1Les observations présentées ici s’appliquent à ce qu’on appelle le picard, le dialecte picard ou la langue picarde : elles ont cependant la prétention de soulever des questions qui dépassent ce cas, ou plutôt de le traiter seulement comme un cas, rattaché à la problématique plus générale de la délimitation des variétés.
2Nous discuterons d’abord un exemple intéressant de description linguistique du picard, puis nous rattacherons cette critique à une problématique plus large. Enfin nous essaierons de répondre à la question qui sert de titre en articulant les différents concepts nécessaires à cette réponse.
3L’article que nous étudions est dû à Julie Auger, et il est paru en 1993. Cette chercheuse de Montréal s’intéresse à des faits dialectaux picards, parce qu’ils présentent pour elle l’intérêt d’illustrer un point de théorie générative.
- 1 Par exemple R. Debrie, 1974, p. 155.
4Le clitique sujet dit redoublé précédant le verbe a été présenté par plusieurs auteurs comme une spécificité du picard 1. J. Auger propose de l’analyser comme un affixe verbal quasi flexionnel (« plays a role akin to that of an agreement marker »), « base-generated in AgrS » ‒ Ex. l’soleu i luit (le soleil il luit). Son analyse s’oppose à une description en termes de « dislocation à gauche ». Cette proposition, au-delà de la théorie GB, revient peut-être à la notion de monème disjoint de Martinet (1958), mais ce n’est pas ici le problème.
5Nous admettrons que la discussion est menée correctement à partir des données utilisées par l’auteur, et nous allons revenir seulement sur ces données, c’est-à-dire « les faits ». Sur ce plan l’auteur s’appuie sur ses prédécesseurs : les ouvrages de Haigneré, Ledieu, Flutre, Debrie, etc. On est donc en partie renvoyé à ces auteurs, dont les statuts scientifiques sont assez divers. Mais ce qui ressortira ici est principalement la continuité de leurs attitudes.
6La démonstration s’appuie sur six « faits » :
-
le « redoublement du sujet » est une règle catégorique, où le picard s’oppose au français standard
-
le « redoublement du sujet » a lieu même avec des quantifieurs
-
dans les cas d’« extraction du sujet » dans les propositions relatives, il y a présence systématique d’apparents « pronoms de rappel » (resumptive)
-
dans les cas d’« extraction du sujet » dans les interrogatives centrées sur le sujet, il y a utilisation d’un clitique 3e personne par défaut comme marqueur de sujet
-
un clitique sujet accompagne toute occurrence de verbe, même dans les cas où plusieurs verbes sont coordonnés
-
il ne peut y avoir inversion du clitique sujet.
7a) Sur le premier point, l’auteur affirme : « It is usually agreed that Picard lexical subjects always cooccur with a coreferential subject clitic ». Ce qui pose une double question : en quoi ce fait est-il spécifique au picard ? et aussi : cet « always » est-il absolu ?
8En réalité cette tournure est loin d’être inconnue en français. Colette Jeanjean (1981) montre que les 2/3 des sujets à forme lexicale (« le N ») apparaissent en couplage avec un clitique (Ex. « les types ils savaient plus »). Au total, d’ailleurs, dans son corpus de français parlé, 92 % des sujets de verbe sont des clitiques. Si la construction n’est pas absolue mais seulement « tout à fait courante » en picard, on ne peut plus admettre de différence de « grammaire » avec le français parlé.
9Parmi les auteurs cités en référence, Hrkal (1911, p. 262) ou Debrie (1974, p. 18 ou 155) en font effectivement une règle catégorique. Mais J. Auger souligne elle-même que dans les données (les exemples) citées par ces chercheurs, cette règle n’est pas toujours respectée. Cela va-t-il la conduire à voir là un site de variation, auquel cas le picard serait logé à la même enseigne que « le français » ? Non. Elle commente : « In many cases, it is quite clear that this is attributable to the influence of Standard French ». L’interférence exolingue a permis de « sauver » une règle catégorique, et d’éviter la variation.
10Nous allons voir chez Debrie, dialectologue natif de la région, à propos d’un autre fait, un exemple de la même démarche, en le citant un peu longuement, car il est plus explicite :
11L’une des plus typiques parmi les manières diverses de rendre « dont », « lequel » en patois est incontestablement celle-ci : le rejet de la préposition avoe(k) (= avec) employé avec èk (= que) pour traduire « avec lequel » : Ex. èl tupi k èzz éfâ i jut avoe (= la toupie avec laquelle les enfants jouent).
