique Hippolyte Babou, vieil ami de Baudelaire, et tenant de la littérature moderne, emboîte le pas dans ses sensations d’un juré, en 1875 :
« Langue chantante, flottante et vagabonde, cette langue de plein vent et de plein soleil, si appropriée un instant à l’humeur voyageuse des rhapsodes du Midi, (…) n’est pas plus faite pour exprimer nettement les tendances de la civilisation moderne que nos mobiles et brillantes populations méridionales n’étaient faites pour donner une nation nouvelle à l’Europe transformée » (p. 202).
23Car le Méridional, au xiie comme au xixe, outre sa parenté évidente avec l’Italien ou l’Espagnol, est par nature « brillant » et « mobile ». Où l’on passe de l’appréciation de la langue à celle de ses locuteurs, et à leur « caractère ».
La langue sonore des bruyants méridionaux
24Rapportée au tempérament des indigènes, tel que le façonne le climat – en vertu, on l’a dit plus haut, de principes énoncés dès le xviiie siècle et qui ont la vie dure – la langue peut certes avoir d’éminentes qualités. Les notices du Dictionnaire géographique et administratif de la France, déjà cité, offrent quelques beaux exemples. Les parlers de la Gironde (t. III, p. 1610) « dérivés des idiomes gascons » (qui sont donc morts depuis cette dérivation) sont, nous dit-on, « plus pittoresques et expressifs que le français ». Le provençal quant à lui sera qualifié, à l’article « Provence », de « langue sonore, riche et harmonieuse ».
- 10 Mes amis et mes livres, Paris, 1883.
- 11 De Certeau, Julia, Revel, op. cit., p. 306.
25Sonore, harmonieux : voilà le lexique de base qui suffit à beaucoup. Eugène Lautier traitant du Félibrige dans le Temps du 28 septembre 1894 célèbre, avec une pointe de nostalgie, liée à ses origines héraultaises, « ce patois sonore, la langue des vacances et des premières libertés de petit homme ». Dès 1883, Marie Jenna, auteur « catholique » très liée à Roumanille, le très conservateur père du Félibrige, salue de même la « langue populaire en Provence », qui a « des énergies, des hardiesses, des harmonies inimitables10 ». Et après tout le topos vient de loin. Le rapport Grégoire accordait une place à part, dans son tableau des patois, à celui du Midi, approprié « au génie d’un peuple qui pense vivement et s’exprime de même ». Il ajoutait : « Par leurs richesses et leurs prosodies éclatantes, ils rivalisent avec la douceur de l’italien et la gravité de l’espagnol11. » Prosper Mérimée, arrivant à Avignon, et se croyant déjà en Espagne ou en Italie, écrivait, pendant la Monarchie de Juillet, à propos des indigènes :
- 12 Notes d’un voyage dans le Midi de la France, cité dans la Revue de l’Enseignement primaire du 2 aoû (...)
« Leur langage fortement accentué, où les voyelles dominent, et dont la prononciation ne ressemble en rien à la nôtre, complétait mon illusion, et me transportait si loin de la France que je me retournais avec surprise en entendant près de moi des soldats du Nord qui parlaient ma langue12. »
26Un peu plus tard, en septembre 1868, à l’occasion des fêtes catalanes et provençales de Saint-Rémy-de-Provence, c’est Desonnaz, dans le journal républicain L’Avenir National, qui salue le chef-d’œuvre de Mistral, « cette douce et alanguie pastorale de Mireio, où luit un rayon du soleil chaud de la Provence ». Au même moment, et à propos du même événement, c’est Francisque Sarcey qui tient ces propos, reproduits par le Figaro :
« Ces mœurs poétiques, ces vives émotions auxquelles le peuple est habitué, les souvenirs nationaux qui sont partout, les ardeurs de ce ciel et les majestueuses aridités du paysage provençal ont droit, peut-être, à être exprimées dans une langue naïve, sonore, éclatante, populaire, et plus apte à réfléchir toutes ces choses pour lesquelles elle a été faite que n’est la langue française, si belle et si glorieuse qu’elle soit. »
27Tandis que son collègue Husson, dans Le Siècle, renchérit en évoquant :
« La tradition de ces vieux langages qui ne manquent ni d’énergie ni de grâce, ni de naïveté, et qu’il faut garder dans une intention archéologique, comme on garde les vieux meubles, les vieilles armes, les vieux monuments, souvenirs des temps passés. »
28En 1882, Louis Favre publie à Niort un ouvrage de vulgarisation sur Les patois de la France, bâti à coup d’emprunts à l’enquête Coquebert de Montbret et d’hypothèses linguistiques tantôt dépassées, tantôt hasardeuses. Mais il adore son sujet, et notamment les « patois » du sud :
« S’ils sont rudes dans le nord et l’ouest, ils offrent une extrême élégance, et une parfaite délicatesse dans le Midi. Rien n’est doux et harmonieux comme ce beau dialecte provençal, qui exprime les passions les plus vives dans le langage le plus pathétique et le plus entraînant (…) on parlera toujours le provençal tant qu’il y aura un poète dans cette région, et il en existera toujours car l’homme naît dans cette contrée avec une âme vive et impressionnable, sensible à toutes les beautés de la nature » (p. vii).
