Présentation d’un conte de Haute-Bretagne : « Le cheval noir et le vagabond » (approche linguistique et symbolique)
Résumés
Si, aujourd’hui, l’image du cheval tirant une charrue a pratiquement disparu de la campagne bretonne, elle subsiste encore dans de nombreux contes populaires oraux, « cette grande richesse littéraire de la Bretagne » comme l’écrit Jean Markale. Le conte du Cheval noir et du Vagabond, je l’ai recueilli près de ma grand-mère en 1963 à Saint-Julien, au sud de Saint-Brieuc. Elle avait alors 82 ans. Il me semble intéressant à deux niveaux : au plan linguistique d’abord mais peut-être plus encore au plan symbolique car à l’évidence, il recèle des schèmes - surtout avec la présence du cheval noir - profondément ancrés dans la mémoire collective comme nous allons le découvrir.
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- 1 « Littérature de Bretagne », revue littéraire Europe, n° 625, mai 1981.
1Si, aujourd’hui, l’image du /çwà/ ‘cheval’ tirant une /çérü/ ‘charrue’ a pratiquement disparu de la campagne bretonne, elle subsiste encore dans de nombreux contes populaires oraux, « cette grande richesse littéraire de la Bretagne » comme l’écrit Jean Markale1.
C’était un traînard qui s’enivrait souvent (litt. qui prenait souvent des ventrées). Ce soir-là, il revenait chez lui par un chemin tout boueux. Soudain, (litt. d’un coup) arriva sur lui comme un aspic un cheval tout noir. Ils commencèrent à se battre : le bonhomme chut. À chaque fois qu’il voulait se relever, le cheval lui décochait un coup de pied et l’estourbissait ; il appela très fort. Cela dura peut-être une heure puis le cheval soudain s’en alla vers le bas du chemin dans la nuit (litt. la nuitée).
2Ce conte, je l’ai recueilli près de ma grand-mère en 1963 à Saint-Julien (commune située à dix kilomètres au Sud de Saint-Brieuc) ; elle avait alors 82 ans.
3Il me semble intéressant à deux niveaux : au plan linguistique d’abord mais peut-être plus encore au plan symbolique car à l’évidence, il recèle des schèmes ‒ surtout avec la présence du cheval noir ‒ profondément ancrés dans la mémoire collective comme nous allons le découvrir.
Approche linguistique
4Même si le système linguistique du gallo est de plus en plus insidieusement sapé par le français, il conserve cependant des caractères significatifs qui lui donnent une coloration particulière.
5Toujours au plan morpho-syntaxique, signalons la relation grammaticale entre la forme du singulier et celle du pluriel dans :
6le /çwà/ (l. 5) les /cwàu̯/ chevaux ; et l’alternance fréquente :
|
/é - yàu̯/ |
/wézè/ |
/wézyàu̯/ |
oiseau(x) |
|
/kupè/ |
/kupyàu̯/ |
tas de céréales |
|
|
/çàpè/ |
/çàpyàu̯/ |
chapeau(x) |
7Terminons ce rapide panorama en mentionnant et l’usage fréquent du passé simple (cinq exemples dans le texte) et sa forme en « i ». Phénomène apparu au XVIe siècle dans le domaine d’oïl mais combattu par les grammairiens en français, il s’est développé dans notre parler d’où un paradigme particulièrement simple :
|
/i/ |
au singulier, |
/it/ |
au pluriel : |
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/j àli/ |
j’allai... |
/j àlit/ |
nous allâmes... |
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/t àli/ |
/v àlit/ |
||
|
/il àli/ |
/il àlit/ |
- 2 La terre et les jours en pays gallo, étude dialectologique et ethnographique, Thèse de 3e cycle, Ca (...)
8Si l’on aborde maintenant sur un plan plus vaste le vocabulaire, est-il nécessaire de souligner que le parler gallo appartient essentiellement à la famille gallo-romane ? D’aucuns lui donnent un substrat celtique important. À la lumière d’un travail fourni par ailleurs2, force est de reconnaître que ses rapports avec le breton ou le gaulois sont tenus comme le confirme le pourcentage des étymons bretons (2,75 %) ou gaulois (5 %).