12Note : Cette phrase est d’ailleurs extraite d’une copie d’élève de la classe de seconde industrielle du Collège moderne d’Albert, vers 1951, la voici textuellement : « la toupie que les enfants jouent avec ». Nous la jugeons caractéristique parce qu’elle est le type même de la traduction, celle du mot à mot, qui conserve dans la « langue étrangère » (pour un certain nombre de nos élèves le français est plus souvent qu’on ne le croit une langue inconnue) les tournures et les locutions de la langue « maternelle ». (Debrie, 1974, p. 156.)
13Constatant dans un discours français le même fait qu’il attribue spécifiquement au picard, il lui faut affirmer l’interférence, la « mauvaise traduction » de « langue étrangère », pour maintenir l’étanchéité de principe, la différence de grammaire. Il nous apparaît que ce faisant il explicite, en fait, le but de son analyse.
14b) S’il s’agit de montrer que le clitique sujet peut être cooccurrent avec des quantifieurs, on ne peut qu’être d’accord. Mais là encore, est-ce spécifique ? En français, peut-être la formule « Tout le monde il est beau, tout le monde il est content » est-elle un xénisme stylistique. Mais comment affirmer qu’une phrase comme celle qui est citée, « Les uns i [n’] en prennent pis les autres i n’en veulent [point] pas » ne serait possible qu’en picard ? (entre crochets, d’autres faits régionaux non pertinents ici).
15c) J. Auger se fait un devoir ensuite d’établir que dans les cas où il y a extraction du sujet et proposition relative, on trouve « systématiquement » un apparent pronom de rappel, car le clitique sujet est « presque toujours présent ». Elle cite ainsi : « Mi qu’j’o dvini pourquo » (moi qui ai deviné pourquoi) ou « l’graind-route qu’alle traverche » (la grand-route qui traverse). Rappelons simplement que Guiraud (1965) parlait de « décumul du relatif » en français populaire, et citait : « Elle est là qu’elle attend », « C’est moi que je... », etc. J. Auger signale d’ailleurs le « colloquial French » comme une des « variétés » où existe ce phénomène. Mais au détour d’une discussion de détail, elle oppose son analyse des faits picards au « pronom relatif qui du français », ce qui renvoie au contraste figé que nous avons déjà critiqué.
16L’exagération de la spécificité du picard, sur ce point, se trouve déjà chez Flutre (1970, p. 519, et 1955, p. 69), en plus explicite. Il parle, à propos du type « V’la l’cloque qu’al sonne » (« voilà la cloche qui sonne »), de « constructions tout à fait courantes en picard actuel, mais ignorées du français ».
17d) Dans les cas où il y a extraction du sujet et proposition interrogative, où le pronom interrogatif (« wh- ») est sujet, il est nécessaire à l’analyse proposée que soit produit un clitique sujet, la forme attendue par défaut étant un masculin 3e personne. « And this is what we find in Picard : a third-person masculine singular subject marker appears in all subject questions » (nous soulignons la généralisation criticable). Elle cite alors deux exemples : « ki k i e làa » (qui qu’il est là), et « Tiès qui a eu les honneurs », en commentant l’ambigüité de la graphie « qui », à laquelle elle préfère, conformément à son analyse, une graphie en deux mots comme « qu’i ». On pourrait soutenir pourtant ici que non seulement la graphie, mais même la tournure, soit « influencée par le français ». Mais on trouverait maints exemples, plutôt, de tournures comme : « Tchèche qu’est lo ? », ou « Tchèche qu’o eu zz honneurs ? », où justement il n’y a pas de pronom sujet au verbe « est » ou « o eu ». On pourrait, à l’évidence, faire le rapprochement avec « Qui qu’est là ? » en français. À l’opposé, Guiraud (1965, p. 52) cite « C’est-ti moi que je..., C’est-ti lui qu’il... » etc.
18Mais ce point, traité rapidement par J. Auger à l’aide d’exemples fragiles, fait avancer son raisonnement !
19e) Le clitique sujet, prévoit l’analyse, doit apparaître à toute occurrence de verbe conjugué : et effectivement, écrit J. Auger, c’est ce que l’on trouve « dans beaucoup de textes picards ». Exemple : « sen père il a sorti et i s’a mi à le prier » (son père est sorti et il s’est mis à le prier). Nous faisons le même commentaire que précédemment : quelle est la spécificité du picard par rapport au français sur ce point ? Et la règle est-elle catégorique ?