29Même sympathie chez Georges Lecomte (Les lettres au service de la Patrie, Paris, 1912) qui célèbre les charmes de l’œuvre de Mistral :
« Et c’est avec orgueil que la littérature française revendique comme sienne cette œuvre saine et forte, écrite en un robuste et nerveux parler de France, si expressif, si joliment et mélodieusement évocateur, où se retrouvent avec tant de noblesse et de charme les paysages, les habitudes, l’esprit et les travaux d’une des provinces françaises les plus séduisantes et les plus caractérisées » (p. 64).
30Une Provence au surplus remarquable par son « ciel en fête » qui en fait une « terre de joie et de douceur ».
- 13 Paris, Didier, 1904, p. 161 et 163.
31Cette idée, on la retrouve chez un voyageur conservateur visitant en 1904 Les routes d’Arles, André Godard. Lui aussi fait de la Provence un pays « d’énergie de joie », et de sa langue « esthétique et sentimentale » un idiome « presque aussi féminin que l’italien13 ».
32On pourrait multiplier des citations de la même encre. Elles manifestent toutes une certaine sympathie fascinée pour la belle langue du Sud. Cette langue, ils l’entendent à la fois sonore et harmonieuse, faite pour la poésie comme l’est l’italien. Ils la voient aussi, passé le stade des impressions auditives, comme le reflet direct du tempérament d’un peuple conditionné par son climat. Le chaud soleil du Midi rend les hommes vifs et impressionnables. Il les rend aussi sensibles au Beau. Comment leur idiome ne serait-il pas adapté à ce caractère, qui explique la précocité de la littérature des Troubadours ? On le voit, tout se tient.
33Seulement, il y a une limite. L’article « Gironde » du Dictionnaire géographique et administratif, cité plus haut, conclut, à propos des patois locaux : « Ils manquent de profondeur, et ne peuvent guère par exemple se prêter à l’expression des pensées abstraites ni au langage scientifique. » Godard renchérit : « Le provençal est certes une belle langue, mais non pratique ou philosophique comme les idiomes celto-germains. » Voilà une nuance, chez ces admirateurs, pour qui beauté et Raison ne vont pas ensemble. Chez des auteurs qui n’éprouvent aucune admiration pour le beau Midi ensoleillé, la nuance se transforme aisément en attaque frontale.
34Il y a d’abord ceux pour qui la « sonorité » des parlers du Midi, loin d’être « mélodieuse », est d’abord et avant tout bruyante. On l’avait entrevu avec les remarques peu amènes de Léon Bloy sur « l’exacerbante chaudronnerie » de l’accent méridional. On trouve quelque chose du même genre, à peine implicite, chez Daudet, dans la série des Tartarin, avec ce personnage d’Excourbaniés et son refrain ordinaire « fèn de brut », faisons du bruit !. La musique du Sud agace. Le grand critique Jules Lemaître, rendant compte de la tragédie de Mistral « La Reine Jeanne » a ces mots :
« La langue est trop gaie, trop chantante, trop harmonieuse, trop pleine d’onomatopées, trop de ou et de oun, et trop de dz et de ts dans la prononciation. C’est une langue joyeuse. La Reine Jeanne est une fête du soleil. »
35Le même, rendant compte de la représentation en 1888 de la tragédie d’Aubanel, « Le pain du péché », dans une traduction de Paul Arène, décrit ainsi le public :
« Il y avait autour du drame, pendant les entractes, un bruit de félibres très excités, et comme un crépitement d’ardentes cigales. Les uns disaient : “Té, c’est de l’Eschyle !” Et les autres : “C’est du Shakespeare, vé”. Et tous : “C’est la Phèdre provençale, pas moins !”. »
- 14 Impressions de théatre, 3e série, Paris, Lecène, 1892, p. 115-129, pour la Reine Jeanne ; 2e série, (...)
36En bref, conclut le critique, il y a là « plus d’assent que d’accent, je veux dire plus de Midi que d’humanité… Et je ne sais pas bien encore, à l’heure qu’il est, si la tragédie d’Aubanel est shakespearienne ou tartarinesque14 ».
37Voilà qui est gracieux. Mais c’est surtout un topos qui remporte un franc succès. Dauber sur les sonorités étranges du parler d’oc fait presque figure de lieu commun journalistique. Fernand Vanderem massacre les félibres dans un article paru dans la relativement moderne Revue Bleue en 1891. Il décrit notamment une récitation de vers provençaux :
- 15 Revue Bleue, mi-août 1891, p. 248-252, et 29 août, p. 271-275.
« La poésie provençale miaule : loung, broung, boun, bado, vado, iaou,vaou, ouro, dzoung, loung, troun de l’air du troun de dious. Le diseur rugit, brame, hennit, barrit. On écoute, effaré, avec une vague envie de se jeter sous la table, de se fourrer sous les banquettes, ou simplement d’ouvrir son parapluie15. »
- 16 Paris, Grasset, 1910. Il y est question de « Clemenço, la flour d’Avignoun/ Avé soun petit courbeil (...)
