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Y a-t-il une exception sociolinguistique italienne ? Le cas de la Sicile

Is there a sociolinguistic exception in Italy ? The case study of Sicily
Sebastiano Vecchio
p. 337-347

Résumés

Partant de la situation sociolinguistique française, souvent décrite comme résultant de l’imposition du français à la population grâce à une politique linguistique volontariste dirigée contre les « patois », cet article se propose d’examiner le cas de l’Italie. Si ce pays constitue une exception sociolinguistique, c’est surtout dans la mesure où la question linguistique n’a pas fait l’objet d’une réflexion à l’époque de l’unification politique du pays : le climat idéologique de l’époque était en effet au postulat de la pratique de l’italien par la population, laissant pour quantité négligeable les dialectes, pourtant dominants en réalité. Rejoignant les conclusions de Le Dû et Le Berre, l’italien ne fut donc pas « imposé » aux Italiens, mais la conséquence en fut l’absence de traitement pédagogique de cette question. La population s’est trouvée en quelque sorte sommée d’acquérir par elle-même la norme savante, quand bien même elle peut paraître aussi distante qu’une langue étrangère (en Sicile notamment).

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Texte intégral

11. Ce que je me propose dans ma relation c’est non pas de répondre directement à la question centrale du colloque, sur l’existence d’une exception sociolinguistique française en ce qui concerne l’économie des échanges linguistiques, mais de la regarder de loin en me situant sur mon propre côté national. Ce qui équivaut en fait à se poser une autre question préalable, qu’il est mieux pourtant de laisser sous-entendue : qu’est-ce que c’est en sociolinguistique qu’une exception nationale ? Quelle serait la règle ?

2Je voudrais commencer par deux affirmations touchant exactement notre sujet, dont je ne révélerai l’auteur qu’à la fin de mon exposé. La première vise le problème de l’identité nationale confrontée aux mélanges culturels supranationaux :

« Les nations ayant été pour ainsi dire transvasées les unes dans les autres, elles ont une tendance à se rapprocher. On est moins Français, moins Allemand, moins Russe et l’on est plus Européen. »

3La deuxième concerne justement le centralisme culturel de la France dans les relations intranationales :

« En littérature comme en politique, Paris a la prétention d’être arbitre souverain : et les départements, par je ne sais quelle plate idolatrie, cèdent à cette opinion, dont il n’est ni possible ni prudent d’exposer ici les funestes conséquences. »

  • 1 Idéologie, révolution et uniformité de la langue, Mardaga, Liège, 1996, p. 245.

4La teneur de ces deux citations, qui sont très anciennes, apparaît assez actuelle si on les compare à la conclusion du beau livre récent de Brigitte Schlieben-Lange sur la Révolution1 :

« Les années écoulées depuis le Bicentenaire montrent clairement que la pensée linguistique de la Révolution, tant dans sa formule française [une nation, une langue] que dans sa contrefaçon allemande [une langue, une nation], domine de nos jours encore la politique. Nous voyons plus nettement que jamais les apories des deux formules sans avoir trouvé les moyens de les surmonter. Les rapports de l’universel et du national, les priorités du sociopolitique ou bien du linguistique-culturel sont plus problématiques que jamais. […] Une politique linguistique dans l’esprit des Droits de l’Homme devrait équilibrer les niveaux de l’universel, de l’historique (communautaire, national) et de l’individuel. »

5On pourrait traduire ces trois pôles (universel, historique, individuel) en termes d’Europe, État, Région ou bien Terroir. En ces termes, la jonction des deux affirmations de départ paraît impliquer qu’en étant à la fois « plus européen » et plus « breton » (ou plus sicilien) on aura des conséquences moins « funestes » qu’à s’identifier dans l’État-nation.

  • 2 Je me réfère aux concepts établis par Jean Le Dû et Yves Le Berre, « Parité et disparité : sphère p (...)

6Maastricht en tant que sommation et sauvegarde des identités régionales ? C’est ce que soutiennent, parmi d’autres, les tenants du mouvement anti-unitaire dans l’Italie du Nord. Il est quand même à remarquer qu’en présence d’une vitalité bien enracinée des parlers locaux, les politiciens séparatistes n’avancent pas de revendications linguistiques. Pourquoi ? On pourrait peut-être dire que dans une situation générale de badume (au singulier) à plusieurs standards, la norme n’est pas en discussion2. Ce n’est qu’une belle formule, tout étant vraie, une réponse exhaustive demandant trop d’ampleur. J’ai évoqué la question seulement parce qu’au fond, c’est sur elle que tournent les réflexions que je vais vous soumettre.

