1On considère spontanément qu’une langue L se trouve dans une situation S, L étant objet d’étude linguistique, S étant objet d’étude sociolinguistique. Cette articulation se retrouve par exemple dans le couple de concepts de corpus et statut, utilisés dans le domaine de la politique linguistique.
2Ce découpage notionnel doit sans doute beaucoup à la situation linguistique où il est né, à savoir des langues de statut sociopolitique très élevé, très institutionnalisé, des langues reconnues depuis fort longtemps comme le français ou l’anglais, la réalité linguistique L étant alors considérée comme bien définie et facile à saisir.
3Or l’étude de certaines variétés linguistiques, ou bien de certaines situations, ce qui revient au même, présente une qualité douloureuse et stimulante : les concepts les plus assurés s’y trouvent déstabilisés, on se rend compte facilement que leur utilisation est problématique, et on est amené à reconsidérer certains fondements de notre travail de linguistes. C’est le cas du « laboratoire créole », c’est le cas aussi des situations dialectales comme celle du picard.
4Je partirai de l’étude du picard, terrain traditionnel de la dialectologie. La réflexion présentée ici aboutira à l’idée que le statut du picard, élément déterminant de sa situation actuelle, intervient non pas en plus ou autour, mais dans la définition même de la langue. La thèse est que la nature du picard – et la question est posée de l’extrapolation à d’autres ou à toutes langues – doit être définie d’abord sur un plan proprement sociolinguistique, le plan linguistique étant seulement un aspect de la langue. On a besoin d’une appréhension plus large que linguistique, une appréhension où le linguistique et le social ne sont pas seulement connectés mais profondément unitaires, une appréhension (c’est-à-dire une théorie) anthropologique de la langue : on vise donc ici une réappropriation de cette idée de « nature sociale » de la langue qui se trouve chez Saussure.
5Tout observateur note dans la région picarde des traits langagiers bien spécifiques, une spécificité bien vivante ; on réunirait facilement des témoignages de communication manquée pour cette raison, soit qu’un habitant de la région ne soit pas compris par quelqu’un d’extérieur, soit qu’il ne comprenne pas lui-même un discours considéré comme parfaitement français (c’est-à-dire français officiel). La spécificité sera en effet le plus souvent repérée par rapport à la langue officielle, dont la définition est considérée comme ne faisant pas de doute.
6Mais une chose est de remarquer des particularités, autre chose est de les nommer, par exemple de dire qu’on « parle picard ». On peut décrire ces façons de parler dans des termes très différents selon le point de vue de l’observateur, et il y a lieu de se donner une sorte de typologie des discours descripteurs, avant même de considérer le continuum des productions décrites.
7F. Carton (1981) utilise cinq termes : l’ancien patois, le picard francisé, le français picardisé, le français régional, le français standard.
8Mais il y a toujours interférence d’une valuation dans l’appréhension des faits. On trouve donc, avec des connotations positives ou négatives :
-
(négatif) le patois, (positif) la langue picarde, le picard,
-
(négatif) un picard dégradé, de mauvaise qualité, (positif, mais rare) un picard évolué,
-
(négatif) du mélange français-picard, (positif) du français picardisé,
-
(négatif) du français écorché, (positif) du français régional, parlé à la manière de cette région,
-
(positif) du bon français, (négatif) du français : autrement dit, il n’y a pas de terme négatif courant pour désigner le français standard.
9C’est un statut minoré, ou, en termes de diglossie, celui d’une « variété basse ». Il est défavorisé à plusieurs égards :
10Les jugements des locuteurs sur leur propre parler (traits dialectaux ou accent régional) sont souvent très défavorables (auto-odi ou insécurité extrême), les jugements de personnes extérieures également. On ne trouve jamais, par exemple, de message publicitaire faisant étalage de cette façon de parler. On ne dispose actuellement d’aucune enquête d’opinion sur ce point, mais un tel projet existe, et sa réalisation dans les années qui viennent serait fort utile.