38Paul Reboux et Charles Muller suivront à peu près la même voie, dans leur illustrissime À la manière de, en attribuant à Mistral des vers en un étrange charabia hérissé de o, de ou, et de troun de l’air, juron attribué aux marseillais et popularisé par Daudet16. Là encore, on pourrait multiplier les exemples de ces journalistes qui font rire leur public à coup de « fouchtras » ou de « cadédious », ou toute autre formule connotée comme typiquement méridionale.
39Quant à la parenté des idiomes du Sud avec l’italien ou l’espagnol, il en est qu’elle ne séduit guère. Un certain Bouzeran, « professeur d’unité linguistique » attaque violemment l’occitan dans les années 1830 : ce n’est, dit-il, qu’une « imitation grossière de la langue nationale, une corruption monstrueuse de cette langue qu’ont écrite et parlée Racine et Fenelon ». Et d’ajouter :
- 17 Cité par Pierquin de Gembloux, L’histoire littéraire, philologique et bibliographique des patois, P (...)
« Je rougis de continuer cet ignoble langage où disparaissent à chaque mot les éléments précieux sur lesquels doit s’appuyer la pensée, je veux dire les consonnes. Tels sont encore ces idiomes qu’on appelle espagnol, portugais, italien, où les belles et puissantes expressions du peuple-roi se trouvent mutilées, tronquées, anéanties, dans la bouche de ces peuples imitateurs et copistes17. »
40Le même thème reparaît plus tard sous d’autres plumes. Celle du critique Francis Magnard, dans le Figaro du 28 avril 1864 (« La revanche des Albigeois »). Il commence par se débarrasser des Troubadours, ces gens qui « faisaient commerce de riens prétentieux et de fades concettis ». Puis il élargit son propos :
« Il faut bien l’avouer, l’on ne pense que dans les pays du Nord, le Midi se contente de peindre, ou plus exactement d’enluminer les objets. Du sentiment, point ; une sensualité toute climatérique. Les langues y sont tantôt, comme l’italien, un parlage de femmes, une conversation de caillettes, tantôt, comme l’espagnol, un assemblage de mots retentissants, donquichottesques, tout à fait appropriés à de grands sentiments qui sont à l’héroïsme ce que sont les géants aux grands hommes. »
41Où l’on voit que le soleil n’engendre plus l’harmonie et la douceur des sons mélodieux. En 1884, c’est au tour de Caraguel, que nous avons déjà rencontré, de reprendre l’antienne, aux dépens de ceux qui rapprochent le provençal des Félibres de l’italien, ainsi qualifié :
« Ah, le joli bafouillage de vieillards gagas et de marmots geignants que c’est en effet, avec ces a, ces i, ces o, ces ou, avec sa courte et monotone série de cris inarticulés, presque aussi courte et monotone que le miaou des chats ! À l’ouïe de ce langage sans virilité, dégénéré du si expressif latin, comme on se rend compte de la décadence profonde de ce peuple qui fut le si rude meneur du monde. Comme on s’explique aussi que la maîtrise intellectuelle et morale du monde appartienne aux races dont la langue est puissante, formulée, variée, charpentée de consonnes, âpre ou douce selon qu’il le faut. Pour l’italien, pour le provençal, ce sont des langues qui ne se parlent pour ainsi dire pas, qui se fredonnent et se bredouillent, des langues d’opéra, des langues de peuples qui ne pensent pas encore, ou qui ne pensent plus » (op. cit., p. 140).
42Voici enfin une citation d’un certain Alfred Poizat, auteur en 1911 d’une somme bien pensante intitulée Classicisme et catholicisme. Au contraire de nombre de ses collègues conservateurs qui voient alors dans Mistral le champion du classicisme contre la littérature moderne, Poizat ne le supporte pas. Après avoir affirmé : « La langue de Mistral ne survivra que comme langue morte », il enchaîne :
« Si les autres langues et en particulier l’italien abondent de chants épiques, c’est que ne sont pas des véritables langues. Toutes celles du Midi sont d’anciens patois, qui portent encore, dans leurs désinences en a et en o, la preuve qu’elles ne sont en fait que de la basse latinité, quelque chose comme du latin de cuisine… tantôt c’est comme un gazouillage d’oiseau, tantôt ce sont des sonorités emphatiques et que l’orateur accompagne nécessairement de roulements d’yeux terribles et de gesticulations désordonnées » (p. 138).
43Au-delà de leur parenté textuelle qui ne doit peut-être rien à la coïncidence, ces diverses opinions sont instructives.
