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De la difficulté d’être soi-même entre France et Allemagne, entre modernité et tradition

The difficulty of being oneself, between France and Germany, between modernity and tradition
Frédéric Mekaoui
p. 229-241

Résumés

Partant d’un corpus de discours épilinguistiques de locuteurs alsaciens, cet article vise à interroger la notion d’identité, dans ses rapports au dialecte local, à la langue française et à la langue allemande. La nature composite (notamment dynamique et interactive) de l’identité est d’abord rappelée, ce qui oblige à lui préférer, à la suite de la psychologie sociale, celle de stratégies identitaires. L’application de ce cadre à l’examen des représentations courantes renvoie à l’expression d’une spécificité alsacienne ressentie par les acteurs. Il permet également de faire émerger des traits essentiellement négatifs attachés tant aux dialectes germaniques qu’au français régional d’Alsace. Ce qui se traduit par des formes variées de crises identitaires, plus ou moins aliénantes en fonction des ressources dont disposent les témoins pour analyser leur situation individuelle et leur rapport à leurs langues.

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Texte intégral

  • 1 Pour le questionnaire des enquêtes, de même que pour les grands traits de la « conscience linguisti (...)
  • 2 Cf. C. Camilleri et coll., 1990.

1Dans le cadre des enquêtes sur la « conscience linguistique » des locuteurs dialectophones alsaciens1, notre attention a été plus particulièrement retenue par la question de savoir s’il faut parler alsacien pour être Alsacien. Cette interrogation a constitué le point de départ de notre réflexion et nous a amené à envisager les possibles relations entre ce qui est communément appelé « l’identité » et la langue. Ce faisant, nous nous sommes heurté à la difficulté de définir la notion d’identité qui est de nature composite. À cette fin, nous avons emprunté les outils et les analyses de la psychologie sociale (Camilleri, Lipiansky, Taboada-Leonetti, Vasquez, Kastersztein…)2, et nous avons tenté de les appliquer au discours épilinguistique de trois locuteurs dialectophones alsaciens qui constitue notre corpus.

2Le cadre général de notre recherche étant ainsi posé, notre contribution s’articulera autour de deux points. Nous chercherons, dans un premier temps, à cerner, de façon très générale, la notion d’identité et nous tenterons d’en dégager la nature dans la situation alsacienne. Enfin, en appliquant les outils empruntés à la psychologie sociale à notre corpus, nous chercherons à examiner si la situation alsacienne dans sa dimension identitaire constitue une exception et, plus particulièrement, une exception sociolinguistique française.

La notion d’identité dans la situation alsacienne

Qu’est-ce que l’identité ?

  • 3 Cf. C. Levi-Strauss, 1987.
  • 4 Cf. C. Camilleri et coll., 1990

3Il existe un consensus pour admettre avec Levi-Strauss3 que « …le thème de l’identité ne se situe pas à un carrefour mais à plusieurs. Il intéresse pratiquement toutes les disciplines et toutes les sociétés qu’étudient les ethnologues (…) ». En raison du caractère polymorphe de l’identité, nous avons opté, à la suite de Lipiansky, Taboada-Leonetti et Vasquez4, pour une approche de type interdisciplinaire qui a l’avantage de retenir les traits communs de cette notion dans les différents champs disciplinaires où elle est utilisée.

4Il s’ensuit que l’identité nous apparaît comme marquée par quatre traits récurrents.

  • Le premier trait retenu dans la description du phénomène d’identité se réfère à une forme de dynamisme. Si, auparavant, la notion d’identité faisait davantage appel à une idée d’état ou de fixité, les travaux plus récents sur l’identité envisagent ce phénomène plutôt comme le résultat d’un processus dynamique qui, selon Lipiansky, Taboada-Leonetti et Vasquez (1990, p. 22), « intègre en permanence les différentes expériences de l’individu tout au long de sa vie ».