72. Robert Lafont a revendiqué pour ses recherches le concept de « lisière », en le préférant à celui de « périphérie » adopté dans les années 1970. Il me semble un bon choix ; c’est la seule sociolinguistique que je connais, parce qu’en Italie enfin il n’y a que des lisières. Je vais m’expliquer. Dans le titre de mon exposé je fais allusion à une possible « exception sociolinguistique italienne » par rapport aux nations voisines. En quoi consisterait-elle ? Partons d’un peu loin.

  • 3 On en trouve l’édition critique dans les Scritti linguistici, éds. A. Stella et L. Danzi, Mondadori (...)
  • 4 Je parle d’un examen détaillé en parallèle des textes ; une brève comparaison entre les conceptions (...)

8L’Italie en tant qu’État unitaire (1860) débute par un document de politique linguistique dont la ressemblance avec le fameux rapport de Grégoire est étonnante : c’est la relation d’Alessandro Manzoni Dell’unità della lingua e dei mezzi di diffonderla – c’est-à-dire, pour paraphraser son ami l’abbé, Rapport sur la nécessité et les moyens de substituer tout autre idiome et d’universaliser l’usage de la langue italienne – rédigée en 1868 par charge officielle du Ministre de l’Instruction publique3. Et j’avoue la difficulté que j’ai éprouvée pour résister à la tentation de présenter tout simplement une comparaison entre les deux rapports4, qui malgré son intérêt aurait épuisé tout mon temps.

9Tout en se ressemblant, les deux documents ne partagent pas la même nature énonciative et pragmatique : l’un a paru dans la presse, l’autre a été prononcé dans une séance parlementaire. En un mot, le rapport de Manzoni est seulement un texte, non pas un acte de politique linguistique ; et cela fait des deux rapports des choses tout à fait différentes : celui de Grégoire, à tort ou à raison, est devenu sans plus le symbole de la politique linguistique de la France révolutionnaire, et on continue ici même à le discuter, le rapport de Manzoni reste plutôt une attestation de ses propres idées socio-linguistiques, non suivie d’aucune mesure administrative. Ce qu’il y a de commun entre les deux, c’est la conviction que la propagation de la langue commune doit se faire en éliminant toutes les autres, c’est-à-dire l’idée d’uniformité, puisée dans une nation-État conçue « au singulier ».

  • 5 Paru la première fois en 1979, il a été publié en édition considérablement augmentée par les Editor (...)
  • 6 « Sentir messa » (1835), dans Scritti linguistici, cit., p. 268.
  • 7 D’après les calculs faits par T. De Mauro, Storia linguistica dell’Italia unita, Laterza, Roma-Bari (...)

10Il existe à ce propos-là un très beau livre de Tullio De Mauro qui par contre met en relief jusque dans le titre la pluralité culturelle et linguistique de l’Italie en tant que trait historique et sociologique de prime importance : L’Italia delle Italie5, c’est-à-dire une nation à plusieurs centres, ou si l’on veut, un réseau de lisières. Voilà ce qui fait la différence entre les deux situations : l’Italie, c’est les Italies. Elle l’était d’autant plus au moment de l’unification nationale. C’est pourquoi Grégoire ne pouvait pas, comme le faisait Manzoni, dire que les dialectes sont « la seule chose au monde qui soit une vrai langue », ni par conséquent souhaiter qu’une langue devînt dialecte, c’est-à-dire « idiome entier d’une société d’hommes vivant ensemble »6, où le terme idiome est choisi pour cause, afin de neutraliser la fausse opposition dialecte/langue. Tout au contraire de Grégoire, Manzoni non seulement pouvait dire ces vérités paradoxales, mais il était obligé de le faire, car l’italien de ces temps-là était une « langue morte », parlée, suivant une estime assez large, par non plus que 2,5 % de la population7.

  • 8 « Relazione », dans Scritti linguistici, cit., p. 611.
  • 9 « Sulla lingua italiana » (1847), dans Scritti linguistici, p. 593.

11Le point intéressant, difficile à comprendre pour la plupart des interprètes et pourtant essentiel, c’est que chez Manzoni cette mise en valeur des dialectes s’accompagne de l’idée presque obsessive de leur « substitution » : puisque « on dit tous les même choses, on les dit seulement de manières différentes »8, il ne reste, lui semble-t-il, que de « substituer l’unité à notre déplorable multiplicité »9. Tout cela touche aux conceptions de Manzoni, plus ou moins partagées par d’autres gens ; mais quelle a été la politique linguistique officielle ?