44On voit bien qu’elles constituent en fait l’inversion malveillante du discours précédent. Là où les oreilles septentrionales se laissaient charmer par les sonorités des « patois » du sud, éclos au grand soleil, et reflet des passions d’un peuple à l’esprit vif, nos auteurs n’entendent qu’agaçants bruits animaux, plus risibles que mélodieux, et de toute façon vide de sens. Le Méridional ne pense pas. Seul le Nord pense. On ne peut séparer ces opinions d’un courant beaucoup plus vaste, qui remonte d’ailleurs aux origines du siècle sinon plus haut, et pour qui le climat méridional, mais aussi la composition du mélange racial des bords de la Méditerranée, (dès que l’anthropologie physique entreprend de classer les « races » dans la seconde moitié du siècle) ne peuvent donner que des populations inférieures. Et l’image du Méridional de France n’est ici que le reflet de celle de l’Europe du Sud toute entière, avec ses nations archaïques et sous-développées, si peu conformes au modèle du bon Aryen conquérant.
- 18 Une politique de la langue, op. cit., p. 114.
45On remarque aussi la caractérisation des langues du Sud comme langues « à voyelles », déjà présente chez Mérimée. Nous renvoyons ici à ce qu’écrivait Michel de Certeau à propos des réponses à l’enquête de Grégoire, où ce thème des voyelles était déjà présent : « Dans cet univers des voyelles, partout bruissent les particularités. Un univers vocal de l’idiotisme s’oppose au règne consonnal des “idées” qui est celui de l’universel, de la langue et des lumières18. » Nous nous trouvons ici, avec ces diatribes excessives, au confluent de plusieurs des courants idéologiques qui marquent le siècle. Et à travers la caractérisation des langues, c’est bel et bien un tableau hiérarchique des peuples qui est ici mis en place. Il importe peu en l’occurrence que les a priori idéologiques des zélateurs de la langue de la raison ne soient pas nécessairement les mêmes que ceux des amoureux des peuples aryas. L’important est la diffusion d’un discours de dévalorisation « scientifique » des peuples du Sud, et l’intégration dans cet ensemble d’un Midi qui du coup semble bien peu français…
Comment peut-on écrire en patois ?
46Si l’on ne peut penser en occitan, à quoi bon, dès lors, s’obstiner à l’écrire ? Et surtout, de quel droit les Félibres prétendent-ils faire de leur « patois » une véritable langue littéraire, apte à lutter avec le français sur son propre terrain ? Il nous faut voir maintenant la dernière catégorie des adversaires du « patois méridional », ceux qui entendent bien délimiter le champ exclusif de son expression.
Là encore, le discours dominant se met assez tôt en place.
47En 1809, un érudit gardois, Jean-Julien Trélis, prend la parole devant l’Académie de Nîmes pour y lire un texte sur le vulgaire du pays qu’il a déjà adressé à Coquebert de Montbret. On trouve dans ce texte toutes sortes de choses. L’idée que les fameux Serments de Strasbourg ont été prononcés en occitan (Trélis souligne pour son auditoire l’hallucinante ressemblance qui existe entre la langue des Serments et le languedocien de son temps. Ressemblance qui s’explique, d’ailleurs : le texte qu’il donne est en fait la traduction, en languedocien, du vrai texte…). L’idée que de tous les patois méridionaux, celui du Gard est le plus beau. On y trouve aussi des œuvres de la main de Trélis lui-même, en l’occurrence des traductions d’Anacréon. Mais on y trouve aussi ce jugement sur les aptitudes du « patois » :
- 19 Nous avons publié ce texte dans la revue Lengas, n° 24, 1988, p. 101-118.
« La noblesse, la sévérité, la discussion sont inaccessibles pour lui. Mais la peinture des mœurs domestiques, les tableaux champêtres, le règne pastoral, la grâce, la naïveté surtout, voilà ses attributions, et elles sont assez étendues19. »
48En d’autres termes, le patois, lié à la vie des champs, ne saurait parler convenablement de rien d’autre. C’est une opinion alors assez répandue, y compris d’ailleurs, on le voit, chez ceux-là mêmes qui entreprennent d’écrire en occitan. Langue de la familiarité, du burlesque, de la nostalgie arcadique, le « patois » a ses mérites, à condition bien sûr de savoir rester à sa place, et de laisser au français les choses sérieuses. On pourrait croire que la découverte des Troubadours et le développement de la Renaissance d’oc ont amené l’opinion à réviser ce jugement. Or, il n’en est rien.