11Il faut signaler, dans les rangs mêmes des défenseurs du picard, le rôle du purisme : il suscite ou renforce l’insécurité, car au nom de la langue écrite, idéalisée ou de la langue d’hier, il dévalue les parlers d’aujourd’hui. Même si un individu sait qu’au moins au plan littéraire il existe une « langue picarde », il juge souvent que son propre parler n’est pas assez bon pour en faire partie : la mise en valeur littéraire du picard peut donc empêcher qu’on s’y reconnaisse, en interdisant aux parlers vivants, réels, de bénéficier de l’image positive conquise par les textes littéraires. Il y a contradiction entre la recherche d’historicité et la preuve de vitalité, car l’historicité, nous le verrons, s’appuie sur des représentations biaisées.
12D’autre part la sociologie des locuteurs de picard est déroutante : les personnes qui valorisent, ou même militent pour, « le picard », appartiennent le plus souvent aux couches moyennes, celles qui maîtrisent bien aussi le français standard. Elles ont le capital culturel requis par les normes dominantes, et elles font du supplément picard un atout sur le marché local, mais un atout que les locuteurs de couches populaires ne sont pas en mesure de négocier avec autant de profit (symbolique, et éventuellement pratique, comme par exemple les quelques spécialistes qui se rencontrent dans le cadre universitaire). Les « marchés francs », au sens de Bourdieu (1983), ne sont pas montrables dans le discours de défense du picard, pour des raisons sociologiques : les manœuvres, les maçons, les ouvriers agricoles, à moins d’être très vieux, ne possèdent pas le minimum de respectabilité nécessaire aux acteurs culturels. Les porte-parole seront donc presque toujours instituteurs ou autres petits-bourgeois.
13Je range dans cette catégorie des faits qui pourraient aussi être évoqués au titre des domaines d’usage : enseignement, presse écrite et audiovisuelle, institutions culturelles, vie associative. Mais à la différence du parler ordinaire, il n’y a sur ces points que des décisions, des prises de position explicites, et c’est déjà un domaine politique.
14L’enseignement : quelques « clubs » dans l’enseignement secondaire, une Unité de valeur à l’Université de Picardie à Amiens, et à l’université de Lille (de type « métalinguistique », sans objectif de pratique linguistique). Dans les années 1970, il y avait quelques heures d’enseignement en écoles normales, elles ont disparu. La revendication de moyens d’enseignement est le fait d’un très petit nombre d’individus.
15Il existe une revue bimestrielle tout en picard, Ch’Lanchron, et quelques revues qui publient des textes picards, poèmes, contes, récits d’anecdotes. Quelques stations de radio produisent chacune une ou deux émissions en picard, c’est encore plus sporadique à la télévision régionale.
16Il existe des associations, les plus dynamiques étant souvent de type folklorique et non spécifiquement linguistique. Quelques troupes de théâtre, des publications de livres, le tout en petit nombre.
17Au total, donc, les positions institutionnelles du « picard » sont faibles. Il faut constater le lien entre ce fait et l’absence de standardisation, d’homogénéisation des différents parlers dans un modèle unique. La graphie n’est qu’un aspect de cette réalité : elle connaît au moins deux grandes options : une écriture quasiphonologique, et une autre quasiment fondée sur l’orthographe française. Mais chacune de ces directions manque de standardisation. En fait, c’est un cercle vicieux : l’absence de standardisation affaiblit la lutte pour un meilleur statut, et le statut ne permet pas de standardiser (parce qu’il n’y a pas d’autorité reconnue par le système social). Différentes tentatives ont été faites pour la graphie, mais aucune pour la phonologie, ni même pour le lexique.
18Nous n’avons pas de données quantitatives sérieuses. Il y aurait donc beaucoup à faire sur le plan de la recherche pour évaluer (et asseoir le constat) de l’importance du picard dans la réalité sociale d’aujourd’hui ; car les études existantes sont embryonnaires, programmatiques ou préalables, en tout cas attendent des prolongements. Je ne commenterai même pas les chiffres de McConnell-Kloss, totalement fantaisistes – je ne dis pas faux, je dis : non fondés. Quant à l’enquête de Gollac, c’est une enquête d’attitudes, qui ne nous dit pas grand-chose sur les réalités. Que signifie le fait que 46 % des Amiénois de 42 ans déclarent parler picard ? Peut-être seulement qu’il y a chez ceux-là une sensibilité à la question : après tout, ce n’est pas négligeable, mais c’est loin de nous renseigner sur la réalité linguistique ou langagière.