  • 10 Le souffle de la langue. Voies et destins des parlers d’Europe, Jacob, Paris, 1992, p. 109.

12Je ne crois pas, comme le dit Claude Hagège, que le décret du 2 thermidor an II ait été « la deuxième grande loi linguistique de l’histoire du français »10 ; vous le savez, il fut annulé deux mois après. Ce que je veux souligner c’est qu’en tout cas l’Italie dans son entier n’a connu rien de pareil. L’existence de la langue commune (parlée) était tacitement présupposée par l’État en axiome invérifié, miroir – croyait-on – de la tradition littéraire, tandis que l’existence des autres idiomes (au sens de Manzoni) était mise entre parenthèses. Les institutions agissaient comme si l’italien commun existait déjà, et que les autres idiomes n’existaient point.

  • 11 Parmi les travaux de De Mauro, les deux livres cités reviennent plusieurs fois sur ces points. En p (...)

13De telle manière, minorités et fascisme mis à part (pour lesquels il faudrait tenir compte d’autres éléments, et je m’excuse de trancher si grossièrement)11, l’État italien, différemment de l’État français, n’a jamais établi de mesures visant directement l’uniformité linguistique. Mais – ce qui n’a pas moins d’importance – il n’a avancé non plus une politique linguistique ancrée sur le plurilinguisme qui distingue sa civilisation.

14L’exception sociolinguistique italienne (si vraiment elle en est une) consiste donc précisément en ce que l’Italie n’a pas adopté tout court de politique linguistique, et le jeu des langues a été livré au dynamiques sociales.

153. Je calque sur cette image, un peu outrée, d’exception parce que hors d’Italie on se fait parfois une image, à son tour un peu épique, suivant laquelle, puisque les Italiens jusque dans ce siècle ne parlaient point la même langue, évidemment la diffusion actuelle de l’italien comme langue commune relève d’une « domination » ou d’une « imposition ». J’ai à ce sujet un souvenir personnel qui ne cesse de m’étonner, lié d’ailleurs à l’occasion où j’ai connu Yves Le Berre et Jean Le Dû. Au cours d’un colloque de sociolinguistique, un collègue français toucha tout naturellement, comme une chose qui va de soi, ce qu’il appellait « imposition » de l’italien aux Italiens pendant le xixe siècle. Étant à ce moment-là le seul italien participant au colloque, je crus devoir traduire mon étonnement en paroles pour préciser que le sens de l’ouvrage de De Mauro, sur lequel ce linguiste appuyait ses propos, était différent, et qu’on ne pouvait pas le saisir par le concept de « domination ». C’est sur ce point que je crois avoir trouvé alors un accord de fond avec les conceptions de nos amis, qui eux aussi étaient là en témoins.

  • 12 Voir les dernières pages (157-160) de l’introduction au Lessico di frequenza dell’italiano parlato, (...)

16Disons-le donc clairement et en bref : la faute de l’État en Italie n’a pas été d’avoir « imposé » aux gens une langue dont ils ne voulaient pas, mais de ne leur avoir pas offert la langue dont ils avaient besoin. Loin d’être une imposition par le haut, la diffusion de l’italien comme langue commune parlée (son universalisation, pour employer le terme de Grégoire et Manzoni), achevée dans ces dernières années12, a été pour la généralité des italiens une conquête arrachée d’en bas à un État aveugle et sourd qui lui avait ôté un de ses droits linguistiques.

17Il faut bien sûr distinguer entre la politique mise en œuvre consciemment à travers des actes de loi, et la manière dont on laisse que les choses se déroulent, qui est aussi bien de la glottopolitique. Or, le manque d’une politique linguistique proprement dite, dans le premier sens de projet culturel de longue haleine, a eu des conséquences remarquables pour l’ensemble de la société.

18L’exception sociolinguistique italienne a signifié en effet pendant longtemps pour les gens des Italies la possibilité et la nécessité de reconnaître la langue légitime, sans pour autant pouvoir la maîtriser ; ce qui à la limite est beaucoup moins – et pire, je crois – que de la diglossie. Cette reconnaissance sans maîtrise entraînait naturellement pour les sujets plus faibles leur éclatement, avec la délégitimation et finalement la dépossession de leurs propres parlers, dont la maîtrise pratique n’était accompagnée d’aucune reconnaissance symbolique.

  • 13 Les racines, même théoriques, du refus de la pluralité linguistique sont mises en lumière par T. De (...)
  • 14 C’est à partir de ces constats que s’est formée en Italie une forte sensibilité aux thèmes de l’édu (...)

