
Texte intégral
- 1 Définie comme « les transformations de quartiers populaires dues à l’arrivée de catégories sociales (...)
1Le présent ouvrage se situe dans la continuité des précédents travaux de son auteur : après L’Invention de Paris (Seuil, 2012) et Une traversée de Paris (Seuil, 2016), Éric Hazan poursuit avec Le Tumulte de Paris son ode à la ville de Paris qu’il défend face à ses détracteurs. Dès les premières lignes de son avant-propos, l’objectif est clairement annoncé : « Ce livre a été entrepris pour défendre Paris dont on dit tant de mal » (p. 9). Cette défense adopte une démarche que l’on pourrait qualifier de kaléidoscopique, le livre s’ordonnant autour de diverses entrées qui donnent lieu à une variété de petits textes, décrivant par touches successives des phénomènes sociologiques, urbanistiques et géographiques à l’œuvre dans la ville. Cette approche adopte à la fois plusieurs échelles et plusieurs angles d’analyse. En effet, Éric Hazan combine dans son ouvrage une étude macroscopique – qui s’intéresse aux dynamiques transversales qui touchent la capitale, à l’image de la gentrification ou de l’évolution des commerces parisiens – et une étude microscopique – qui aborde les évolutions spécifiques à une échelle plus fine de quartiers (Belleville), de rues (rue des Immeubles industriels) ou même d’édifices (la Bourse). Si les échelles sont variées, le postulat que l’auteur cherche à défendre est le même : Paris « bouge, il évolue sans cesse comme un organisme vivant dont certaines parties s’atrophient tandis que d’autres prolifèrent » (p. 15) À rebours des critiques qui déplorent la rapide déliquescence de la ville, transformée en ville-musée et réquisitionnée par ceux que l’on appelle les « bobos », Éric Hazan replace ces évolutions – parfois certes malheureuses – dans l’histoire de la ville, faite de changements aussi inexorables que nécessaires. Si le Paris de son enfance ainsi que ses bruits, odeurs et caractéristiques affleurent souvent dans le texte – notamment dans la description des véhicules qui peuplaient le Paris des années 1950 –, ces souvenirs, teintés de nostalgie, ne cèdent jamais aux sirènes du « c’était mieux avant », que l’auteur condamne fermement, rappelant que Paris, à toutes les époques, avait ses défauts et ses détracteurs. À l’image de bon nombre de penseur·euses contemporain·es de la ville, l’auteur invoque à plusieurs reprise la gentrification1 de la capitale ainsi que ses conséquences – l’expulsion des catégories populaires vers les périphéries. Mais loin de s’en tenir à une seule critique, l’ouvrage se révèle force de propositions pour enrayer sinon contrer ce phénomène. En témoigne le texte consacré au boulevard périphérique, aménagement urbain qui est l’objet de nombreuses interrogations depuis quelques années : rejetant les propositions qui visent à le transformer dans son entièreté, Éric Hazan préconise d’adopter des solutions adoptées à chaque tronçon, les situations variant d’une section à l’autre, particulièrement entre l’est et l’ouest. Cette proposition est en réalité caractéristique de son approche qui rejette en bloc les discours généraux sur Paris pour adopter une posture plus nuancée qui à la fois célèbre les belles évolutions connues par la ville et signale ses défauts auxquels il faut remédier.
- 2 Perec Georges, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Paris, Christian Bourgois éditeur, 2020 [ (...)