20f) Enfin l’analyse du clitique comme affixe flexionnel, placé à gauche du verbe, exige qu’une contrainte empêche l’inversion du clitique sujet.
21L’auteur cite « Menges-tu bien ? », exemple donné par Ledieu (1912, p. 56), qui commente : « TU ne s’emploie que dans les interrogations ». Ledieu précise ensuite que devant les voyelles le U de TU s’élide, ce qui donne T’. Il n’indique pas la forme du pronom sujet devant consonne. Au pluriel Ledieu donne « Mengez-vous bien ? », et précise que VOUS s’emploie après le verbe et dans les formules interrogatives et impératives. Mais devant le verbe, c’est OS. (« os mengez »).
22J. Auger fait confiance à cette description de Ledieu, et voit là confirmation que les formes préverbales ne peuvent jamais être inversées. Elle ne remarque pas que Ledieu, à la même page où il énonce que TU et VOUS ne se rencontrent qu’après le verbe, donne (à propos d’autres points) les exemples suivants : « tu m’èle feros vir » (55), « èje t’édemannes quoi que tu viens foire ichi » (56), « tu vos le vir » (57), « tu viendros nous vir dimenche » (58), « tu zz’aimes » (59), « ti, tu dis des betisses » (59).
23En outre, bien que certains auteurs donnent à la fois les formes TU et TE, VOUS et OS comme sujets préverbaux, et d’autres (comme Ledieu) TU et VOUS en postposition, et TE et OS en position préverbale, notre auteur ne relève pas ces discordances des descriptions (les aires géographiques et les dates ne sont pas prises en compte du tout). Il lui suffit de noter que « certaines variétés » du picard diffèrent d’autres variétés du picard. L’impossibilité de l’inversion du clitique sujet est donc confirmée, sauf pour les « variétés » du picard où TU et VOUS peuvent être sujets préverbaux. À ce niveau infra-dialectal, à nouveau, on parvient à éviter la variation en séparant des « variétés », mais ici elles sont construites ad hoc, puisque par ailleurs les descriptions d’aires différentes, d’époques différentes, sont indistinctement citées comme pertinentes pour « le picard ».
- 2 J. Auger fait un travail sérieux, et il est tout à fait réjouissant d’avoir matière à discussion a (...)
24Arrêtons là cette critique, qui ne se veut pas malveillante 2. Son intérêt est de montrer dans le domaine scientifique des comportements que l’on appellera « constructeurs », c’est-à-dire constructeurs de variétés à partir de faits linguistiques.
- 3 Voir à ce sujet R.-B. Le Page et A. Tabouret-Keller, 1985, Eugeen E. Roosens, 1989.
- 4 Voir à ce sujet Jean-Michel Eloy, 1996, chap. 2.
25Hors du contexte de la recherche, cette construction est un phénomène anthropologique majeur3, dont il serait très long d’exposer les moteurs socio-psychologiques et politiques, et de rappeler l’histoire, même en se limitant aux cas du français et du picard 4.
26La participation du chercheur à cette construction commence dès qu’il accepte, pour une étude située sur le plan strict des faits linguistiques, la catégorisation socialement et historiquement admise : « le français », « le picard », etc. Avouons qu’il est quasiment impossible d’échapper à ce conditionnement dans le fil du discours descriptif, même si par ailleurs on a précisé que cet objet « variété » est de nature sociolinguistique. Un nom de variété est plus qu’une désignation strictement linguistique, il désigne un ensemble de faits, en grande partie des faits linguistiques, certes, mais qui ont une histoire et un statut social. Dans le cas du picard, cette « matière » linguistique-et-sociale jouit d’un statut social discuté, d’un statut politique quasi inexistant, et il est justifié de se demander quelle sorte d’« objet » scientifique on peut en faire.
27Mais le chercheur aggraverait son cas en cédant à la tendance, en partie fonctionnelle (démonstrative, rhétorique ou pédagogique), à exagérer ensuite l’individualité de son corpus par divers moyens : simplification des données en excluant la variation, comparaison avec un terme éloigné comme le « français standard » et non avec le français parlé « populaire » tout proche, description volontariste de certains faits en termes de contacts de langues, permettant de ne pas prendre en compte la variabilité constatée au titre de la variété qu’on décrit.