19Mais il ne s’agit pas de jeter la pierre sur ces tentatives de quantification : simplement il me paraît important de prendre conscience que leur légèreté doit trouver une explication avant de trouver un remède. L’explication que je propose, c’est qu’il y a pour le linguiste un problème non résolu, dont la formulation même est quelque peu choquante : qu’est-ce que « le picard » ? Sans réponse renouvelée à cette question, tout essai de description quantitative est invalidé a priori.
20Une première réponse pourrait être de type variationniste : mais elle ne saisirait pas les limites de variétés entre français et picard. Et si l’on part de ce qui est socialement désigné comme « du picard », on est amené à s’interroger dans les termes suivants. Le picard, est-ce la panoplie complète des traits linguistiques picards, et appliquée catégoriquement – c’est la position puriste – ? Mais alors il est rare, vu l’importante part d’instabilité dans les parlers (et rien ne permet de dire qu’anciennement les règles de l’oral aient été plus catégoriques). Ou bien si l’on accepte de considérer les discours, réellement produits, qualifiés de picards, on trouve, très souvent, un fonctionnement sémiotique d’emblèmes. Autrement dit, quels traits doivent suffire au linguiste à caractériser un discours comme picard ?
21J’ai cité le critère d’historicité : pour y voir plus clair, et se dégager des représentations mal informées, il faut reprendre l’histoire du picard.
22L’histoire du picard peut être décrite en trois phases, la troisième étant soit en cours, soit avortée, selon les appréciations.
23Parlons d’abord de traits linguistiques picards. Leur existence, au Moyen Âge, ne comporte pas les mêmes enjeux de langue qu’aujourd’hui par rapport au français. La langue françoise – archaïsme désignant les parlers d’oïl médiévaux dans leur unité tout en évitant de projeter sur cette époque l’image moderne de la langue française – est dans l’ensemble tolérante à la variété dialectale. Des textes comportant des dialectalismes pouvaient circuler d’une région à une autre, des parlers divers pouvaient se rencontrer et être reconnus sans avoir le statut d’étrangetés. Faut-il le rappeler, les traits ou lexèmes picards remontent aux étymons bas-latins, comme solutions alternatives par rapport à des formes normandes, franciennes, bourguignonnes, etc., et de ce point de vue jouissent d’autant de légitimité que les autres dialectalismes. Les traditions écrites (scriptas) ne sont jamais entièrement dénuées de traits dialectaux, mais n’en comportent jamais non plus une proportion très élevée. Quant aux parlers, on sait par les recoupements des philologues et les témoignages qu’ils comportaient des traits spécifiques, mais on ne sait pas dans quelle proportion : rien ne permet de poser une pureté originelle, des règles catégoriques de spécificité dialectale.
24Mais cette égale dignité des parlers, comme dit Littré, ne décrit pas toute la période comprise entre le ixe siècle (les Serments de Strasbourg) et la Renaissance. Car dans cet intervalle nous voyons naître et se préciser un rapport de diglossie entre le parler de la cour, sociolecte proche du parler d’Île de France, et les autres parlers d’oïl. Quand Conon de Béthune, en 1285, est tourné en ridicule par la reine, il proteste que son parler picard n’est pas inférieur, mais propre à son lieu d’origine. Mais le parler de la Cour, petit à petit, va minoriser les autres, et la littérature porte la trace de cette histoire : si au xve les textes de Lemaire de Belges comportent encore quelques picardismes, son neveu Molinet écrit en les évitant radicalement. Ce qui s’est passé dans la langue noble ne nous indique pas la situation des parlers, mais il est vraisemblable que ceux-ci gardent leurs particularités.