49On le voit nettement à la lecture de certains des comptes-rendus suscités par la première grande œuvre de Mistral, Mirèio, qui entendait précisément faire la preuve de la capacité de l’occitan à tout dire, voire à relayer le français dans le rôle de grande langue de culture pour la fin du siècle. Ce n’est pas du tout comme cela que les critiques voient les choses. Prompts à s’émouvoir devant un poème défini unanimement comme « charmant », « rustique » et « pittoresque », reflet émouvant des mœurs naïves du petit peuple méridional, beaucoup refusent d’aller plus loin. Comme ce Guardia qui rend compte du poème dans la Revue de l’Instruction Publique, le 29 décembre 1859 : il est Catalan – ce qui ne l’empêche pas de prophétiser la mort prochaine de la toute récente Renaixença barcelonaise. Pour lui, le catalan et le provençal, langues du passé, sont impropres à la création véritable :
« La grande poésie est défendue à ces idiomes imparfaits ou dégénérés qu’on appelle avec grande raison des patois. Ce que j’ai vu de mieux dans les poètes patois de la Provence, du Languedoc et de la Gascogne, c’est la poésie burlesque, la satire virulente ou la farce grossière. »
50Celui qui va le plus loin, alors, dans cette direction, celui aussi qui a le mieux compris, pour mieux les refuser, les ambitions de Mistral, c’est l’universitaire Saint-René Taillandier. C’est un des piliers de la prestigieuse Revue des deux mondes. C’est aussi un bon connaisseur de la littérature allemande. C’est enfin l’homme qui avait salué, en 1852 Li Prouvençalo, la première anthologie dans laquelle apparaissent ceux qui ne sont pas encore les Félibres. La préface qu’il avait rédigée à cette occasion rattachait le mouvement provençal au mouvement plus général de tous ces petits peuples qui au milieu du siècle redécouvrent leur langue, leur culture et leur histoire. Mais dès ce moment, il posait une limite à leur effort : leur domaine, ce devait être celui de la littérature moralisante à destination d’un peuple trop facilement séduit par les mauvais livres, ceux qui poussent à l’émeute. Face à Mirèio, il est donc embarrassé : le jeune Mistral suit-il le bon chemin ? Ne tend-il pas à se croire assez fort « pour rivaliser en provençal avec la littérature de la France » ? Le problème, c’est que ce n’est pas possible : sa langue n’est pas faite pour la grande littérature :
« Le langage dont il se sert, très riche pour l’expression des choses simples, très approprié aux peintures populaires et rustiques, devient pauvre, stérile, plein de gaucherie et de sécheresse dès que la pensée s’élève. »
Mistral ne ferait-il pas fausse route ?
- 20 Revue des deux mondes, octobre 1859, p. 826-842.
« Voyez en effet quelle situation fausse ! Il écrit en provençal pour des lecteurs qui n’entendent point le provençal. Quant au peuple des champs et des montagnes, en supposant même qu’il ne fut pas souvent arrêté par tel mot tiré d’un vieux livre, par telle locution empruntée à un autre dialecte, il n’apprécierait qu’à demi des beautés de composition et de style destinées surtout à un public savant. La logique exigerait que M. Mistral, sans cesser d’étudier cette nature du Midi (…) confiât ses impressions à la langue de Victor Hugo et de Lamartine20. »
51Le tout agrémenté de considérations perfides sur la mise en scène qui a entouré le lancement du poème : Mistral a fait la chasse aux « bons articles » auprès des critiques de la capitale : est-ce vraiment là le comportement d’un vrai chanteur populaire naïf et rustique ?
52En bref : on ne peut faire de la littérature en patois, ou alors ce n’est plus du patois, mais une langue artificielle fabriquée par Mistral lui-même à coups d’emprunts aux Troubadours et aux divers parlers d’oc (cet argument sera souvent repris par la suite)
53Saint-René Taillandier n’est pas un isolé. Voici quelques variations sur les thèmes qu’il a définis.
En 1862, le Marquis de Laincel publie des Troubadours aux félibres. Pour ce qui est des premiers, son opinion est toujours aussi négative que celle qu’il exprimait dans la France littéraire deux ans plus tôt. Quant aux Félibres, il ne les aime guère. Leur projet est utopique :
« Dans l’état où il a été abandonné, le provençal doit donc être banni de tous les genres qui exigent de la force ou de l’élévation. Une tragédie en patois serait le comble du ridicule » (p. 46).
54À la même époque, les Félibres entreprennent de conquérir le Languedoc. Ils utilisent pour ce faire un concours poétique de « langue romane » qui existait avant eux, organisé par la Société Archéologique de Béziers. Si certains des membres de cette docte société leur sont favorables – au point d’ailleurs d’adhérer au Félibrige – d’autres sont plus réticents, comme le rapporteur du concours de 1862, Laurès :
- 21 Bulletin de la Société Archéologique de Béziers, 1862, p. 317.
« Les candidats se sont comme donnés le mot pour nous envoyer des pièces telles que poèmes, élégies, odes ou épîtres, toutes dans le genre sérieux. Et cependant, ce genre ne convient pas aussi bien, ce me semble, au génie de la langue néo-romane que la poésie frivole ou badine, et spécialement que la satire, le conte ou la fable21. »
Son collègue Coste, en 1866, enfonce le clou :
« La plupart de ces pièces traitent de sujets sérieux et élevés qui demandent beaucoup de talent pour être convenablement développés dans notre langue populaire, dont le génie semble particulièrement favorable à la satire et à l’églogue. »
Et de citer… Saint-René Taillandier, l’expert parisien…
55Les Parisiens, justement, ne sont pas en reste. Ulysse Pic, commentant la mort de Jasmin, le populaire poète agenais, dans le Nain Jaune du 19 octobre 1864 a ce jugement :
« La langue d’oc, telle qu’elle est restée depuis que la langue d’oil prévalut, est trop restreinte pour se prêter à une œuvre poétique de quelque étendue. Elle peut fournir en genre descriptif des tropes d’un effet ravissant, mais c’est tout. Dans un ordre d’idée élevé et de sentiments délicats, le vocabulaire fait défaut. »
56La même année, Elie Reclus, frère des géographes que nous avons vus plus haut, traite de Mistral dans le Monde maçonnique. En dehors de menues accusations de passéisme et de cléricalisme adressées au poète, il formule cette sentence sur sa langue :
- 22 Le Monde maçonnique, août 1864, « Mireille de Mistral », p. 248.