  • Le second trait est étroitement lié au caractère dynamique. Il s’agit de l’aspect interactif de l’identité, d’une interaction qui résiderait, pour l’essentiel, dans les échanges qu’a un individu avec son environnement. C’est, en partie, cet environnement qui permettra à l’individu de se définir d’un double point de vue, c’est-à-dire comme appartenant à un ou plusieurs groupes par les traits qu’il partage avec ce ou ces groupes et, conjointement, en se distinguant du ou des groupes auxquels il n’appartient pas.

  • Le troisième trait retenu fait apparaître une forme de paradoxe, dans la mesure où la dynamique du processus interactif va de pair avec une nécessité de nature sociétale et psychologique de s’inscrire dans le sens d’une stabilité, d’une continuité, d’une cohérence. Ainsi, comme le dit Camilleri (1990, p. 86), « le sentiment de l’identité demeure tant que le sujet parvient à donner à l’altération le sens d’une continuité. À défaut, il y a crise. »

  • Le quatrième trait de description concerne les relations entre l’individuel et le groupal. Celles-ci ont été abordées de façon diverse par la psychologie sociale. Pour notre part, nous avons opté pour une approche générale qui fonde les rapports entre l’individu et les différents groupes (d’appartenance et de non-appartenance) sur une dialectique. Cette dialectique opère entre une forme individuelle d’identité et une forme groupale ou sociale, voire entre une singularité et une similarité, puisqu’une trop grande singularité conduirait à une introversion excessive, une forme d’autisme (ou « aliénation individuelle » ) alors qu’une trop grande similarité débouche sur une forme d’aliénation de l’individu au groupe (« autisme social »).

5En référence aux quatre traits évoqués, nous comprenons l’identité comme le résultat stabilisé – pour partie, en synchronie, pour partie, en diachronie – d’un processus interactif marqué par une dialectique constante entre singularité et similarité de l’individu par rapport au(x) groupe(s) social (sociaux).

6Il s’ensuit qu’on pourrait envisager l’identité comme un composite à deux pôles, l’un pragmatique, synchronique qui permet à la fois d’intégrer les changements et de s’adapter aux différentes variables d’un environnement et / ou d’une situation, l’autre, ontologique, diachronique qui permet de rester soi-même, de générer un sentiment de cohérence, de continuité.

La notion d’identité dans la situation alsacienne

7Ce sont les représentations d’une situation linguistique complexe et les rapports concurrentiels entre des variétés linguistiques non-apparentées génétiquement qui constituent le point de départ de notre réflexion. Le discours épilinguistique des locuteurs fait nettement apparaître une situation d’asymétrie entre les codes linguistiques en présence. Cette asymétrie s’exprime, d’une part, dans des traits de définition « soustractifs » qui permettent aux locuteurs d’opposer les variétés dialectales (« non-écrites », « non-normées », « non-fautives », « non-homogènes », « non-modernes », « non-prestigieuses »…) au code-norme d’origine exogène et, d’autre part, dans une attitude de « soumission linguistique » qui se révèle, plus particulièrement, dans les représentations des pratiques et des usages.

8Dans le cadre qui nous est imparti, nous postulons que cette asymétrie dans ses différentes dimensions (linguistique, fonctionnelle, sociale, symbolique, etc.) trouve également son expression dans la dimension identitaire. En effet, comme le montre Tabouret-Keller (1997, p. 315), « the language spoken by somebody and his or her identity as a speaker of this language are inseparable: this is a piece of knowledge as old as human speech itself. Language acts are acts of identity ».

9Ce postulat est fondé sur l’existence de liens entre « langue » et « identité ». Les travaux de psychologie sociale mettent plus particulièrement l’accent sur les dimensions sociale et individuelle de ces liens.

  • 5 Cf. A. Bothorel-Witz, 1996.

10Dans leur dimension sociale, les relations entre langue et identité se construisent de plusieurs façons. D’une part, la langue permet l’identification du sujet. D’autre part, elle permet au sujet de déterminer son réseau d’appartenance et de non-appartenance. Aussi les représentations objectivées dans le discours épilinguistique sont-elles de nature à nous fournir des indices d’identité et d’identification dans la mesure où elles sont, d’une part, « l’expression d’un savoir partagé d’où émerge la conscience de liens inter-individuels ou inter-groupes » et, d’autre part, « l’expression d’une relation entre sujet et objet »5.