25Au xve siècle, donc, le françois écrit, l’écrit de prestige, est déjà unifié pour l’essentiel, tout en restant très foisonnant. Quant aux parlers, celui de la Cour a déjà acquis une position haute par rapport aux autres : il y a déjà à coup sûr une situation de diglossie.
26Au xvie siècle, après d’intéressantes disputes de grammairiens, dont certains défendent encore leur variété régionale, comme Dubois-Sylvius ou Ch. De Bovelles pour le picard, l’affaire est entendue : on entre dans une phase de réglementation stricte de la langue littéraire et mondaine. La noblesse du français a été définitivement conquise contre le latin, malgré les procès des « traducteurs » ou d’un Ambroise Paré, qui avait commis le crime de traiter de la médecine en langue vulgaire ; l’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539 consacre la victoire du français dans l’usage judiciaire. Cette victoire est accompagnée d’une mise en ordre draconienne qui resserre le français : c’est la fin du foisonnement, et l’interdiction absolue et explicite des régionalismes, malgré le programme – resté surtout théorique – de la Pléiade. Et c’est précisément à cette époque qu’apparaissent dans diverses régions les premiers textes patoisants, nommés « langue purinique » en Normandie. Ils apparaissent d’abord comme un procédé burlesque, au même titre que tout autre jargon de comédie, puis se stabilisent dans certains genres. Les mazarinades, par exemple, utiliseront cet espace linguistique « alternatif » pour exprimer la dérision la plus féroce, la plus subversive, ainsi que les « sermons joyeux », les « adresses » de soi-disant paysans – en fait des lettrés qui se déguisent.
27Au xviiie siècle, le picard est mis en parallèle avec le « parler poissard » de Vadé à Paris : mais la réalité régionale lui assure une durée, qui dépasse l’effet de mode qui joue sur le sociolecte. Or on voit bien que Vadé caricature. Et les textes picards – maintenant on peut parler en ces termes – en font autant, cela ne fait guère de doute aux yeux des contemporains. Indirectement nous apprenons donc par là que les parlers n’appliquent pas les traits picards aussi catégoriquement que les textes qui sont en notre possession.
28Nous sommes alors dans la situation de diglossie littéraire, qui stabilise des variétés – elle les fait exister en même temps qu’elle les ridiculise – dans des genres littéraires.
29Avec le romantisme naît la question du retournement de la diglossie, et de l’accession au statut de langue : on voit bien ici que cette notion doit être comprise non comme un concept scientifique intemporel, mais telle que définie socialement.
30Le picard a eu comme le breton ou le basque sa renaissance romantique, mais elle n’a pas pris les mêmes proportions. En particulier il n’a pas eu la chance qu’un marquis de La Villemarqué le fasse bénéficier de l’« effet McPherson » (selon l’expression de Traimond 1986). Mais, au moins de façon embryonnaire, il y a aussi en picard une tentative de conquérir la noblesse, de s’installer dans les « genres élevés » de la diglossie, et finalement de retourner celle-ci à son profit. En témoigne le fait qu’en 1862, un érudit nommé Edouard Paris publie une traduction de l’Évangile selon Saint Matthieu, accompagné d’une proposition de normalisation graphique.
31Si nous passons directement à l’époque actuelle, nous sommes encore dans le même cadre. On peut discerner deux tendances. D’une part la diglossie : on écrit en picard la gaudriole, la farce ou la comédie paysanne. D’autre part, la production littéraire a atteint une qualité qui rendrait possible un statut non minoré.
32Mais la sociologie, l’urbanisation et la scolarisation en particulier, font que les couches sociales les plus portées à parler picard sont en recul, et de plus en plus nombreux sont les gens qui ne se sentent aucun lien autre qu’historique avec le picard. Il existe pourtant des picardisants : certains natifs ou spontanés, d’autres dont la démarche est plus cultivée, et ressemble plutôt à un retour aux sources. Dans la pratique de cette seconde catégorie au moins de picardisants, on lit en général « la langue » : en fait, compte tenu de l’éventail restreint des fonctions dévolues à ces parlers, et d’une part consciente anormalement haute dans ces pratiques, il faut plutôt envisager une interprétation en termes de marquage. Le marquage s’observe dans le discours qui cherche à construire une image de langue, et même à construire la langue elle-même (voir Eloy 1990).
