Keivan Djavadzadeh, Hot, Cool & Vicious. Genre, race et sexualité dans le rap états-unien

Texte intégral
1Depuis les premiers enregistrements de morceaux de rap à la fin des années 1970, ce style musical n’a cessé de se développer aussi bien esthétiquement que commercialement. Cependant, dès ses débuts, les femmes ont été laissées dans l’ombre et ce malgré leur investissement et leur engagement dans le rap. Dans le présent ouvrage, Keivan Djavadzadeh s’attache à leur rendre le rôle majeur qu’elles ont eu dans l’histoire de cette musique au cours des quarante dernières années. Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8 et membre du Centre d’études sur les médias, les technologies et l’internationalisation, il signe avec ce livre une réflexion intersectionnelle sur la place des femmes dans la culture hip-hop en approfondissant les relations indissociables des rapports de genre, de classe et de race dans ce milieu. L’auteur s’est appuyé sur une analyse du discours des rappeuses en étudiant plusieurs centaines de morceaux enregistrés entre 1979 et 2020, les interviews données par les artistes ainsi que leurs publications sur les réseaux socionumériques, afin de rendre compte de l’articulation des dominations dans les parcours de professionnalisation des artistes féminines. Le corpus des rappeuses étudiées a été sélectionné sur la base de leur succès commercial et de leur visibilité dans l’espace médiatique. Djavadzadeh montre que le rap est un espace privilégié de contestation des formes d’oppression pour des femmes ethnoracialisées et majoritairement issues des classes populaires. L’objet de l’ouvrage est de rendre compte du rôle des femmes dans cette histoire au travers des discours de revendication politique ainsi que des dynamiques de réappropriation et de redéfinition des codes initialement masculins du rap.
- 1 Pough Gwendolyn D., Check it while I wreck it. Black Womanhood, Hip-Hop Culture, and the Public Sph (...)
- 2 Pabón-Colón Jessica Nydia, Graffiti Grrlz. Performing Feminism in Hip Hop Diaspora, New York, NYU P (...)
2Un retour sur les ouvrages universitaires traitant de la question des femmes dans ce genre musical pourrait renforcer l’idée selon laquelle les femmes n’ont eu qu’un rôle minoritaire dans le développement du rap. L’auteur note, par exemple, que bien qu’il existe quelques contributions à cette réflexion1 il n’y a, à ce jour, aucune monographie universitaire sur les rappeuses aux États-Unis. De plus, il note que les travaux universitaires se concentrent presque uniquement sur la génération de rappeuses de la seconde moitié des années 1980, ce qui a pour conséquence de donner un aperçu réduit de l’évolution des femmes dans le milieu. On trouve ici un écho à des réflexions communes aux cultural studies sur la place des femmes dans les « cultures populaires ». De manière similaire, l’ouvrage de Jessica Nydia Pabón-Colón sur les femmes dans le graffiti2 avait déjà interrogé le traitement universitaire du genre dans les « sous-cultures » en se demandant si les femmes étaient réellement absentes de ces milieux ou si les études avaient invisibilisé leur présence. Pabón-Colón concluait, tout comme Djavadzadeh, que l’absence des femmes dans la littérature n’était pas due à leur éloignement du milieu mais bien au prisme adopté par les études universitaires qui ont majoritairement conjugué le terme de « sous-culture » au masculin.
- 3 Ce dilemme est nommé « dilemme de la différence » dans Joan W. Scott, La Citoyenne paradoxale. Les (...)
3En retraçant l’histoire de quatre générations de rappeuses, l’auteur montre que, bien qu’elles aient été présentes dès les débuts du rap, leur place a fluctué en fonction des contextes socio-politiques et des évolutions commerciales de l’industrie. De 1979 à 1984, un lot de pionnières se constitue – il cite, entre autres, les rappeuses Lady D, les sœurs Paulett et Tanya « Sweet Tee » Winley, et Lady B – qui, malgré le fait qu’elles n’aient pas été considérées à l’égal de leurs homologues masculins, ont gagné une notoriété dans le milieu. L’auteur explique qu’aux prémices du rap, les femmes représentaient une sous-catégorie d’une musique encore marginale. Cependant, la seconde moitié des années 1980, qui marque « l’âge d’or du rap », atteste de l’augmentation des femmes dans l’industrie, notamment grâce à la popularisation d’un marché semi-parallèle, le « rap féminin ». Des années 1985 à 1989, le modèle de la rappeuse solo se démarque et fait émerger des artistes comme Roxanne Shanté, MC Lyte ou encore Queen Latifah. Pour autant, comme le note l’auteur, les artistes sont prises dans un dilemme de taille3 : pour se faire remarquer, elles doivent revendiquer leur genre alors que c’est la raison exacte de leur discrimination dans le milieu. L’auteur pose alors une question pertinente : comment les artistes ont-elles mobilisé leur subalternité à leur avantage sans que cela ne porte préjudice à leurs carrières ? De manière surprenante, la valeur épicène du mot rapper avait jusque-là persisté, mais avec la mise en visibilité des rappeuses, le mot prend une norme masculine et les femmes sont singularisées par le terme de « female rapper ». Le développement commercial du rap à la fin des années 1990 bénéficie également aux rappeuses qui, s’emparant des codes du rap hardcore, obtiennent leurs premières reconnaissances en gagnant des disques d’or et de platine. De 1998 à 2008, l’industrie périclite et avec elle les rappeuses qui, parce qu’elles sont minoritaires, sont les premières à souffrir des crises. Puis, à la fin des années 2000, une figure perce dans l’industrie qui se présente comme la nouvelle star féminine que le milieu attendait : Nicki Minaj. À partir de 2016, une nouvelle vague de rappeuses (telles que Cardi B, Doja Cat, Megan Thee Stallion) émerge et vient contredire l’idée du monopole de Nicki Minaj sur le rap féminin. Cette nouvelle vague est notamment la conséquence d’une refonte des voies de professionnalisation. En effet, l’arrivée des réseaux socionumériques donne un avantage aux rappeuses, qui n’ont plus besoin de passer par de nombreux intermédiaires pour accéder à une visibilité publique.