  • 6 Cf. M. Lipiansky, 1990, p. 184.

11Concernant leur dimension individuelle, on peut admettre que les relations entre langue et identité s’expriment plus spécifiquement à travers la « parole » d’un individu. Comme le montre Lipiansky (1990, p. 174), la parole contient une part de l’individualité d’un sujet en ce qu’elle exprime une part de « l’appropriation subjective de l’identité sociale (…) », de sorte que « la parole apparaît comme un prolongement du moi, comme l’équivalent de l’identité du sujet. Cette identification du sujet à sa parole fait que, selon l’accueil qu’elle reçoit, il va se sentir reconnu ou nié, accepté ou rejeté, valorisé ou déprécié »6.

  • 7 Cf. A. Tabouret-Keller, 1997, p. 317: « No wonder speech and language are so easily confused with l (...)

12Il est également permis de penser avec Tabouret-Keller (1997, p. 317) que cette identification du sujet avec sa parole est issue d’un certain nombre d’associations entre la dimension biologique de l’existence et les lieux de production de la parole7.

13Dans sa double composante individuelle et collective, l’expression identitaire de cette situation linguistique asymétrique pourrait se traduire par une « crise d’identité » issue de la difficulté des locuteurs d’inscrire les valeurs et symboles que véhiculent les différents codes linguistiques dans le sens d’une continuité. Il est permis de penser avec Philipps (1978, p. 15) « qu’avec le temps, il y ait eu une distorsion entre la nécessité [des Alsaciens] de participer à leur nouvelle communauté nationale et leur volonté de rester eux-mêmes », et que c’est bien là « qu’il faut rechercher les causes profondes de la crise d’identité que traverse l’Alsacien ».

14Bien que cette interprétation ait rencontré un large écho, elle pose néanmoins problème dans le cadre psychosociologique que nous avons retenu. En effet, une telle vision ne permet ni de rendre compte des locuteurs qui procèdent à un recentrage, à une réactualisation de leur structure identitaire, ni plus particulièrement de nos trois témoins qui, tout en parlant de rupture de la continuité, cherchent aussi à recentrer leurs positions de façon finalisée, afin de concilier des valeurs qui s’inscrivent entre tradition et modernité, entre région et Etat national.

15Face à ces insuffisances, nous préférons ne pas retenir la notion de crise identitaire. Nous envisageons la situation identitaire alsacienne comme marquée par une pluralité de codes non-compatibles, par une coexistence non-harmonieuse, par une disparité culturelle (Camilleri, 1990). Dans le contexte alsacien, cette disparité de nature linguistique, sociale, historique et individuelle pourrait s’organiser autour de trois pôles : un pôle de la « francité », un pôle de la « germanité » et un pôle de « l’alsacianité ». Ceci reviendrait, de façon simplifiée, à se poser la question de savoir, comment on peut être français, tout en restant alsacien, sans être pris simultanément pour un « Allemand » ou un « non-moderne ».

16À la notion d’identité nous préférons celle de stratégies identitaires qu’élaborent les locuteurs afin de réduire ou, si possible, d’éviter les tensions issues de cette disparité. Outre cet aspect finalisé, les stratégies identitaires sont définies par Lipiansky, Taboada-Leonetti et Vasquez (1990, p. 24) – à qui nous empruntons ce concept – comme des processus élaborés en fonction des différentes variables de l’interaction et des identifications préalables de chaque locuteur.

17C’est dans cette optique, celle de l’élaboration de stratégies identitaires, que s’inscrit l’analyse de notre corpus et l’approche du phénomène identitaire dans sa dimension structurée par la gestion des disparités issues de la triple polarité évoquée auparavant. Bien entendu, nous avons cherché à centrer l’analyse sur le thème du colloque.

Essai d’application du concept de stratégies identitaires aux enquêtes sur la conscience linguistique des locuteurs dialectophones

  • 8 Cf. P. Bourdieu, 1982.