« Autant cette langue est féconde pour tout ce qui est plastique, autant elle est pauvre et stérile pour tout ce qui est abstrait. Toute spontanée, elle est incapable de réflexion, le plus noble de nos attributs. C’est un enfant qui restera enfant toute sa vie et qui préférera mourir que d’entrer dans nos idées et nos habitudes modernes22. »
57Reclus est un homme de gauche. Mais est-il si éloigné, sur ce sujet précis, du conservateur Saint-René Taillandier, ou du grand critique légitimiste Armand de Pontmartin, qui rend compte, le 11 mars 1863, dans la Gazette de France, du second poème de Mistral, Calendau ?
« Je me suis convaincu que la langue provençale se prête à la naïveté, à la familiarité, à la passion, au trait, à la satire, à la farce, à l’idylle, mais non à la poésie idéale ou au ton de l’épopée. »
58L’obstination de Mistral et de ses amis ne désarme pas la critique. En 1880, le poète Jean Aicard, publie une épopée rustique à sujet provençal, Miette et Noré, qui n’a d’ailleurs pas révolutionné le paysage littéraire français. Elle s’ouvre sur des considérations théoriques destinées à expliquer pourquoi Aicard n’a pas écrit en occitan :
« Ma pensée est moderne, ma langue devait être française. Quant aux patois, ils sont, et c’est tout simple, impuissants à rendre les idées nouvelles. Le Provençal est un idiome mort qui correspond admirablement aux choses mortes, à la légende, à la foi. Dites en provençal ces mots ; L’humanité, le Beau, le vrai, vous patoiserez du français et vous prononcerez des vocables incompréhensibles pour qui ne sait que le provençal. »
59Laissons pour finir la parole à deux théoriciens. Le premier est Thalès Bernard, auteur en 1864 d’une monumentale Histoire de la poésie. Les Félibres ne le convainquent pas, ni leur langage. Et il explique lumineusement pourquoi :
« Pour rénover la poésie, il ne faut pas exprimer dans la langue du peuple les sentiments de la poésie cultivée. Il faut au contraire exprimer dans une langue raffinée et cependant naturelle les sentiments du peuple, afin d’inspirer à celui-ci le goût de l’art et de la perfection » (p. 810).
60Nous avons déjà rencontré le second : il s’agit de Raoul Rosières, en 1897, qui condamne les deux illusions majeures des félibres :
« S’imaginer que la renaissance des idiomes locaux n’a rien d’incompatible avec l’œuvre de fusion des divers mondes provinciaux en une même masse nationale qui se poursuit depuis tant de siècles ; admettre qu’une langue populaire est aussi apte qu’une langue littéraire a exprimer des idées de lettrés, ce qui ne s’est jamais rencontré chez aucun peuple. »
On ne saurait mieux formuler l’orthodoxie diglossique.
61Au terme de cette promenade dans le monde des critiques et des journalistes français du xixe siècle, quelques réflexions s’imposent.
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On parle beaucoup de l’occitan au xixe siècle. Pas tellement de l’occitan que parlent les paysans du Sud, mais beaucoup de celui qui s’écrit, qui prétend donc entrer dans un domaine réservé aux grandes langues. Le premier, abandonné aux rustres de campagnes lointaines, ne gêne guère. Le second pose problème, en ce qu’il impose une réponse.
-
Cette réponse n’est pas toujours négative. Nous avons rencontré des « amis » du « patois ». Le fait qu’ils soient minoritaires dans notre échantillon ne doit pas tromper. Il y en a d’autres. Mais si ils ne figurent pas ici c’est que les compliments qu’ils adressent aux Félibres ne visent nullement leur langue, mais le contenu supposé de leurs poèmes En gros : les Félibres défendent les vraies valeurs de la vraie France face à la modernité destructrice. On glisse donc prudemment sur le fait qu’ils n’écrivent pas en français ; l’important, c’est que les propos qu’on leur prête sont, eux, conformes à ce que doit dire un vrai Français. Ceci est la variante de Droite. La variante de Gauche félicite les Félibres pour leur amour de la petite patrie, un amour qui prépare les cœurs au seul vrai amour, celui de la Grande Patrie, la France. Que la France des uns et des autres ne soit pas la même n’empêche pas que ces auteurs se rejoignent au moins sur un point : l’habileté avec laquelle ils évitent de parler de la langue des Félibres… Nous sommes ici dans le domaine de la récupération politique, non dans celui de la vraie prise en compte critique. Mais au total, et même chez les amis des Félibres, rares sont ceux qui acceptent vraiment, de bon cœur, leur particularisme linguistique. Ceux qui le font le font en général, on l’a bien vu, sur la base d’impressions superficielles – la « beauté » de la langue, l’agrément qu’on éprouve à l’entendre – pas nécessairement à la comprendre.