19Aucune condamnation officielle explicite des dialectes n’a eu lieu en Italie ; et aucune valorisation non plus. La fausse présupposition implicite de l’idiome commun, et la mise entre parenthèses des autres idiomes, ont produit dans les faits, notamment à l’école, une orientation monolingue13. Toutefois cette orientation est allée de pair avec une mise en pratique inefficace même par rapport à ses buts, déclarés ou non. C’est ainsi que la faute de l’État vient s’identifier avec sa faillite glottodidactique, car ce ne sont pas les appareils d’État qui ont ni « imposé » ni même appris l’italien aux Italiens14.

  • 15 I colori dell’italiano est le titre d’une série d’esquisses des italiani regionali, c’est-à-dire de (...)

20Certes, on doit apprécier après coup que du point de vue linguistique l’Italie c’est encore les Italies, et se réjouir des nombreuses « couleurs » que la langue italienne exhibe aujourd’hui en conséquence de sa diffusion non-dirigée15. Mais cela ne peut pas faire oublier les coûts payés par des générations entières, en termes d’exclusion sociale et même de souffrance psychologique, pour s’emparer de la langue commune qui était la leur, et en acquérir tant bien que mal une maîtrise.

214. La Sicile, en région qui a été presque-nation jusqu’au xixe siècle, offre un bon lieu d’observation des dynamiques sociales de la parole vis-à-vis de l’institution d’une langue, d’autant plus qu’elle est, parmi les régions italiennes, l’une des plus étudiées. J’essaierai maintenant de donner un très bref aperçu des grandes lignes de son histoire linguistique, et de rappeler ensuite en peu de mots les dernières recherches sur sa situation sociolinguistique actuelle.

  • 16 Giusepp’Antonio d’Espinosa Alarcón, A chi legge, préface à Michele Pasqualino, Vocabolario sicilian (...)
  • 17 Ce sont les traits mis en relief par Franco Lo Piparo, « Sicilia linguistica », in M. Aymard et G.  (...)
  • 18 Voir sur ce point Mari d’Agostino, La piazza e l’altare. Momenti della politica linguistica della c (...)

22Un lexicographe de fin xviiie notait que le nombre et la variété des peuples qui se sont suivis et mêlés dans l’île, a fait de manière que les Siciliens sont centilingues16. Ils ont été tels du point de vue diachronique, évidemment ; mais ils le sont aussi sur le plan diatopique, si on ne se laisse pas éblouir par le standard souvent fictif de la tradition poétique. Cette pluralité d’idiomes coexistant dans la longue durée, est le premier élément à retenir dans l’histoire linguistique de la Sicile ; elle explique d’un côté l’installation lente et silencieuse, sans imposition ni même décrétation explicite, de l’italien comme langue de l’administration au cours du xvie siècle, d’autre côté le manque de tension idéologique et la tolérance à propos des faits linguistiques17. Dans la même ligne s’inscrit l’attitude de l’Église catholique, puisque jusqu’à la fin du xviiie siècle sa pratique trilingue laissait coexister le latin, l’italien et le sicilien18. C’est d’ailleurs celui-là le moment où la production littéraire en sicilien gagne le sommet, avec l’œuvre de Giovanni Meli et Domenico Tempio.

  • 19 J’emprunte la notion d’épilinguistique à Sylvain Auroux, La révolution technologique de la grammati (...)

23Un second élément historique concerne moins les données linguistiques que leur perception, aussi importante que celles-là du point de vue des dynamiques sociolinguistiques : c’est la naissance de l’italien littéraire dans la cour palermitaine de Frédéric II. Ce fait historiquement incontestable a joué un rôle crucial dans la conscience épilinguistique des intellectuels du xixe siècle19, pendant le double passage décalé de la Sicile de la condition de quasi-nation à celle de simple région, et de son idiome du statut de « langue » à celui de « dialecte ». Le primat linguistique de la Sicile pouvait en effet se traduire suivant les cas ou dans le constat que le sicilien en tant que vulgaire roman était une langue sœur du tuscan-italien, accédant la première à une manifestation lettrée ; ou bien dans la thèse d’après laquelle le sicilien était une langue autre beaucoup plus ancienne, submergée par l’expansion de la Romania et maintenue en vie dans la parole populaire. Dans le cas de cette deuxième interprétation, on avait ce que l’on peut appeller siculomanie, dont l’idéologie partage les traits typiques bien connus de tout mythe linguistique de l’origine.

  • 20 Les détours de l’idéologie linguistique dans la Sicile du xixe sont exposés dans mon livre Una nazi (...)