18D’entrée, il convient de se demander si l’analyse opérée ici peut s’inscrire dans la problématique abordée par le colloque. Dans une première approximation, il apparaît que les locuteurs envisagent généralement la situation alsacienne comme une « exception », une « particularité » de nature linguistique, historique, géographique ou encore culturelle. Ils disent alors que « c’est spécial », que « c’est différent » et engagent un raisonnement mettant en relief un intra-groupe alsacien distinct de l’inter-groupe « français ». Ce faisant, les locuteurs fondent visiblement leur spécificité sur le non-apparentement génétique des codes linguistiques en présence. Il semble toutefois que les effets de cette distinction en vertu du non-apparentement génétique dépassent largement le cadre strictement linguistique. Mais il s’agit bien là d’une première approximation, car toute analyse plus fine se révèle beaucoup plus complexe et nous conduit à clairement distinguer les phénomènes d’identité collective d’une part (comme « habitus » au sens de Bourdieu8), et individuelle d’autre part.

Les représentations collectives face aux objets linguistiques en présence

19Si tant est que l’on cherche à cerner ce que serait l’exception (et si tant est qu’elle existe) dans les représentations, il convient de retenir les deux objets de représentations que sont les variétés dialectales et la variété de français dite régionale.

Les variétés dialectales

20Bien que les variétés dialectales soient retenues par la quasi majorité des locuteurs comme le marqueur essentiel de leur spécificité, celles-ci ne sont jamais considérées comme un code en soi, dans la mesure où leur nature intrinsèque, leurs fonctions, etc. sont déterminées par rapport à la variété dominante, le français standard. Face à ce système-étalon, les locuteurs tendent à renforcer l’aspect de non-fonctionnalité de leur parler et à minimiser les conditions jugées propices à son emploi, compte tenu de leur attitude de soumission linguistique. Cette non-fonctionnalité est alors reliée à plusieurs facteurs :

    • 9 Nous empruntons ce terme à P. Sibolt, 1988.
    • 10 Dans les études de cas retenues, l’importance de cette donnée ne doit pas être surestimée dans la m (...)

    Le premier de ces facteurs est de nature ethnotypique9. Il se manifeste dans la représentation stéréotypée et généralement négative d’un groupe culturellement différent. C’est ainsi que l’évocation des liens avec la langue allemande fait apparaître une attitude de distanciation qui peut aller jusqu’à la rupture du continuum linguistique. Il est possible que la transformation d’une frontière nationale en une frontière linguistique subjective fonde cette attitude. Celle-ci pourrait aussi, chez certains locuteurs, être reliée à une forme de non-savoir10.
    Ce facteur de nature ethnotypique permet l’assignation d’un des traits négatifs, celui d’une « francité » défaillante issue d’une forme de proximité. Ses répercussions sur l’image que le locuteur veut donner de lui-même dans l’interaction verbale sont de nature à renforcer la perte de fonctionnalité de la variété dialectale en augmentant les conditions de son emploi.

  • Le deuxième facteur contribuant à la perte de fonctionnalité du dialecte est directement lié aux représentations du code-norme et des locuteurs qui y sont associés. Il donne lieu à l’attribution de traits de non-modernité qui sont incarnés par un groupe marqué d’archaïsmes (âgé, non mobile, rural, peu cultivé, …) et porteur de la norme dialectale, d’une variété dialectale « pure » non marquée par l’influence du français.

  • Le troisième facteur contribuant à une perte de fonctionnalité des dialectes est à mettre en rapport avec la variation diatopique inhérente à cette variété et constituant son trait de définition le plus traditionnel. Amenés à nommer et à définir leur espace et leur langue (Alsace, alsacien), les locuteurs tendent à mettre l’accent sur le caractère homogène de l’espace ainsi cerné en le considérant comme un continuum communicationnel, comme un espace de traits ethniques et de valeurs partagés. Inversement, lorsque l’accent est mis sur la variation linguistique inhérente à cet espace, les locuteurs tendent à présenter cette variation comme une entrave à l’unité antérieurement définie. Dans ce nouvel espace différencié, le français peut alors fonctionner comme lingua franca lorsque les locuteurs estiment que la distance linguistique est trop importante. Il se peut, toutefois, qu’une variété dialectale urbaine (comme le strasbourgeois, par exemple) soit conçue comme topos de focalisation de la variation spatiale et puisse fonctionner, dans les représentations, comme une « lingua alsatica » fantasmée. Il s’ensuit que le trait de définition le plus stable d’une variété dialectale semble, plus particulièrement chez les jeunes locuteurs, contribuer à sa perte de fonctionnalité.