28Et il ne s’agit pas seulement de la tentation d’arranger un peu ses données pour la clarté de la démonstration. Le biais, que nous avons relevé dans la démonstration prise en exemple, est cohérent avec, et en grande partie induit par, un ensemble de représentations qu’il faut appeler une idéologie linguistique, celle que Le Page et Tabouret-Keller (1985, p. 208) nomment « un monde de langues séparées ». « Idéologie », ici, est équivalent à « conception du monde » ou « Weltanschaaung ».
- 5 M. Glatigny (1995), par exemple, montre que le purisme consiste surtout à pourchasser la variation
29On n’a donc pas lieu de s’étonner que de tels gestes soient loin d’être isolés. Au-delà des représentations communes, ils rejoignent ce qu’on appelle les attitudes « puristes » 5. Quant à la présentation en termes de contacts de langues, qui parfois ressemble à une mise en scène dramatique, elle rejoint l’attitude militante des « défenseurs de la langue régionale », qui soulignent la dimension « conflit », évidemment utile dans leur stratégie. Enfin, concevoir « le français » en donnant une telle importance au « français standard », c’est, en gros, ce qui est induit par le modèle normatif dominant.
30Pourtant les motivations sont bien différentes. Pour le chercheur, il s’agit de constituer son objet, et de se donner les arguments qui servent sa thèse. Pour le puriste il s’agit de SE poser en juge au nom d’une loi mythique, position socialement rentable, paraît-il. Pour le militant enfin, marquer la frontière linguistique est la première opération de guerre frontalière, et l’on sait bien que c’est au feu que se forgent les identités.
31Nous verrons, en replaçant une telle description dans notre question d’ensemble, la cohérence historique et politique de ces attitudes.
32Cependant notre critique de la description linguistique du « redoublement du sujet en picard » doit se conclure par des propositions alternatives. Elles sont avancées ici à titre programmatique.
-
- 6 Voir à ce propos le schéma de R.-B. Le Page et A. Tabouret-Keller, (1985), p. 202.
Sur la question de savoir si le « sujet redoublé » est un clitique sujet syntaxiquement libre ou un affixe verbal, un morphème flexionnel, l’étude de J. Auger apporte une riche argumentation. Mais, si l’on admet qu’elle a été amenée à forcer un peu les faits, peut-être est-ce par l’effet d’une épistémologie binaire, d’un problème de choix exclusif : il n’y aurait qu’une seule des deux descriptions qui soit valide. Or, tant dans le travail descriptif du linguiste que dans la pratique des locuteurs, il y aurait avantage à envisager la possibilité d’ambiguïté, la possibilité que les deux analyses soient valides en même temps, au moins dans certaines réalisations. Une telle orientation descriptive ouvrirait des perspectives intéressantes sur les possibilités d’investissements de toutes sortes, faites par les locuteurs et les groupes, sur la base des faits linguistiques 6.
-
Les constats catégoriques (« always », etc.) ne sont pas soutenables : tous les faits examinés ici sont variants, sauf à introduire des sous-catégorisations ad hoc. Par suite, il n’y a pas de différence catégorique, sur ces points, entre « la » grammaire picarde et celle du français : mais une telle assertion ne doit pas, elle-même, cacher que l’une comme l’autre sont des espaces de variation (géographique, stylistique, et inhérente), ou mieux, pour ce qui est de la syntaxe, un même espace de variation. Cela replace sur le plan sociolinguistique les usances, plus ou moins investies dans les démarches identitaires, qui différencient les discours, et les métadiscours sur « le picard » et « le français ». Même sur d’autres points que la syntaxe, d’ailleurs, la spécificité des réalisations constatées dans la région picarde est en partie le reflet d’une conscience identitaire, c’est-à-dire d’un travail d’individuation linguistique collectif.
33Notre réponse, circonstanciée, à la question : « dans quels sens peut-on dire que le picard est une langue minoritaire ? » se déploiera en trois temps, disjoignant les deux mots « langue » et « minoritaire », et tâchant de replacer notre question d’aujourd’hui dans le cours de l’histoire.
34Parler de « langue minoritaire » présuppose un consensus social : a) sur l’existence d’une variété, b) qualifiée de « langue », dont c) on prédique qu’elle est minoritaire.