33Le picard, précisément par ses faiblesses, permet de voir ce travail. Je crois que ce n’est pas seulement parce que le picard serait en perdition que les efforts volontaristes de certains deviennent visibles : c’est essentiellement parce que le consensus social à son égard est faible, parce que les évidences qui le concernent n’ont pas assez de force.
34Mais il n’est pas spécifique sur ce plan. L’effort de certains pour franciser le vocabulaire français, l’effort accompli dans les années 1930 pour tchéquiser le tchèque ou pour turquiser le turc, ou actuellement pour corsiser le corse, sont de même nature.
35Je voudrais maintenant replacer ces faits encore épars dans le cadre de quelques propositions théoriques, dont j’espère montrer l’intérêt explicatif en même temps que descriptif.
36L’ouvrage de Le Page et Tabouret-Keller (1985), portant principalement sur cette autre situation d’appréhension difficile qu’est celle des créoles, propose des outils conceptuels intéressants pour notre propos.
37Ces auteurs partent de l’observation des réalités empiriques, à savoir les discours produits, et donnent sa place entière au sujet parlant (ce qui correspond à un souhait exprimé aussi par exemple par L.-J. Calvet dans « Pour ou contre Saussure »). Ils explicitent donc une conception « psycho-socio-linguistique » du sujet parlant. L’activité langagière de celui-ci se construit à partir de sa position par rapport à un ou des groupes, de son désir d’identification, et de ce qu’il connaît de la langue – un certain type de règles.
« Toute utilisation du langage est une application neuve, une extension métaphorique, de systèmes existants, risquée à partir de règles (de type 1). C’est un pidgin momentané… »
« Ce "pidgin de l’instant", activité discursive, est à la fois créateur et utilisateur de systèmes linguistiques. »
38Et dans la création ainsi évoquée, la cohérence dans l’application des règles, la « focalisation », comporte des degrés. Selon la force des paramètres psychosociaux, selon l’aptitude à maîtriser les règles et à les appliquer, on trouve des réalisations plus ou moins focalisées, ou plus ou moins dispersées. Le parler du groupe est lui-même plus ou moins focalisé ou dispersé.
39Mais le travail de description des linguistes varie également selon cette tension, et il y a donc parallélisme, ou plutôt une dimension descriptive commune entre ces deux réalités que sont les productions, et la description des productions. Le Page et Tabouret-Keller proposent donc le schéma suivant.
Figure 1 : La focalisation dans le comportement linguistique mise en relation avec la focalisation dans la description linguistique.
|
<----------dispersé « pidgin momentané » exploite analogie et métaphore lié au contexte
|
langues naturelles (au sens 4) y compris créoles
|
focalisé---------> langue stable éternelle peut exprimer la vérité
|
|
descriptions du comportement très empiriques liées au contexte
|
descriptions plus idéalisées et abstraites plus indépendantes du contexte
|
« grammaire » complètement abstraite
|
(Le Page-Tabouret-Keller 1985, p. 202, trad. JME)
40En outre, et sur un autre plan, ces auteurs montrent que certaines conceptions des langues comme réalités discontinues, discrètes, correspondent à une pensée qui pose aussi les groupes humains comme discrets. La plupart des descriptions linguistiques n’échappent pas à cette façon de voir, et la théorisent même. Nous venons de voir, dans le schéma, comment se construit cet édifice théorique en ce qui concerne le langage : c’est une question de catégorisation.
41Cette vue est celle de nos sociétés, il ne s’agit donc pas de la rejeter avec dédain, mais d’en prendre conscience, dans un mouvement nécessaire d’autocritique, d’une façon analogue à ce que fait l’ethnométhodologie, pour mieux décrire les réalités.