La variété de français régionale

21La variété de français dite régionale – qui constitue le deuxième objet de représentations – conduit les locuteurs dialectophones à se poser comme différents, comme particuliers et donc comme appartenant à un intra-groupe différenciable de l’inter-groupe français.

  • 11 Arlette Bothorel-Witz et Dominique Huck, 1995.

22Bothorel-Witz et Huck11 déplorent la volonté marquée dans la littérature spécialisée de ne pas considérer cette variété comme l’une des composantes de la constellation alsacienne. Or, bien que les locuteurs ne la nomment pas de façon explicite, ils anticipent unanimement le questionnement sur son existence et la considèrent comme un marqueur d’identification spécifique. Ce faisant, ils tendent à établir une relation entre la variété de français régionale et leur variété dialectale qui peut être diversement fondée. D’un point de vue identitaire, la variété de français régionale implique une forme de reconnaissance qui conduit les locuteurs à l’assumer en dépit des valeurs négatives (esthétique, sociale, ethnique) qu’elle véhicule. Il semblerait que ce soit, pour part, ces traits négatifs qui fondent la valeur de reconnaissance (et partant d’identification) de cette variété : la variété de français régionale est reliée à la variété dialectale considérée ici comme germanique et fonctionnant de ce fait comme source d’erreurs et de déviations par rapport à un modèle normatif qui se situe toujours ailleurs (un ailleurs géographique, temporel et social).

23Il apparaît, en conséquence, que les locuteurs tendent à envisager leur situation spécifique comme une entrave à l’accès à la variété de français standard de même qu’aux valeurs de modernité, à la mobilité sociale et à l’appartenance sans exception à la nation française.

24Il semblerait ainsi que, dans leurs représentations collectives, les locuteurs soient amenés à résoudre la problématique linguistique et identitaire au profit du « majoritaire », comme tendent à le montrer les phénomènes de soumission linguistique et de déperdition dialectale.

25Toutefois, l’analyse du discours épilinguistique fait ressortir qu’il ne s’agit là que de tendances générales et collectives qui ne sont pas en mesure de rendre compte de toute la complexité du phénomène. En définitive, le positionnement des agents face à la problématique identitaire est en partie individuel et original. Rappelons ici que Camilleri définit les stratégies identitaires comme des processus individuels élaborés en fonction des identifications préalables de chaque locuteur.

Les représentations individuelles face aux objets linguistiques en présence

26Dans l’optique retenue, nous proposons de procéder à un tour d’horizon des positionnements individuels de chacun des témoins, en tentant de dégager les stratégies identitaires qu’ils élaborent.

Le témoin 1

Profil biographique

27Le témoin 1 est né en 1967 dans une ville du nord de l’Alsace (30 000 habitants). Il a été élevé en grande partie par ses grands-parents qui étaient ouvriers.

Il regarde volontiers la télévision (chaînes françaises et allemandes), aime lire (livres, magazines, journal), et écoute la radio (de préférence les stations diffusant de la musique anglo-saxonne).

28Le témoin déclare avoir le dialecte comme langue maternelle. Le parler dialectal est presque exclusivement réservé à la sphère familiale. En dehors de la famille ou d’un cadre très familier et quelle que soit la situation de parole, le témoin préconise plutôt l’emploi du français. La langue allemande est utilisée dans le cadre universitaire (le témoin est un étudiant germaniste à l’époque de l’enquête), lors de ses déplacements en Allemagne ou lorsqu’il est abordé par un touriste.