35Remarquons d’abord que dès le titre de l’article de J. Auger, comme du nôtre, est utilisée une tournure classificatoire, « in Picard », ce qui présuppose donc l’existence d’une réalité « le picard » en tant que variété, douée d’unité, avant même que soient établis des faits spécifiques concernant le clitique sujet. Le nom et la catégorisation de variété sont reçus en préalable à l’analyse. En cela, la matière observée est déjà « conditionnée » par l’histoire sociale. Obstacle primaire, critique fondamentale, qui est de fait une critique du langage et des catégorisations qu’il emporte nécessairement : et bien entendu nous y prêtons le flanc également en utilisant les mots « le français standard », etc.
36Beaucoup seraient prêts à admettre que, en principe au moins, la réalité objective des langues ne doit rien aux opinions profanes. Alors la linguistique « externe » seule aurait à voir avec le « traitement social » des réalités linguistiques, qui ne seraient « sociales » que d’une façon très abstraite. Les linguistes « purs » n’étudieraient que les faits proprement linguistiques, lesquels seraient indifférents à ces « langues » historiques que les groupes sociaux en font.
37Le problème est de savoir si – et comment – les linguistes accèdent à ces réalités proprement linguistiques indépendamment des règles sociales, c’est-à-dire en stricte indépendance par rapport aux « langues » et au « discours profane ».
38Par exemple, dans les situations dialectales et de langues peu reconnues, là où l’on peut se demander s’il y a « une langue à deux dialectes » ou « deux langues », les linguistes, spécifiquement, pourraient et sauraient ranger les faits linguistiques, soit dans une unité, soit en les distinguant en deux unités. À la limite, ils étudieraient les langues de re, tandis que les classements profanes ne seraient que de verbo.
39Or cette vue dichotomique souffre quelques difficultés.
40C’est d’abord le cas d’interférences très visibles. Ainsi Martinet souligne-t-il la responsabilité politique du linguiste (1956, p. 7) : « Dans quelle mesure sommes-nous autorisés à parler du breton comme d’une langue ? (...) Implicitement, si nous le faisions, ou bien nous encouragerions les aspirations d’une poignée d’intellectuels bretons, ou bien nous céderions à la facilité de la classification linguistique, qui réclame que nous regroupions les dialectes bretons entre eux, ensemble qu’on est forcé d’appeler une "langue" ».
41Plus largement, et plus fondamentalement, les discours profanes évoqués par le grand linguiste ont aussi un rôle actif dans la réalité linguistique. Car en nommant les réalités, en développant des représentations qui en rendent compte, en s’efforçant de conformer les pratiques aux représentations, cette société travaille les phénomènes : c’est pourquoi les processus normatifs ont un rôle central, à la fois reconnu depuis longtemps et encore sous-estimé. Bakhtine a souligné l’importance de la valuation sociale dans le fonctionnement linguistique lui-même. Tout cela se cristallise dans le lexique des désignations profanes, tels que « langue » et « patois », et les noms de variétés particulières.
42Mais la dichotomie « scientifique versus profane » suppose que la science linguistique n’utilise pas ces termes profanes. Il est vrai que la notion de « système » ne correspond pas à celle de « variété ». Mais l’essentiel se passe au moment de la constitution du corpus : prendre comme matière des énoncés acceptables, c’est accepter les délimitations sociales des faits, tels que les normes les « laissent passer ». Pour prendre en compte ce problème, le courant fonctionnaliste a dû élargir la perspective, en distinguant des faits conformes au « système » et en reléguant à la « surnorme » les interdictions et obligations qui n’étaient pas fondées sur lui. Mais le procédé est circulaire, si le corpus permet de dégager le système, et que le système justifie la délimitation du corpus. Il est vrai que dans les cas où le linguiste recherche des faits diasystémiques ou des universaux, les limites de variétés sont provisoires. Mais les désignations de variétés qui illustrent de tels faits sont évidemment celles qui ont cours socialement, et quand elles ne sont pas consensuelles le linguiste est bien obligé d’adopter une position dans le débat.
43Les descriptions des linguistes sont ainsi forcément en rapport, et pas seulement d’opposition, avec les descriptions profanes.
44Cela prend sens si l’on pense que les linguistes sont aussi membres des sociétés concernées. L’ethnométhodologie a ouvert des perspectives essentielles pour notre discipline, en posant, comme un principe de recherche extrêmement fécond, que les descriptions (accounts) font partie des phénomènes que nous observons. La même idée est fondamentale dans le cadre de la « pensée complexe ». Cela comporte deux corollaires.