24Les parcours de ces deux courants après l’unification ne sont pas toujours linéaires. La siculomanie par exemple, en déplaçant l’origine ethnolinguistique commune en arrière jusqu’à la période pré-grecque, réclamait en fait à haute voix le rôle de sauvegarde de l’italienneté joué par la Sicile pendant des siècles ; en ce sens, accusé d’attribuer une importance excessive à sa région, le philologue Vincenzo di Giovanni en 1882 répondait : « Je ne sais d’être italien que parce que je suis sicilien ». À travers de pareils détours, de là venait la thèse du « double purisme », qui s’acharnait à séparer – et en même temps à favoriser – le bon italien d’un côté et le vrai sicilien de l’autre. Mais il y avait aussi la tendance mistilingue, qui concevait l’idiome commun en tant que manifestation diversifiée d’une même tradition, et pour cette raison on peut l’appeler thèse de la « dialectalité » constitutive de la langue italienne ; c’était rejoindre en fin de compte la description du vulgaire donnée par Dante dans son De vulgari eloquentia : une langue nationale qui in qualibet redolet civitate, nec cubat in ulla20.

  • 21 C’est la conclusion de Le Dû et Le Berre dans l’article « Parité et disparité », cité, n. 2.
  • 22 Les premières données concernant les réponses au questionnaire se trouvent dans F. Lo Piparo (éd.), (...)

255. Qu’en est-il donc aujourd’hui du sicilien à la fois dans la représentation et dans la réalité ? Ou bien – visant la sociolinguistique « comme linguistique du sujet parlant plutôt que de la chose parlée »21 – les gens, enfin, comment parlent-ils en Sicile ? Et qu’est-ce qu’ils pensent de leur propre manière de parler ? Pour répondre, je résumerai en quelques points saillants les résultats d’une grande enquête menée dans tout le territoire de la région à la moitié des années Quatre-vingt par un groupe nommé Osservatorio linguistico siciliano22.

  • Les Siciliens sont – déclarent être – presque tous bilingues : 91 % de la population alterne le sicilien et l’italien dans les divers domaines et à divers degrés ; le monolinguisme complet est relégué au 5,5 % pour le sicilien et 3,5 % pour l’italien.

  • Il n’y a ni lieu (de la maison à l’école) ni situation (de la rage aux échanges formels) ni personne (des grands-parents au médecin) à l’égard desquels il soit prévu le choix exclusif de l’un ou l’autre idiome, dont l’emploi dépend plutôt de toute une série d’élements très variables.

  • Les jeunes (15-24 ans), dans la mesure du 55,4 % (c’est le pourcentage le plus haut), pensent que l’usage du sicilien par les générations futures doit être encouragé, et seulement un 18,4 % partage à son sujet un jugement de grossièreté.

  • Toujours parmi les jeunes, 60,5 % ont eu le sicilien comme langue maternelle, mais 43 % parlent en sicilien plus maintenant qu’à l’âge de dix-douze ans : ce qui veut dire que le sicilien n’est pas forcément objet d’oubli mais aussi d’apprentissage.

  • 23 Voir là-dessus les travaux de Giovanna Alfonzetti, en particulier Il discorso bilingue. Italiano e (...)

26Ces quelques éléments (il y en a beaucoup d’autres, bien entendu) sont déjà suffisants à nous faire constater que la Sicile linguistique, ça bouge ; et que son mouvement n’est pas à sens unique mais prévoit un va-et-vient continuel de l’un à l’autre de ses idiomes. C’est pourquoi la notion de diglossie stricto sensu, dans sa netteté, s’avère peu apte à rendre compte du jeu multiforme des échanges communicatifs ; on s’en aperçoit surtout si on considère l’ampleur du phénomène éminemment fonctionnel du code switching23.

  • 24 Les produits majeurs sont pour le moment les recueils Percorsi di geografia linguistica. Idee per u (...)

27On dispose désormais d’autres données qui vont dans la même direction. Je me réfère à une entreprise beaucoup plus vaste qui a été entamée depuis quelques années, visant à la création d’un Atlante linguistico della Sicilia, un ensemble de travaux qui, dans une optique ethnographique et variationniste, profitent de l’expérience déjà faite et vont en élargir le champ. Les premiers résultats des sondages préliminaires sur des aspects particuliers ne font que confirmer l’importance de la dynamicité linguistique de la Sicile24.

  • 25 Les nuances soulignées par Louis-Jean Calvet dans Les politiques linguistiques, PUF, Paris, 1996, p (...)