La variété dialectale

29Le témoin 1 est remarquable par sa volonté de marquer une distance, voire une rupture entre la variété dialectale et l’allemand. La question directe de l’apparentement génétique entre ces deux variétés semble être l’un des thèmes de l’enquête qui suscite chez lui la gêne la plus manifeste. Pour atteindre son objectif de distanciation, le témoin déploie des stratégies identitaires de type « cohérence complexe » comme les nomme Camilleri. Dans ce type de stratégies, le témoin cherche à réduire ou à éviter la disparité par voie de logique subjective, syncrétique, afin d’endiguer la source de conflit que représente pour lui l’apparentement génétique. En toute conformité avec cette logique, le témoin inscrira la spécificité historique de son lieu d’habitation dans un passé plutôt « français ».

30Par ailleurs, le témoin 1 accepte beaucoup plus facilement que les témoins 2 et 3 la disparition de la variété dialectale ; il semble réduire ou éviter les tensions en fondant la légitimité de cette disparition sur le caractère de déficience de la variété dialectale qui entraîne une rupture du continuum communicationnel et impose, inévitablement, le recours à une lingua franca, le français. La déficience du dialecte se fonde, en outre, sur la pauvreté lexicale et, partant, sur son inadéquation aux innovations techniques, scientifiques, etc. dont la langue a à rendre compte. Il s’ensuit que le français, et lui seul, fonctionne comme langue d’approvisionnement lexical puisque le locuteur ne peut envisager le recours à la langue objectivement apparentée, l’allemand, comme fond d’approvisionnement. Ce nécessaire recours au français détermine ou renforce la représentation actuelle du dialecte comme variété en voie de dégradation.

La variété de français régionale

31Le témoin 1 est remarquable par son attitude face au français régional ; celui-ci est envisagé non comme une spécificité, mais comme une défaillance, comme une « faute ». Logiquement, cette variété le rend incapable d’accéder à la variété de prestige, ce qui, dans son discours sur l’auto-évaluation de sa compétence en français standard, se traduit par l’emploi fréquent du verbe « essayer ».

32Pour le témoin 1, la variété de français dite régionale présente aussi le désavantage d’être socialement sur-déterminante, sur-classante, parce qu’elle nuit à une catégorisation sociale « objective » et renvoie de prime abord à un statut social non avantageux, de sorte qu’elle est perçue comme une entrave à la mobilité sociale.

33Il semble que cette variété de français constitue un facteur supplémentaire légitimant la déperdition du dialecte, dans la mesure où elle est marquée par des traits issus de la langue étrangère (les prétendus germanismes ou alsacianismes réprimés par l’institution scolaire).

34Ainsi, la situation alsacienne génère une double disparité chez le témoin 1. D’une part, celui-ci perçoit son alsacianité comme une francité défaillante (soit une « francitude ») en référence à l’apparentement génétique de la variété dialectale avec l’allemand et, d’autre part, il considère sa situation comme un handicap à l’ascension sociale.

35Il nous semble que tout pousse le témoin 1 à tendre vers le système « francité » de la constellation alsacienne.

Le témoin 2

Profil biographique

36Le témoin 2 est né en 1972 dans une commune du Bas-Rhin située au nord d’Haguenau. Son père est entrepreneur (PME) et sa mère institutrice. Le témoin aime lire (journal local et livres) et regarder la télévision (chaînes françaises et allemandes).

37Le témoin considère le dialecte comme sa langue maternelle, comme la variété de la sphère familiale et villageoise. Il n’utilise la variété dialectale que lorsqu’il est sûr que celle-ci est (socio)linguistiquement appropriée. Le français lui sert de lingua franca et d’outil de prise de contact avec les personnes inconnues ; c’est aussi la langue des situations perçues comme formelles. L’allemand est employé dans le cadre de ses études (le témoin est étudiant germaniste à l’époque de l’enquête) ou lorsqu’un touriste lui demande son chemin.

La variété dialectale

38C’est la conscience aiguë d’un conflit linguistique entre des variétés concurrentielles qui constitue le trait saillant de ce locuteur. La représentation de la situation comme une situation conflictuelle est à l’origine d’une double disparité :

  • Le témoin perçoit la variété dialectale comme dominée, non pas en raison de ses qualités intrinsèques, mais en raison du statut de langue officielle de la variété de français. L’imposition du français par l’État-nation l’amène à reprocher aux membres de son intra-groupe leur attitude de soumission linguistique qui les conduit à accepter une dévalorisation d’origine exogène.