- 4 Butler Judith, Le pouvoir des mots. Politiques du performative, traduit de l’anglais par Charlotte (...)
4Le deuxième chapitre de l’ouvrage est consacré à la réappropriation par les rappeuses des codes du « gangsta rap ». Les discours qui émergent chez les rappeurs sont associés à la performance d’une masculinité agressive qui s’articule à un discours dans lequel les femmes sont réduites à leur corps et constamment sexualisées. Dans cette atmosphère sexiste, le lecteur peine à imaginer comment les femmes ont pu persister et même se faire un nom au sein du milieu, mais l’auteur expose les manières dont les rappeuses ont mobilisé les codes misogynes du gangsta rap à leur avantage afin de retourner les rapports de domination et de créer une vision alternative de la féminité noire. L’examen méticuleux des discours des rappeuses auquel s’est livré l’auteur permet de comprendre que cette réappropriation s’est notamment construite autour de la redéfinition du mot « bitch ». Celui-ci fut vidé de son sens sexiste initial puis, en étant réinvesti de valeurs positives, a contribué à une critique interne du masculinisme. En citant Judith Butler4, l’auteur illustre de manière empirique comment la subversion du nom que l’on nous assigne n’est pas une soumission à la domination mais participe du travail de définition de soi.
5Les deux chapitres suivants s’attèlent à une analyse des thèmes mobilisés par les rappeuses en examinant successivement celui de la sexualité et celui de la politique. Ces chapitres restituent les enjeux et les difficultés que les chanteuses ont rencontrés afin de s’emparer des sujets jadis monopolisés par les artistes masculins. En revenant sur les risques encourus à aborder la sexualité, l’auteur démontre que la mobilisation de ce thème a participé à la reconfiguration des rôles dans les relations hétérosexuelles et même à lever le tabou de l’homosexualité dans le rap. Rappelant que la politique se situe aussi bien dans les sphères privées que publiques, Djavadzadeh analyse le rap enregistré par des femmes comme terrain politique dans lequel sont mises en avant des expériences subalternes comme critiques des systèmes raciste et misogyne. En se saisissant progressivement des campagnes électorales, des manifestations politiques et de Black Lives Matter, les rappeuses ont porté sur le devant de la scène le discours invisibilisé des femmes racialisées.
6La dernière partie de l’ouvrage revient sur le rapport que les rappeuses entretiennent au féminisme, oscillant entre adhésion et rejet. Alors que les artistes masculins ont été associés de manière stéréotypique à la tenue d’un discours misogyne, les rappeuses ont, quant à elles, été rapidement assignées à un rôle de féministe. En prenant des exemples de chanteuses, Djavadzadeh dément l’homogénéité de cette assignation militante. Ici aussi, l’auteur s’appuie sur une trame historique qui déconstruit cette attribution au fil des revendications et des délaissements de cette étiquette depuis les années 1980. La revendication féministe de Beyoncé et les débats populaires que cela a suscité sont pris comme point de bascule vers la réappropriation du féminisme dans l’espace public et médiatique par la nouvelle génération de rappeuses.
- 5 Kimberlé W. Crenshaw, « Demarginalizing the Intersection of Race and Sex. A Black Feminist Critique (...)
7En revenant sur la place des femmes dès les origines du rap, Keivan Djavadzadeh dresse le paysage de l’héritage du rap féminin tout en explicitant la manière dont la marginalité basée sur le genre a été construite pour différencier les artistes féminines tout au long de son histoire. Dans cet exposé, l’auteur se place dans la droite lignée des études intersectionnelles, ainsi que les avait théorisées la juriste américaine Kimberlé Crenshaw5. Il observe comment s’articulent l’addition des discriminations (genre, classe et race) mais fait également la lumière sur les dilemmes et les revendications identitaires auxquelles les personnes dominées font face. En contestant le monopole de la représentation du mouvement aux seuls artistes masculins, Djavadzadeh montre que les rappeuses ont mobilisé un large attirail de ressources pour reprendre leur place légitime dans le rap.
Notes
1 Pough Gwendolyn D., Check it while I wreck it. Black Womanhood, Hip-Hop Culture, and the Public Sphere, Boston, Northereastern University Press, 2004 ; Rose Tricia, Black Noise. Rap Music and Black Culture in Contemporary America, Londres, Wesleyan University Press, 1994.
2 Pabón-Colón Jessica Nydia, Graffiti Grrlz. Performing Feminism in Hip Hop Diaspora, New York, NYU Press, 2018.
3 Ce dilemme est nommé « dilemme de la différence » dans Joan W. Scott, La Citoyenne paradoxale. Les féministes françaises et les droits de l’homme, Paris, Albin Michel, 1998.
4 Butler Judith, Le pouvoir des mots. Politiques du performative, traduit de l’anglais par Charlotte Nordmann, Paris, Éditions Amsterdam, 2004 [Excitable Speech, Routledge, 1997].
5 Kimberlé W. Crenshaw, « Demarginalizing the Intersection of Race and Sex. A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics », The University of Chicago Legal Forum, 1989, p. 139-167, disponible en ligne : https://chicagounbound.uchicago.edu/uclf/vol1989/iss1/.
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Référence électronique
Manon Faucher, « Keivan Djavadzadeh, Hot, Cool & Vicious. Genre, race et sexualité dans le rap états-unien », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 10 janvier 2022, consulté le 10 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/53545 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lectures.53545
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