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Mais pour beaucoup, la langue constitue un obstacle majeur, et un motif à condamnation. Cette condamnation n’est pas motivée par des raisons politiques. Nous venons de le voir, les amis des écrivains d’oc se recrutent aussi bien à Droite qu’à Gauche, et leurs ennemis aussi. Et au-delà des spécificités de chacun, il arrive que les uns et les autres utilisent les mêmes arguments. Par ailleurs, l’on ne voit guère que l’existence de la littérature et de la langue d’oc aient suscité des appréhensions quant à leur compatibilité avec l’appartenance à la France. Nos critiques ne craignent pas de voir une Occitanie ressuscitée revendiquer sa séparation d’avec la Grande Nation. Pour eux, les « Méridionaux » ont certes leur spécificité, mais ils ne constituent pas vraiment un peuple, une communauté distincte contenue dans l’espace français, et éventuellement tentée d’en sortir. Le « Sud » renvoie nécessairement à un Nord, et ses habitants constituent un versant – plus ou moins bien considéré – du Tout hexagonal. Il n’y a pas une question méridionale, potentiellement dangereuse pour l’Unité de la Patrie.
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Il ne s’ensuit pas pour autant une acceptation joyeuse de la différence occitane, comme élément à part entière d’une culture nationale qui s’appellerait diversité. En dernière analyse, les « patois », fussent-ils mélodieux, doivent disparaître. Les uns s’en réjouissent, au nom du Progrès ou de l’Unité, d’autres le déplorent, au nom de la beauté du mort. Mais le sort de la langue est bel et bien scellé.
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On voit bien que le discours sur l’occitan s’organise autour d’oppositions simples et claires : Passé/ Présent, Sud /Nord, métissage/pureté, mort/vivant, son/sens, Passion/Raison, ville/campagne, peuple/élites. Enfermé dans un des termes de l’alternative, et pas dans le mieux connoté, l’occitan ne saurait en aucun cas en sortir.
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Allons plus loin. Ces oppositions définissent aussi une triple hiérarchie. Celle qui subordonne les langues du Passé à celle de la France, langue universelle de l’Avenir. Celle qui distingue le grand sud européen sous-développé, celui qui est du mauvais côté de la ligne Saint-Malo-Genève, au Nord des peuples rationnels et développés. Ici, le statut de la langue renvoie à celui des peuples méditerranéens, qui ont eu jadis leur heure de gloire, mais ne comptent plus. Celle enfin qui oppose les hommes de culture – une culture qui ne peut que parler français, et un bas-peuple analphabète englué dans des pratiques linguistiques primaires, incapable de ressentir ou d’exprimer la vraie Beauté, ou la Raison.
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Faut-il conclure de la fréquence des jugements négatifs portés sur la « race » méridionale à une hostilité foncière du Nord pour le Sud, à une incompatibilité ethnique ? Ce serait oublier un fait tout simple. Bouzeran, Caraguel, les frères Reclus, Babou, Aicard, Trélis, de Laincel… Ces hommes viennent du Sud ! La violence de leur propos renvoie peut-être tout bonnement à ce que les sociolinguistes occitans et catalans appellent l’auto-odi, la haine de soi, chez des hommes qui ont fait tant d’efforts pour se conformer au modèle dominant qu’ils ne peuvent supporter que d’autres prétendent se faire entendre sur le marché culturel sans avoir sacrifié leur culture native, sans avoir dépouillé le vieil homme. Au-delà de la surenchère indispensable à qui veut prouver à tous qu’il est vraiment intégré à la culture des élites malgré l’impureté de ses origines, il y a chez ces hommes quelque chose de pathétique.
-
Il nous semble que ce qui sous-tend l’ensemble de ces représentations négatives de l’occitan, c’est le statut des acteurs, et de leurs langues, dans la société. Ce qui interdit à l’occitan, malgré Mistral et les Troubadours, d’accéder au rang de vraie langue, de celles qui valent par ce qu’elles disent plus que par le pittoresque de leurs sonorités, c’est l’infériorité sociale de ceux qui le parlent. Des paysans ne sauraient avoir une langue qui leur est propre, ils n’ont que des patois, jusqu’à ce qu’ils en soient libérés par le français de l’école. Ce qu’il y a sous le mépris manifesté par tant d’intellectuels du temps à l’égard de l’occitan, c’est le mépris du nanti pour le perdant du jeu social. Ce mépris vient de loin, d’avant 1789. La Révolution n’a fait que le reprendre à son compte. Il nous semble bien que c’est la méfiance face à une paysannerie incontrôlable, et qu’il faut mettre au pas, qui motive fondamentalement l’action de Grégoire de 1790 à 1794. Nullement la peur d’éventuelles menées séparatistes s’appuyant sur des particularismes locaux.