45Le premier, déjà évoqué, est que les représentations profanes du langage, ce qu’on appelle l’épilinguistique ou les normes, jouent un rôle en linguistique interne. En adaptant ce que Garfinkel dit à propos des sociologues, cela signifie pour nous qu’il n’y a pas que le linguiste qui réfléchit au langage.
46Le deuxième corollaire – horresco referens – c’est que la description scientifique à laquelle nous prétendons contribuer fait aussi partie du phénomène, et qu’elle n’est donc pas seulement description mais aussi intervention. Berrendonner (1982) a évoqué, d’une façon assez polémique, le côté normatif de beaucoup de travaux linguistiques : dans un sens large, et sur le plan général de l’épistémologie, ce ne sont pas seulement les travaux structuralistes ou générativistes qui sont immergés dans des fonctionnements sociaux, mais tout ce qui prétend rendre compte : l’accountability englobe la science.
47Notre présente démarche consiste à essayer, en élargissant le point de vue et en se limitant à l’objet « langue », d’intégrer l’account à l’objet : ce n’est évidemment pas un problème proprement linguistique.
48Dire que le picard est une langue minoritaire, c’est aussi présupposer que la notion de « langue » est effectivement reçue, qu’elle ne fait pas problème. Or cette présupposition n’est pas une opération pragmatique anodine. En effet il faut tenir compte de la valuation attachée au terme « langue » dans le contexte français, valuation qui va bien au-delà de la valeur saussurienne de « langue » opposée à « dialecte, patois », etc. Parler de « langue » à propos du picard, ou éviter de le faire, sont des prises de position fortes, bien qu’inévitables.
- 7 DPLO Défense et Promotion des Langues d’Oïl. Adresse : DPLO, M. J. Mauvoisin, 45 rue J. Monod, 500 (...)
49Et l’on se bat effectivement sur cette notion, car elle emporte des conséquences concrètes et symboliques. Dans l’histoire politique récente du picard (et des autres variétés d’oïl), la simple attestation de la dénomination « langue picarde » dans un discours officiel n’est pas négligeable. Il n’est pas exclu qu’à la faveur des débats électoraux successifs le picard, de simple variation interne de la langue française qu’il est aujourd’hui officiellement (puisque n’apparaissant dans aucune liste d’application de mesures administratives aux « langues régionales »), devienne « langue régionale » ou – moins fort ? – l’une des « langues d’oïl ». L’association DPLO 7, par exemple, y travaille activement.
50Un argument majeur pour la reconnaissance d’une variété en « langue » est la distance linguistique entre elle et le français standard. Plus la différence, l’autonomie linguistique, sera sentie, plus la variété sera reconnue. Chez le profane, cela entraîne un travail de marquage de spécificité, et l’utilisation préférentielle, en situation surveillée, de formes spécifiquement picardes, voire de formes emblématiques. L’article de J. Auger participe de fait à ce travail dans la mesure, que nous avons critiquée, où elle surestime la spécificité du picard, c’est-à-dire la distance entre le picard et le français. Elle doit ce biais, en partie, aux prédécesseurs auxquels elle s’est fiée, et en partie à sa démarche propre.
51Quant au terme « minoritaire », signalons d’abord que Guespin et Marcellesi (1986) préfèrent « minorée » pour bien marquer que ce n’est pas un caractère intrinsèque mais une situation subie et réversible : « minoritaire » est ainsi présenté comme une notion de status, ce qui appelle plusieurs précisions.
52D’abord, en traduisant « status » par « statut » on dérive assez facilement à un rétrécissement de cette notion, jusqu’à la comprendre comme « statut légal ». Or il ne s’agit pas de cela : le status englobe la circulation et les fonctions de la langue. La diglossie, si on l’interprète comme « répartition fonctionnelle hiérarchisée des variétés dans une communauté », est une question de status.
53En fait c’est la distinction status-corpus elle-même qui pose problème ici. Cette distinction permet de ne pas mettre en question le corpus quand on parle de status, et elle est utile aux politiques, y compris les « militants régionalistes », comme une espèce de presbytie opératoire : elle fait l’économie de définir la variété, elle repose sur une définition consensuelle, non-dite, c’est-à-dire sur la norme dominante.