42Mais il faudrait encore faire intervenir plusieurs réalités, pour rendre le schéma encore plus juste et fécond. D’abord un terme dont Bakhtine-Volochinov (1929) a montré tout le poids : c’est celui de la valuation. Le rôle de ce facteur est très important, comme moteur ou comme frein de la focalisation. Il faudrait ajouter aussi qu’il y a apprentissage permanent et cumulatif, et que la qualité des productions comporte une dimension temporelle. Enfin il faut que le schéma n’oublie pas qu’on est en présence généralement d’au moins deux variétés (ce qui est conçu comme tel), et que le sujet opère un travail de classification, puis un choix entre ces variétés. Le jugement normatif même peut s’exprimer en termes d’idiomes : « c’est français », « ce n’est pas français ».
43Le schéma circulaire que je proposerai, à titre d’hypothèse de travail dont chaque point doit suggérer une recherche, tente de donner une place à ces facteurs.
Figure 2 : Schéma des opérations du sujet parlant dans la catégorisation des idiomes.
A : réception de discours (le mien ou celui d’autrui)
B : identification de traits linguistiques (sur la base de connaissances socialisées déjà acquises)
C : assignation de tel trait à tel idiome (sur la base de connaissances socialisées déjà acquises)
D : construction d’une grammaire de chaque idiome à partir des traits
E : catégorisation de tel discours comme appartenant à tel idiome
F : valuation de l’idiome
G : valuation du discours
H : production d’un discours
La flèche signifie : « précède logiquement et chronologiquement ».
44On constate qu’il devient possible, sur la base de ce schéma, de montrer l’intervention de l’épilinguistique du sujet parlant en b, c, d, de montrer le rôle valorisant ou dévalorisant du statut sur la production elle-même entre f et h, de montrer le rôle de l’intervention des grammairiens descripteurs en b et c. Le schéma propose aussi une articulation entre discours (réalité empirique) et langue (construction et catégorisation).
45Une variété complètement reconnue, comme le français, ne répond pas nécessairement à une définition de la langue autre que le picard : mais elle bénéficie d’une histoire sociopolitique différente, qui joue sur la définition même de la langue en même temps que sur son statut. La différence porte donc sur la force des représentations socialement acquises, voire imposées, en tout cas largement consensuelles, en b, c, d, e, f, g. Encore faut-il préciser que le tout se déroule sur la base d’un certain répertoire linguistique, c’est-à-dire d’un ensemble de possibilités linguistiques situé dans le temps et dans l’espace, et régi aussi par des fonctionnements, par des règles proprement linguistiques. Mais la construction des idéologies linguistiques et sociolinguistiques, dès lors, n’est plus un domaine séparé de la linguistique : il faut la penser comme un des facteurs qui donnent leur conformation aux faits linguistiques eux-mêmes, aux contraintes linguistiques elles-mêmes, celles-ci ne donnant qu’ultérieurement l’impression d’être des forces intrinsèques et indépendantes de la vie sociale. On a pu montrer cela à propos du picard, ou à propos des créoles, il est raisonnable d’en faire une proposition générale à vérifier.
46En conclusion, on en arrive à diverses questions épistémologiques et politiques.
47Si l’on admet que la description linguistique est soumise au même dilemme, entre focalisation et dispersion, que les productions linguistiques, et que le fonctionnement de nos démarches de catégorisation nous amène à nous penser dans « un monde de langues séparées » (comme de groupes humains séparés), dans quelle mesure, et au prix de quel travail scientifique, peut-on penser autrement que nos sociétés ? Comment définir, sur quels critères de scientificité, l’objectif du travail de description linguistique ? Quel est le statut social possible de cette science quand elle touche à des valeurs sociopolitiques telles que la langue identitaire (langue nationale ou langue régionale) ?
48Qu’on me pardonne le côté un peu grandiloquent de ces questions : je crois qu’elles sont en permanence au cœur de notre travail, et beaucoup de (socio)linguistes en sont en permanence pénétrés. J’ajouterai simplement que si l’on peut voir dans certaines de mes assertions un côté un peu iconoclaste, cela témoigne vraisemblablement de la force des consensus concernant notre objet et de leur résistance à une tentative de mise en question.