  • La deuxième disparité est issue de la nécessité qu’éprouve le témoin de reconnaître la variété de français comme l’outil de la performance sociale et communicationnelle et, par ricochet, la défonctionnalisation de fait de la variété endogène. Afin de réduire ces disparités, le témoin 2 opte pour des stratégies visant à revaloriser la variété dialectale. Pour ce faire, il opère un glissement du pôle pragmatique (le pôle mettant le plus à jour la non-fonctionnalité dialectale) vers le pôle ontologique (un pôle qui n’est pas susceptible de subir une dévalorisation) en présentant la variété dialectale comme l’essence même de son alsacianité.

La variété de français régionale

39Face à la variété de français régionale, le témoin 2 élabore le même type de raisonnement. Il marque sa volonté de ne pas considérer la variété de français d’Alsace comme une variété fautive, mais bien comme une spécificité. C’est à ce titre qu’elle constitue un marqueur d’identité.

40Aussi la possible résorption de cette spécificité l’amène-t-elle à produire une identité refuge, car cette résorption est présentée par le locuteur comme la victoire d’une injustice. Dans cette optique, le locuteur semble chercher refuge dans la situation linguistique allemande, une situation qu’il tend à idéaliser en la considérant comme non-conflictuelle.

41Il s’ensuit que dans son positionnement individuel, le témoin 2 semble être attiré par le pôle de la germanité, tout en montrant que cette attirance individuelle est prohibée tant par l’inter- que par l’intra-groupe d’appartenance.

Le témoin 3

Profil biographique

42Le témoin 3 est né en 1973 dans une commune de la plaine d’Alsace (près d’Erstein). Ses parents sont propriétaires d’une exploitation agricole de 20 à 25 hectares.

43Le témoin lit régulièrement les journaux, aime regarder la télévision (aussi bien française qu’allemande) et préfère la musique classique. Il est impliqué dans la vie de sa commune et fait partie de la chorale de sa paroisse (chant et lecture liturgique) et d’un groupe de théâtre.

44Le témoin 3 donne la variété dialectale comme son code linguistique central et présente le français comme la langue du « dehors ».

Un témoin en situation de crise

45Alors que dans ses représentations le témoin 1 tend vers le pôle de la francité, le témoin 2 vers le pôle de la germanité, le témoin 3 veut se situer au pôle de l’alsacianité.

Cette constatation mérite d’être nuancée. En effet, le lieu d’ancrage au pôle de l’alsacianité s’explique en partie par l’impossibilité du sujet à gérer les tensions que génèrent les deux autres pôles.

46Le pôle de la francité renvoie le témoin 3 à la non-modernité du pôle dialectal, voire à une forme de déficience quasi intellectuelle. Le pôle de la germanité véhicule un passé historique difficile à assumer.

47Il nous semble que l’on pourrait parler pour ce témoin d’une forme d’identité négative. Les traits perçus comme soustractifs (non-moderne, non-normé, non-écrit, non-fonctionnel, non-prestigieux, …) semblent être intériorisés comme des traits endogènes, non-assignés par l’extérieur, et tendent ainsi à être compris comme issus de sa propre incompétence. À la suite de Lipiansky, Taboada-Leonetti et Vasquez, on pourrait aussi parler d’une identité aliénée, où le locuteur (ou le groupe) tend alors à construire son identité non pas en fonction de ses traits « objectifs », mais en fonction des traits que lui assigne le majoritaire.