54On sait bien au contraire – maints travaux sur la diglossie le montrent – que la diglossie « de status » est inséparable de caractères qui touchent à la définition même des variétés en présence, c’est-à-dire à leur corpus.
55C’est dans la relecture de l’histoire des langues de France que nous saisirons la naissance du débat actuel sur les « langues régionales ».
56Prenons pour exposé de base de l’évolution historique, marquée par la Révolution de 1789, l’ouvrage de R. Balibar (1985) sur Le colinguisme des Carolingiens à la République. Ce n’est pas par hasard, ni par omission ou par l’effet d’une fascination jacobine, que cet auteur n’évoque pas la pluralité linguistique des sujets puis des citoyens de la République. Le colinguisme, « l’appareil de langues » dont elle suit la formation et les transformations, ne fait aucune place à cette diversité. Depuis le geste fondateur de 842, le colinguisme ne met en jeu, avec le latin, l’allemand, l’anglais, que le français, qui est la seule langue du pays, c’est-à-dire la seule variété linguistique méritant à la fois ce nom, ce status – par exemple, l’emploi littéraire noble – et cet engagement pratique et idéologique du pouvoir.
57Pour les parlers autres que « la langue française », le regard de la Révolution a été fondateur malgré lui (bien que la curiosité à leur égard existât déjà au XVIIIe siècle). Car Grégoire et Barrère les ont « inventés », au sens où ils ont fait de ces réalités informes, en leur intentant une sorte de procès politique, des objets de nature politique. Puis le 19e et le 20e siècle ont porté à ces êtres d’abord condamnés un intérêt d’historiens ou d’administrateurs (Coquebert de Montbret en 1807, Victor Duruy en 1866), puis un intérêt encore plus impliqué, typiquement romantique, de retrouveurs et recréateurs de peuples authentiques. Le travail des folkloristes a créé et mis en scène des stéréotypes d’identités régionales, en grande partie linguistiques.
- 8 Bien sûr, cet « effet Mc Pherson » (selon l’expression de Traimond, 1986) entraîné par le succès d (...)
58Qu’il y ait dans ces entités folkloriques, puis ethnico-régionales, une construction, et pas seulement une restitution, cela ne fait pas de doute. Ce qu’il faut remarquer, c’est qu’elle partage avec la construction nationale française certains de ses principaux traits : unicité de la langue sur le territoire de la communauté, aspect définitoire de la langue pour le groupe, légitimation par la littérature, recherche d’historicité, etc. Certains des « patois » de Grégoire deviennent ou redeviennent des « langues » en empruntant une voie déjà utilisée par « le français », à savoir la médiation de la littérature 8.
59Mais même là où l’acte symbolique d’éditer une grande œuvre n’est pas effectué, ou ne réussit pas à être reconnu, l’ambition de la « langue » est devenue possible, et va désormais toucher des franges plus ou moins larges de la population des régions. Les travaux des linguistes dialectologues contribuent à cette ascension, car en décrivant ils attestent, en classant ils légitiment des entités, et en outre, marqués par l’idéal normatif du français – limitation de la variation, saturation des positions syntaxiques, etc. –, ils ont tendance à sous-estimer les facteurs de variation et de fait ils normalisent.
60Ainsi donc, en impliquant dans le débat linguistique, par la mise en relation des parlers réels à la langue française, les individus de toutes les conditions sociales, la Révolution ouvrait la porte, aussi, à un siècle de distance, à d’autres langues. Dans ce sens, c’est un développement de l’histoire du français qui tend à faire des anciens « patois » des « langues régionales », au contraire d’une construction colingue où seul le français pouvait être « la langue ». Leur minoration n’est donc pas un accident de l’histoire, survenu à des « langues » déjà-là, mais une étape – difficile – de leur naissance en tant que « langues » dans le contexte où une variété (le français) possède déjà ce statut idéologique.
- 9 Le processus est visible à travers plusieurs rapports, entre autres : rapport Arfè de 1981 (doc. 1 (...)
61Ce qui est en jeu, c’est l’exclusivité de la langue française à « mériter » le nom et le status de la « langue » telle qu’elle est conçue en France. On ne saurait pourtant nier que la notion de langue régionale a pris une place croissante depuis la loi Deixonne (1951), le droit européen jouant dans cette évolution un rôle adjuvant important9. La pierre de touche de l’évolution est, à chaque fois, la liste des « langues » concernées, et l’on continue à voir des luttes menées par des « patois » pour la reconnaissance de leur qualité de « langue ». Avec des variétés comme le poitevin et le normand, le picard (reconnu depuis 1990 comme « langue régionale endogène » en Belgique) fait l’objet d’une revendication collective de reconnaissance sous le nom de « langues d’oïl » et continuent à se heurter à l’inertie ou à des manœuvres dilatoires de la part des gouvernements français successifs et même d’autorités régionales, pourtant en quête d’identités territorialisées.