286. Il ne me reste que de révéler l’auteur des deux citations d’ouverture. Avant de le faire, je tiens à vous rapporter l’expérience qui est à l’origine de mes intérêts sociolinguistiques. Je bavardais un jour lointain avec un enfant en sicilien ; au moment où je m’adressai à d’autres personnes en italien, l’enfant me demanda : Picchì parrasti francisi ?, c’est-à-dire : « Pourquoi as-tu parlé français ? ». Ce n’est qu’un épisode minime, mais il montre bien que les droits linguistiques sont une affaire moins simple qu’ils ne le semblent de prime abord25. Car nous avons bien continué tous les deux, moi et cet enfant, à parler notre idiome maternel ; mais cet autre idiome de plus large emploi, qui était également le mien, devait-il rester pour lui une langue étrangère, du « français » ?

  • 26 Pour une esquisse des idées de Milani sur l’éducation linguistique voir mon article « Dal dominio s (...)
  • 27 Elles sont tirées d’un Plan d’association générale entre les savants, etc., datable de 1816, réimpr (...)

29Je veux rappeler deux personnes qui à cette question ont répondu résolument non avec le plus de force. L’une est Lorenzo Milani, qui disait « j’appelle homme qui est maître de sa langue », et que je suis content de mentionner, en citoyen des Italies, trente ans après sa mort et la parution de la Lettre à une maîtresse d’école26. L’autre personne est ce « détestable » Henri Baptiste Grégoire, comme le qualifiait Napoléon, cet homme soucieux de réaliser la démocratie substantielle au point de ne plus voir l’erreur fatale qu’il allait faire : l’erreur de choisir entre deux droits inaliénables et de préférer l’égalité (le droit à la langue) à la diversité (le droit à sa langue). Eh bien, c’est lui l’auteur de mes citations27 ; c’est lui qui nous invite à être plus européens et moins centralistes.

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Notes

1 Idéologie, révolution et uniformité de la langue, Mardaga, Liège, 1996, p. 245.

2 Je me réfère aux concepts établis par Jean Le Dû et Yves Le Berre, « Parité et disparité : sphère publique et sphère privée de la parole », La Bretagne linguistique, 10 (1996), p. 8-25, relation d’ouverture du colloque « Badume, standard, norme. Le double jeu de la langue » (Brest, 2-4 juin 1994).

3 On en trouve l’édition critique dans les Scritti linguistici, éds. A. Stella et L. Danzi, Mondadori, Milano, 1990, p. 605-625. Les lecteurs non italiens ont peut-être besoin de quelques informations de plus. Le jeune Manzoni vécut à Paris de 1805 à 1810 ; ami de Claude Fauriel, il était un habitué de la maisonnette de Sophie de Condorcet où se retrouvait le groupe des Idéologues. Déjà dans sa conversion au catholicisme, vers la fin de son séjour, l’abbé Grégoire eût une part non secondaire. Pendant le deuxième séjour parisien (1819-20), dans le nombre restreint de personnes que Manzoni allait chercher il y avait bien sûr l’ancien évêque constitutionnel, qu’il estimait et défendait des attaques menées contre lui par les Ultras. Il faut ajouter à cela que Manzoni accompagnait ses intérêts linguistiques très prononcés (voir l’article « Manzoni » dans le Lexicon Grammaticorum, ed. par Harro Stammerjohann, Niemeyer, Tübingen, 1996) d’une connaissance vaste et minutieuse de la révolution française. Tout en laissant de côté ces données indirectes, on a un indice précis du fait que Manzoni connaissait le rapport Grégoire de prairial an II ; j’en ai donné les références dans mon livre Democrazia linguistica. Il dibattito in Francia e in Italia tra Settecento e Ottocento, Dharba, Palermo, 1990, p. 78-79, note 19.

4 Je parle d’un examen détaillé en parallèle des textes ; une brève comparaison entre les conceptions politico-linguistiques des deux auteurs je l’ai déjà présentée dans « Quelques présupposés d’une politique linguistique. Grégoire et Manzoni », Zeitschrift für Phonetik, Sprachwissenschaft und Kommunicationsforschung, 42 (1989), p. 99-108, qui était ma contribution au colloque « La glottopolitique et le discours politique de la révolution française » (Leipzig, 25-30 septembre 1988).

5 Paru la première fois en 1979, il a été publié en édition considérablement augmentée par les Editori riuniti, Roma, en 1987 et, avec de nouveaux chapitres, en 1992. La dynamique entre le centre (linguistique) et la périphérie est typique dans les études d’histoire de la langue italienne ; pour un bon panorama récent voir Claudio Marazzini, La lingua italiana. Un profilo storico, Il Mulino, Bologna, 1994. Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris la notion de « colinguisme » qui a pris à circuler en France depuis son introduction en 1985 ; en tout cas, quelle que soit la consistance théorique de la notion, et même en se limitant aux définitions que Renée Balibar en a donné dans le « Que sais-je ? » de 1993 (p. 7 : « l’association, par l’enseignement et la politique, de certaines langues écrites faisant communiquer des partenaires légitimes », et p. 17 : « Une certaine association de langues écrites contrôlant une profusion de parler »), je crois qu’elle n’est pas d’une aide extraordinaire si on veut saisir le propre de la situation italienne.