48En conclusion, il ne nous semble pas possible de répondre de façon globale à la question constituant le thème du colloque. D’une part, le discours épilinguistique des locuteurs révèle la conscience d’une spécificité plutôt que celle d’une exception. Cette spécificité reconnue peut toutefois être gommée en raison de la volonté des locuteurs de s’inscrire dans une unité nationale. D’autre part, la quasi-totalité des discours tend à montrer que les situations psychosociologique (identitaire) et sociolinguistique sont l’expression de rapports de force liés à la conquête de biens symboliques. Ces rapports de force, qui s’expriment peut-être de façon plus visible dans des situations de contact, ne sont pas propres à l’Alsace. Aussi nous semble-t-il que c’est plutôt l’absence de tels rapports compétitifs (conflictuels) qui constituerait une exception sociolinguistique.

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Bibliographie

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Bothorel-Witz Arlette, Huck Dominique, « Des variétés dialectales aux locuteurs dialectophones alsaciens : état d’une recherche géo- et sociolinguistique », dans J.F., P. Bonnot (dir.), Paroles régionales. Normes, variétés linguistiques et contexte social, Strasbourg, Presses Universitaires, 1995, p. 45-96.

Bourdieu Pierre, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982.

Camilleri Carmel, Kastersztein Joseph, Lipiansky Edmond Marc, Malewska-Peyre Hanna, Taboada-Leonetti Isabelle, Vasquez Ana, Stratégies Identitaires, Paris, Presses Universitaires de France, Psychologie d’aujourd’hui, 1990.

Lemaine Gérard, « Inégalité, comparaison et incomparabilité : esquisse d’une théorie de l’originalité sociale », Bulletin de Psychologie XX, 1. 24, 1966.

Levi-Strauss Claude, L’Identité, Séminaire dirigé par Claude Levi-Strauss, Paris, Presses Universitaires de France, quadrige, 2e édition, 1987.

Philipps Eugène, La crise d’identité, l’Alsace face à son destin, Strasbourg, Société d’Édition de la Basse-Alsace.

Sibolt Paule, « Représentations de la langue et production d’ethnotype », dans J.-C. Bouvier (dir.), Les Français et leurs langues, Colloque tenu à Montpellier les 5, 6 et 7 septembre 1988, Aix-Marseille, Publications de l’Université de Provence I, 1991.

Tabouret-Keller Andrée, « Language and Identity », dans F. Coulmas (éd.), The Handbook of Sociolinguistics, Blackwell Publishers Ltd, 1997.

Tabouret-Keller Andrée, « Langues en contact dans des situations linguistiquement focalisées », dans J.F., P. Bonnot (dir.), Paroles régionales, normes, variétés linguistiques et contexte social, Strasbourg, Presses Universitaires, 1995, p. 139-161.

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Notes

1 Pour le questionnaire des enquêtes, de même que pour les grands traits de la « conscience linguistique » des locuteurs dialectophones alsaciens, cf. A. Bothorel-Witz et D. Huck, 1995.

2 Cf. C. Camilleri et coll., 1990.

3 Cf. C. Levi-Strauss, 1987.

4 Cf. C. Camilleri et coll., 1990

5 Cf. A. Bothorel-Witz, 1996.

6 Cf. M. Lipiansky, 1990, p. 184.

7 Cf. A. Tabouret-Keller, 1997, p. 317: « No wonder speech and language are so easily confused with life itself: Many organic associations are constantly at work between speech and breathing or eating. »

8 Cf. P. Bourdieu, 1982.

9 Nous empruntons ce terme à P. Sibolt, 1988.

10 Dans les études de cas retenues, l’importance de cette donnée ne doit pas être surestimée dans la mesure où les trois témoins sont des étudiants germanistes.

11 Arlette Bothorel-Witz et Dominique Huck, 1995.

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Pour citer cet article

Référence papier

Frédéric Mekaoui, « De la difficulté d’être soi-même entre France et Allemagne, entre modernité et tradition », La Bretagne Linguistique, 12 | 1998, 229-241.

Référence électronique

Frédéric Mekaoui, « De la difficulté d’être soi-même entre France et Allemagne, entre modernité et tradition », La Bretagne Linguistique [En ligne], 12 | 1998, mis en ligne le 01 mars 2022, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lbl/3684 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lbl.3684

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Auteur

Frédéric Mekaoui

Département de dialectologie, Université de Strasbourg II

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Droits d’auteur

CC-BY-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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