-
Ce qui nous amène, pour finir, à nous poser des questions sur l’exception sociolinguistique française. Nous ne croyons pas que la vision des « patois » en France soit l’application de la théorie « républicaine » sur l’unité du corps social autour d’une Nation à laquelle on aurait choisi d’adhérer. Cette théorie, c’est vrai, condamne les regroupements particuliers qui fractionneraient la communauté des citoyens libres et égaux. Mais nous avons vu que cet argument n’est jamais cité par nos auteurs. Mieux, ou pire : mis à part le célèbre de texte de Renan de 1882, il semble bien que l’affirmation nationale en France à la fin du siècle ne se réfère jamais à cette théorie. Ce qui fait la Nation pour les hommes du temps, c’est l’attachement à la France-Mère-Nation, le culte de la Patrie basé sur l’amour de sa Terre. Dans cette perspective, la question des « patois » est en dehors du champ strictement politique – ce qui explique – nous l’avons dit plus haut – que l’on trouve des partisans et des adversaires de l’occitan aussi bien à droite qu’à gauche, et que les arguments avancés soient souvent communs aux deux camps.
62Ce qu’il y a d’exceptionnel alors dans la situation française, c’est l’habileté du travail de camouflage idéologique effectué par nos intellectuels. Le mépris glacé pour le rustre balbutiant se cache derrière des considérations émues sur la beauté et la précision inégalables du français. Et la condamnation du « patois » est assortie des circonstances atténuantes. Il y aura bien une place pour le sonore parler des brillantes populations du Sud, avant qu’il disparaisse, à condition qu’il ne cherche pas à en sortir : il pourra amuser, de façon reposante, par ses accents mélodieux et ses mots savoureux, cueillis dans des terres ensoleillées qui dès le xixe siècle évoquent déjà des idées de vacances. Qui oserait prétendre ensuite qu’on ne le « reconnaît » pas ?
63Sinon ces écrivains d’oc qui s’obstinent à revendiquer les clés qui les libéreront de cette cage dorée. Ce que signent tous nos textes, c’est l’échec, dans ce champ culturel national si bien quadrillé, et de si longue date, du projet des Félibres, qui avaient cru un moment que, comme Villemain l’avait dit à Mistral au temps de Mirèio, la France était assez grande pour avoir deux littératures.
Et plusieurs langues.
Notes
1 Discours recueillis par le président des Félibres de Paris, Sextius Michel, La Petite Patrie, Paris, 1894.
2 Archives Départementales de la Drôme, 14 T 6-7.
3 BM de Rouen, fonds Coquebert de Montbret, Mss 433.
4 Ibidem, Mss 183.
5 de Certeau M., Julia D., Revel J., Une politique de la langue, Paris, NRF, 1975, p. 306.
6 Mélanges sur les langues, dialectes et patois, Paris, Almanach du Commerce, 1831, p. 27.
7 Op. cit., p. 25.
8 « Le dernier enfant d’Homère », p. 290.
9 « M. Mistral et le Félibrige », p. 137.
10 Mes amis et mes livres, Paris, 1883.
11 De Certeau, Julia, Revel, op. cit., p. 306.
12 Notes d’un voyage dans le Midi de la France, cité dans la Revue de l’Enseignement primaire du 2 août 1896, p. 705.
13 Paris, Didier, 1904, p. 161 et 163.
14 Impressions de théatre, 3e série, Paris, Lecène, 1892, p. 115-129, pour la Reine Jeanne ; 2e série, 1889, p. 164 sq. pour Aubanel.
15 Revue Bleue, mi-août 1891, p. 248-252, et 29 août, p. 271-275.
16 Paris, Grasset, 1910. Il y est question de « Clemenço, la flour d’Avignoun/ Avé soun petit courbeilloun/ Remplissou di cocons, tarabin-taraban » etc. Dans le même registre, le polémiste antisémite Julien Mauvrac imagine plaisamment une tragédie en « patois » où figurerait ce vers : « quellos cuissots de bœufos lourdos de doublo graisso » (Journal illustré, 3 octobre 1897).
17 Cité par Pierquin de Gembloux, L’histoire littéraire, philologique et bibliographique des patois, Paris, 1841, p. 190.
18 Une politique de la langue, op. cit., p. 114.
19 Nous avons publié ce texte dans la revue Lengas, n° 24, 1988, p. 101-118.
20 Revue des deux mondes, octobre 1859, p. 826-842.
21 Bulletin de la Société Archéologique de Béziers, 1862, p. 317.
22 Le Monde maçonnique, août 1864, « Mireille de Mistral », p. 248.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Philippe Martel, « L’image de l’occitan dans l’opinion au xixe siècle », La Bretagne Linguistique, 12 | 1998, 195-217.
Référence électronique
Philippe Martel, « L’image de l’occitan dans l’opinion au xixe siècle », La Bretagne Linguistique [En ligne], 12 | 1998, mis en ligne le 01 décembre 2021, consulté le 10 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/lbl/3640 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lbl.3640
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