6 « Sentir messa » (1835), dans Scritti linguistici, cit., p. 268.

7 D’après les calculs faits par T. De Mauro, Storia linguistica dell’Italia unita, Laterza, Roma-Bari, 1963 et diverses éds. ; l’auteur est revenu sur ce point dans L’Italia delle Italie, cit., p. 316-317.

8 « Relazione », dans Scritti linguistici, cit., p. 611.

9 « Sulla lingua italiana » (1847), dans Scritti linguistici, p. 593.

10 Le souffle de la langue. Voies et destins des parlers d’Europe, Jacob, Paris, 1992, p. 109.

11 Parmi les travaux de De Mauro, les deux livres cités reviennent plusieurs fois sur ces points. En particulier, sur le fascisme voir Gabriella Klein, La politica linguistica del Fascismo, Il Mulino, Bologna, 1986 ; sur les minorités linguistiques, les mises au point récentes de Giuseppe Francescato, « Sociolinguistica delle minoranze », in Alberto A. Sobrero (éd.), Introduzione all’italiano contemporaneo. La variazione e gli usi, Laterza, Roma-Bari 1993, p. 311-340, et de Tullio Telmon, « Aspetti linguistici delle eteroglossie in Italia », in L. Serianni et P. Trifone (éds.), Storia della lingua italiana, 3e volume : Le altre lingue, Einaudi, Torino, 1994, p. 923-950.

12 Voir les dernières pages (157-160) de l’introduction au Lessico di frequenza dell’italiano parlato, Etas libri, Milano, 1993, et les discussions suivies à sa parution, recueillies par T. de Mauro dans Come parlano gli italiani, La Nuova Italia, Firenze, 1994.

13 Les racines, même théoriques, du refus de la pluralité linguistique sont mises en lumière par T. De Mauro, « La democrazia linguistica in una società multilingue », in Aa. Vv., L’educazione bilingue, Edizioni della Torre, Cagliari, p. 23-33.

14 C’est à partir de ces constats que s’est formée en Italie une forte sensibilité aux thèmes de l’éducation linguistique, champ de travail surtout, mais pas exclusivement, des Gruppi di intervento e studio nel campo dell’educazione linguistica constitués depuis 1975 au sein de la Società di linguistica italiana sur base régionale.

15 I colori dell’italiano est le titre d’une série d’esquisses des italiani regionali, c’est-à-dire de l’italien tel qu’il est parlé dans les diverses régions, publiée par la revue Italiano & oltre depuis 1995. Une vision d’ensemble des tendances actuelles se trouve dans Gaetano Berruto, Sociolinguistica dell’italiano contemporaneo, Nuova Italia Scientifica, Roma, 1987 ; plus récemment les travaux rassamblés par A. Sobrero dans le livre cité plus haut, ont fait des variétés de l’italien l’objet de leur attention. Entièrement centré sur la variété régionale, d’un point de vue soit historique soit descriptif, est le gros volume edité par Francesco Bruni (éd.), L’italiano nelle regioni. Lingua nazionale e identità regionali, Utet, Torino 1992 ; une courte synthèse plus récente est celle de Tullio Telmon, « Gli italiani regionali contemporanei », dans le 3e volume de la Storia della lingua italiana publiée par Einaudi, p. 597-626.

16 Giusepp’Antonio d’Espinosa Alarcón, A chi legge, préface à Michele Pasqualino, Vocabolario siciliano, Reale Stamperia, Palermo, tome premier, 1785, p. IX.

17 Ce sont les traits mis en relief par Franco Lo Piparo, « Sicilia linguistica », in M. Aymard et G. Giarrizzo (éds.), La Sicilia (série « Storia d’Italia. Le regioni dall’Unità a oggi »), Einaudi, Torino, 1987, p. 733-807. Voir aussi la première partie de la contribution de Gabriella Alfieri dans le volume édité par Fr. Bruni, déjà cité, p. 798-860.

18 Voir sur ce point Mari d’Agostino, La piazza e l’altare. Momenti della politica linguistica della chiesa siciliana (secoli xvi-xviii), Centro di studi filologici e linguistici siciliani, Palermo, 1988.