62Il se réalise même parfois une conjonction de fait entre certains militants et le pouvoir. Ainsi pour Giordan (1992, p. 29), un éventuel mouvement de multiplication de nouvelles langues provenant de la transformation du statut des dialectes « comporte de graves dangers pour les langues "minoritaires" ». L’argument jacobin classique, de la nécessité d’une langue nationale unique, est en effet applicable à l’échelle d’une région ou province, comme il l’est à l’échelle d’un continent ou du « marché international ».
63Statut légal, status fonctionnel réel, et politique du corpus de ces variétés sont donc historiquement liés. La marque de leur naissance moderne est visible dans ces trois dimensions. L’unité dont rend compte l’appellation « langues régionales » dans le cadre où « la langue française » est dominante, c’est cet ensemble de représentations métalinguistiques que nous nommons « l’idéologie de la langue ». Celle-ci constitue à ce titre un objet d’étude d’intérêt stratégique.
64Dans quel sens peut-on qualifier le picard de langue minoritaire ?
65Il est légitime qu’un citoyen souhaite que le picard devienne une langue reconnue, et il le deviendra si on installe l’usage consensuel de la dénomination « langue picarde ». Cette dénomination est volontariste, certes, mais ne fait qu’exprimer cette volonté, que ni les arguments linguistiques ni les arguments d’autorité ne peuvent empêcher. La différence entre langue picarde et langue française, c’est que nul ne conteste aujourd’hui que le français soit une langue : parler de langue picarde c’est anticiper sur l’usage et le consensus, c’est être actif sur le plan de l’idéologie linguistique, ce n’est pas faire erreur ou mentir.
66Quant à la qualification de langue minoritaire, elle appelle trois commentaires. Elle est à la fois assez neutre et objective : si l’adjectif « minoritaire » s’oppose à « majoritaire » ou « dominante », c’est une évidence. Elle est aussi plus critiquable : « minoritaire » n’est pas un caractère définitoire, puisque nous sommes dans le cours d’un développement historique. Enfin elle est plus polémique, car elle présuppose une égalité avec la langue dominante à tous égards, sauf quantitatif et institutionnel. Une telle assertion n’est valide, peut-être, que dans le feu d’une argumentation.
67« Langue régionale » est sans aucun doute moins contestable que « langue minoritaire », car on peut y comprendre « régionale » comme décrivant une simple dimension géographique opposée à la dimension « nationale », mais on peut y comprendre aussi la différence de niveau politique.
68Notre réflexion, toutefois, tout en essayant d’éclairer ces termes, ne saurait prétendre en légitimer ou illégitimer aucun : ce serait nier que l’idéologie linguistique soit cette force, susceptible d’une analyse propre, dont nous trouvons la marque jusque dans les travaux les plus sérieux comme celui que nous avons critiqué ci-dessus.
69À travers ce problème terminologique, on constate que l’épistémologie est inscrite dans la vie sociale Ainsi c’est le statut sociopolitique peu consensuel du picard qui laisse apparaître son statut scientifique incertain : au contraire, dans le cas de variétés comme le français ou l’anglais, une masse d’évidences acceptées socialement empêche presque de les soumettre aux mêmes questions ‒ comment mettre en question que le français, le russe ou le gallois existent, et soient des « langues » ? Il est pourtant aussi fécond, dans ces cas, d’adopter une perspective anthropologique donc constructiviste, et de considérer que ces variétés aussi sont construites par des groupes humains, à partir de faits linguistiques.
70Cela justifie que nous revenions inlassablement sur le statut scientifique de notre matière et de notre objet. La scientificité en sciences humaines, inspirée de l’ethnométhodologie et de ce que E. Morin nomme « la pensée complexe », ne peut se passer de l’ambition de critiquer, ou tout au moins de garder en mémoire, la prégnance de notre cadre de pensée – France contemporaine, civilisation occidentale – sur notre façon d’appréhender techniquement les problèmes locaux.