2Bâtiments, quartiers, mobiliers urbains : Eric Hazan s’intéresse à l’architecture et à l’organisation de la ville mais ne délaisse pas pour autant celles et ceux qui font battre le cœur de Paris – ses habitant·es du passé ou du présent. Le livre s’attache alors à décrire les comportements des Parisien·nes – aussi bien sur les terrasses de café que face aux mendiant·es – et se transforme aussi en hommage aux « écrivains parisiens » : les auteurs, amoureux de Paris, qui en ont un fait un sujet d’inspiration central dans leur travail. En effet, si l’ouvrage se présente souvent comme un condensé historique sur la ville de Paris – retraçant les grandes politiques urbaines menées depuis Haussmann jusqu’à Anne Hidalgo –, il est aussi pétri de références littéraires : Honoré de Balzac, Louis-Sébastien Mercier, Émile Zola ou encore Eugène Dabit sont fréquemment convoqués pour décrire le Paris d’antan et la fascination que la ville a de tout temps exercée sur celles et ceux qui savaient la regarder. En effet, la démarche historique – qui procède par datation et administration de la preuve – côtoie dans le texte une démarche pleinement subjective et située qui est revendiquée. Les développements au sujet de Balzac ou de Walter Benjamin sont conçus comme des hommages à ces flâneurs parisiens, la marche étant perçue comme un moyen inégalé de connaître et d’apprécier une ville. C’est aussi de l’exploration urbaine et de l’observation minutieuse de la ville que ce livre est issu : certains textes sont le fruit d’une immersion dans la ville, où les sens et perceptions de l’auteur sont convoqués, et tous relèvent d’une exploration personnelle de la ville dans laquelle il est né et habite. Si la filiation avec les flâneurs parisiens que sont Benjamin et Balzac est clairement revendiquée, l’influence de Georges Perec, pour qui la ville devient le laboratoire d’une expérience nouvelle, fondée sur un rapport d’immédiateté au lieu dont l’écriture tente de rendre compte dans toutes ses nuances, n’est pas quant à elle signalée. Pourtant, l’approche du quartier de Belleville qui procède à une description minutieuse, à une remontée des différentes rues qui le composent et à un inventaire tout à fait perecquien de ses commerces, se rapproche à bien des égards des théories de l’auteur2. Cette subjectivité est inscrite dans le processus d’écriture mais aussi dans le texte même, ponctué de remarques acerbes et piquantes, notamment au sujet des politiques de la ville successives, de Haussmann à François Hollande, ou encore à propos des architectes, souvent décrits comme des techniciens hors-sol. Ce sont aussi les goûts de l’auteur, en termes artistiques, littéraires et architecturaux, qui sont clairement exprimés dans ce livre, ne permettant pas au/à la lecteur·ice d’oublier qu’il a là affaire à un texte fondamentalement personnel et engagé. En effet, le parcours qu’Éric Hazan nous propose dans la ville de Paris est fondamentalement singulier, guidé par les quartiers qu’il connaît et affectionne particulièrement (Belleville), les lieux qu’il aime fréquenter (les cafés) ou au contraire par les secteurs qui le frappent par leur laideur (l’île de la Cité) et les phénomènes qui le révoltent (la végétalisation). Ce texte est aussi l’occasion de rendre hommage à des figures intellectuelles parisiennes souvent délaissées par le grand public mais avec qui il entretient un lien affectif, à l’image de Sartre et de Breton, qu’il considère comme de véritables écrivains parisiens auxquels la ville n’a pas rendu l’amour qu’ils lui portaient. À cet égard, on pourrait néanmoins déplorer la faible proportion de figures féminines convoquées par l’auteur, qui regrette pourtant à la fin de son ouvrage que si peu de rues parisiennes portent le nom de femmes célèbres.
3L’esthétique de la discontinuité adoptée et revendiquée par l’auteur cherche donc à approcher une ville dont les disparités font partie intégrante de son identité. Loin de vouloir les réduire, Éric Hazan appelle au contraire à pleinement les prendre en compte, démarche nécessaire et indispensable pour adopter des politiques urbaines qui ne peuvent être uniformément appliquées à l’ensemble de la ville. Par des textes courts et discontinus, conçus comme des tableaux – directement inspirés des Tableaux de Paris de Louis-Sébastien Mercier –, l’auteur promène le/la lecteur·ice dans la ville de Paris qu’il chérit tant et lui donne à voir le tumulte de Paris qu’il célèbre aussi bien dans le présent que dans le passé.
Notes
1 Définie comme « les transformations de quartiers populaires dues à l’arrivée de catégories sociales plus favorisées, qui réhabilitent certains logements et importent des modes de vie et de consommation différents », Clair Caroline, « Sonia Lehman-Frisch, Sociologie de San Francisco », Lectures, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2018 ; Les comptes rendus, de Caroline Clair pour Lectures13 septembre 2018, note 3, en ligne : https://journals.openedition.org/lectures/26556.
2 Perec Georges, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Paris, Christian Bourgois éditeur, 2020 [1975].
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Référence électronique
Mathilde Buliard, « Éric Hazan, Le Tumulte de Paris », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 31 mai 2021, consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/49630 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lectures.49630
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