19 J’emprunte la notion d’épilinguistique à Sylvain Auroux, La révolution technologique de la grammatisation. Introduction à l’histoire des sciences du langage, Mardaga, Liège, 1994, p. 23-24. Elle était utilisée déjà par Lambert-Félix Prudent, « Les processus de la minoration linguistique : un coup d’œil à la situation antillaise et à la créolistique », La Pensée, 209 (1980), p. 68-84.

20 Les détours de l’idéologie linguistique dans la Sicile du xixe sont exposés dans mon livre Una nazione senza lingua. Il sicilianismo linguistico del primo Ottocento, Centro di studi filologici e linguistici siciliani, Palermo, 1988 et, pour la seconde moitié du siècle, dans le chapitre 6 (L’ideologia linguistica siciliana e l’unificazione) de Democrazia linguistica, p. 103-117, où se trouve aussi la réponse de Di Giovanni.

21 C’est la conclusion de Le Dû et Le Berre dans l’article « Parité et disparité », cité, n. 2.

22 Les premières données concernant les réponses au questionnaire se trouvent dans F. Lo Piparo (éd.), La Sicilia linguistica oggi, Centro di studi filologici e linguistici siciliani, Palermo, 1990, d’où je tire les chiffres ci-après.

23 Voir là-dessus les travaux de Giovanna Alfonzetti, en particulier Il discorso bilingue. Italiano e dialetto a Catania, Angeli, Milano, 1992, et “Neutralità” sociolinguistica e “neutralità” strutturale nel discorso italiano-dialetto, in S. C. Sgroi et S. C. Trovato (éds.), Letterature e lingue nazionali e regionali. Studi in onore di Nicolò Mineo, Il Calamo, Roma 1996, p. 65-87. Une étude détaillée de langues en contacte est celui de Antonino Di Sparti, Lingue a metà. Plurilinguismo e emigrazione di ritorno in Sicilia, Centro di studi filologici e linguistici siciliani, Palermo, 1993.

24 Les produits majeurs sont pour le moment les recueils Percorsi di geografia linguistica. Idee per un atlante siciliano della cultura dialettale e dell’italiano regionale, Centro di studi filologici e linguistici siciliani, Palermo, 1995, édité par Giovanni Ruffino, et Aspetti della variabilità. Ricerche linguistiche siciliane, ibidem, 1997, édité par Mari D’Agostino. Voir aussi, de celle-ci, entre autre, Norma di prestigio, lingua di prestigio. Labov, Meillet e la Sicilia alle soglie del Duemila, in S. Vecchio (éd.), Linguistica impura. Dieci saggi di filosofia del linguaggio tra storia e teoria, Novecento, Palermo, 1996, p. 43-58, et Spazio, città, lingue. Ragionando su Palermo, « Rivista italiana di dialettologia », 20 (1996), p. 35-87.

25 Les nuances soulignées par Louis-Jean Calvet dans Les politiques linguistiques, PUF, Paris, 1996, p. 62-63, me semblent marquer un progrès sur ce point par rapport aux livres précédents du même auteur (Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie, Payot, Paris, 1974 et La guerre des langues et les politiques linguistiques, ibidem, 1987) où le « droit à la langue de l’État » n’était pas mis en évidence.

26 Pour une esquisse des idées de Milani sur l’éducation linguistique voir mon article « Dal dominio sulla parola all’arte di scrivere », Segno, 187 (1997), p. 36-48.

27 Elles sont tirées d’un Plan d’association générale entre les savants, etc., datable de 1816, réimprimé dans le volume 14 des Œuvres (KTO press - EDHIS, Nendeln - Paris, 1977), aux pages 118 et 134. J’ai développé et argumenté mon interprétation de Grégoire dans « Langue de la liberté et liberté des langues. À propos de glottophagie et de démocratie », Le français moderne, numéro spécial pour le bicentenaire de la révolution, 57 (1989), p. 99-108.

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Pour citer cet article

Référence papier

Sebastiano Vecchio, « Y a-t-il une exception sociolinguistique italienne ? Le cas de la Sicile », La Bretagne Linguistique, 12 | 1998, 337-347.

Référence électronique

Sebastiano Vecchio, « Y a-t-il une exception sociolinguistique italienne ? Le cas de la Sicile », La Bretagne Linguistique [En ligne], 12 | 1998, mis en ligne le 01 mars 2022, consulté le 06 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lbl/3710 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lbl.3710

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Auteur

Sebastiano Vecchio

Facoltà di Lettere, Università di Palermo

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Droits d’auteur

CC-BY-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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