9Au demeurant, tel qu’il est, ce parler mérite d’être étudié, plus, d’être conservé surtout si l’on veut bien voir qu’il est très menacé. Essentiellement rural donc fonctionnel, il n’en est que plus fragile. Certes, sa richesse est encore très grande ; mais la pression, disons, du progrès dans le domaine agricole se fait de plus en plus sentir, inéluctablement. Quand l’outil n’est plus utilisé, quand il est jeté dans le fond du « fossé » (= talus), derrière la ferme, perdu dans les « brousses » (= broussailles), son nom est également perdu, irrémédiablement.
10D’où le devoir impérieux de colliger grâce à des travaux sérieux et approfondis ce parler qui s’abîme...
Approche symbolique
11Venons-en maintenant à l’approche symbolique de ce conte.
Situation initiale
12Si l’on considère tout d’abord la situation initiale, que découvrons-nous ?
13Un homme présenté, d’emblée, sous un angle dépréciatif, un /trẽnu/, un vagabond, un marginal, comme on en rencontrait beaucoup sur les routes au temps passé, un homme que la société tolère car elle ne peut faire autrement mais dont l’attitude est condamnable... d’autant plus qu’il est souvent ivre : il /pèrnè suvã dé vãtréi/ !
- 3 Jean Markale, Contes et légendes de Brocéliande, Ploërmel, Les Éditions du Ploërmelais, 1961.
14Que l’on songe à Menou le Herquellier3 qui, revenant de la foire de Ploërmel, « l’esprit embrumé par les bouteilles qu’il avait vidées en compagnie des gens de son espèce » mourut, foudroyé, par un soir d’orage, pour avoir blasphémé.
15Le thème de la nuit, amorcé dès la deuxième phrase par la précision temporelle /lè sài̯ là/ est confirmé par le dernier mot du texte /là nétéi̯/.
16Temps des ténèbres, des angoisses, la nuit est le royaume des apparitions, des revenants, son équivalent ultime est la mort avec laquelle ce traînard inéluctablement a rendez-vous. Si l’on ne voulait pas faire de mauvaises rencontres, il était prudent de ne plus s’aventurer dehors après le coucher du soleil. Ne disait-on pas :
/lè bõ dyoè à fè lè ju é l dyáp là nétéi̯/
Le bon dieu a fait le jour et le diable la nuit
17Il faut voir dans ce dicton une réminiscence de la Bible : « ... et Dieu sépara la lumière et les ténèbres. Dieu appela la lumière Jour, et les ténèbres Nuit » (La Genèse).
- 4 Paul-Yves Sébillot, Le folklore de la Bretagne, Paris, Maisonneuve et Larose, 1968, tome 2, p. 271.
18En Haute-Bretagne, maints récits illustrent cette crainte de la nuit : dans la région de Fougères par exemple, il est fortement déconseillé aux futures mères de sortir la nuit « car elles risquent d’être fouettées par de grandes bêtes noires »4. Et si quelqu’un a l’audace de s’entêter, l’esprit malin veille : aux environs de Rennes, un paysan qui sciait du blé noir après le coucher du soleil se fit rappeler à l’ordre par une voix qui lui dit à deux reprises :
19Cet homme d’Ercé « comprit l’avertissement », le traînard de Saint-Julien, non !
Le processus narratif
20Le processus narratif est présenté aussi sous un angle uniquement négatif, celui de la chute.
21L’attaque est brutale, rendue par la locution « d’un coup », encore accentuée par la comparaison « comme un espi » où se manifeste le thème du serpent considéré dans la symbolique chrétienne comme l’incarnation du péché, l’instrument du châtiment ; que l’on se remémore les représentations littéraires ou picturales de l’Enfer grouillant de serpents.
22Cette intervention indirecte du thème du serpent ‒ comme celui de la nuit prépare l’arrivée du cheval noir ‒ qui n’est pas sans rappeler « les grandes bêtes noires de la région de Fougères ».
23Que représente-t-il ?
24Ce cheval est le messager de la mort, une sorte de premier « avènement ». Et il est noir comme Charon, le dieu de la mort chez les Grecs. Noirs sont aussi ces coursiers de l’au-delà dont la chevauchée nocturne poursuit les voyageurs égarés comme nous le confie Ronsard dans son « Hymne aux démons » :
« Un soir vers la minuit...
…
Tout seul oultre le Loir et passant un détour
Joignant une grande croix, dedans un carrefour
J’ouis, ce me semble, une aboyante chasse
De chiens qui me suivait pas à pas à la trace.
Je vis auprès de moi un grand cheval noir
Un homme qui n’avait que les os, à le voir,
Me tendant une main pour me monter en croupe
…
Une tremblante peur me courut par les os... »
25Chevauchée macabre que l’on retrouve aussi dans la région de Loudéac où la Mort, sur un cheval noir, pénètre dans l’église durant la messe de minuit et touche avec sa funeste baguette ceux qui doivent trépasser dans l’année.
- 6 … et ailleurs. Plus généralement, le thème de l’animal noir tourmentant un être humain égaré dans l (...)
- 7 Paul Sébillot, Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne, op. cit., tome 1, p. 195.
26Ces apparitions sont donc fréquentes en Haute-Bretagne6. Ainsi Sébillot nous rapporte que dans la région de Matignon (Côtes-du-Nord) « un grand cheval noir... glaça d’épouvante ... plusieurs jeunes gens (qui) s’étaient réunis pour danser ». Heureusement, « un prêtre se trouve à passer par là et chasse cette bête, qui était évidemment le diable »7.
- 8 Georges Dottin, La langue gauloise : grammaire, textes et glossaire, Paris, C. Klincksieck, 1920.
27Du reste, comme pour sous-tendre ces représentations symboliques inquiétantes, la langue nous offre une gamme de variations sémantiques significatives. Étudiant le terme « cauchemar », Alexandre H. Krappe remarque dans son livre La genèse des mythes que ce mot ‒ qui se traduit en anglais par « nightmare » litt. « jument de la nuit » ‒ doit être rapproché de nombreux vocables signifiant « jument » : l’allemand « mahrt », l’irlandais « marc » ; ajoutons le breton « marc’h »8.
- 9 Jean-Paul Persigout, Dictionnaire de mythologie celtique : dieux et héros, Monaco, Editions du Roch (...)
28Ce cheval diabolique hante donc aussi la mythologie celtique tels le « March Malaen », le « cheval malin », l’un des trois fléaux de l’île de Bretagne, ou le « Marc’h » ‒ personnage de la célèbre légende de Tristan et Yseut ‒, « cavalier... des ténèbres » chargé de conduire « les âmes dans l’Autre Monde »9.
Le dénouement
29Le dénouement de ce bref conte se présente en point d’interrogation. On sent bien, en effet, qu’il est inachevé. On devine que cet « avertissement » veut une conclusion. De fait, pour n’avoir pas voulu ‒ ou pu ‒ entendre cette « avision », cet appel à revenir dans le droit chemin, ce « trin-nou » aura bientôt un ultime rendez-vous avec ce cheval noir, avec le diable, avec la mort ; quelques années plus tard, il va périr d’un feu qu’il avait malencontreusement allumé dans l’appentis jouxtant le bistrot où il avait coutume de boire.
30Où la réalité rejoint et parachève l’imaginaire populaire mais pouvait-il en être autrement pour ce pauvre hère ? …
Notes
1 « Littérature de Bretagne », revue littéraire Europe, n° 625, mai 1981.
2 La terre et les jours en pays gallo, étude dialectologique et ethnographique, Thèse de 3e cycle, Caen, 1987.
3 Jean Markale, Contes et légendes de Brocéliande, Ploërmel, Les Éditions du Ploërmelais, 1961.
4 Paul-Yves Sébillot, Le folklore de la Bretagne, Paris, Maisonneuve et Larose, 1968, tome 2, p. 271.
5 Paul Sébillot, Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne, Paris, G.P. Maisonneuve et Larose, 1967, tome 1, p. 204.
6 … et ailleurs. Plus généralement, le thème de l’animal noir tourmentant un être humain égaré dans la nuit n'est pas particulier à notre région ; il se retrouve sous des formes et apparitions multiples dans toute l'Europe.
7 Paul Sébillot, Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne, op. cit., tome 1, p. 195.
8 Georges Dottin, La langue gauloise : grammaire, textes et glossaire, Paris, C. Klincksieck, 1920.
9 Jean-Paul Persigout, Dictionnaire de mythologie celtique : dieux et héros, Monaco, Editions du Rocher, 1985.
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Pour citer cet article
Référence papier
Claude Bourel, « Présentation d’un conte de Haute-Bretagne : « Le cheval noir et le vagabond » (approche linguistique et symbolique) », La Bretagne Linguistique, 4 | 1988, 169-174.
Référence électronique
Claude Bourel, « Présentation d’un conte de Haute-Bretagne : « Le cheval noir et le vagabond » (approche linguistique et symbolique) », La Bretagne Linguistique [En ligne], 4 | 1988, mis en ligne le 09 janvier 2022, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lbl/9188 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lbl.9188
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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
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