Arnaud Zohou, Une histoire du Vodoun. L’acte de vivre

Texte intégral
- 1 Leo Strauss, La Philosophie politique et l’histoire : de l’utilité et des inconvénients de l’histoi (...)
1Dans l’imaginaire globalisé qui est aujourd’hui le nôtre, le vodoun – et plus encore sa version américanisée en voodoo – évoque immanquablement un cortège de zombies titubants, des essaims d’aiguilles plantés dans le corps d’une poupée aux yeux en croix et des scènes de transe rythmées au son des tambours. Peut-on pourtant le prendre au sérieux ? L’essai d’Arnaud Zohou relève cette gageure, en s’appuyant, dès ses premières pages, sur une affirmation de Léo Strauss selon laquelle « pour comprendre un enseignement sérieux, il nous faut nous intéresser sérieusement à lui, il nous faut le prendre au sérieux, c’est-à-dire qu’il nous faut être prêt à envisager l’éventualité qu’il est vrai purement et simplement »1. En l’occurrence, traiter sérieusement du vodoun revient d’abord à l’arracher au domaine de la superstition et aux stéréotypes primitivistes qui font de lui « une chose médiatique étrange et vaguement dangereuse alimentant les peurs de l’inconnu » (p. 9-10) : tout à l’opposé, l’auteur nous invite à le considérer comme une réalité historique complexe et comme une philosophie à part entière. Le présent essai s’inscrit dès lors dans deux importantes lignées bibliographiques, et relève simultanément d’une double ambition critique, l’une historienne, l’autre philosophique.
- 2 Citons entre autres et sans prétention à l’exhaustivité : Paul Hazoumé, Le Pacte de sang au Dahomey(...)
2En premier lieu, cet ouvrage prolonge et complète intelligemment les nombreux travaux consacrés depuis près d’un siècle aux pratiques du vodoun, et notamment au contexte historique de leur développement au royaume du Dahomey, devenu aujourd’hui République du Bénin : songeons ici aux premiers essais anthropologiques de l’écrivain-instituteur Paul Hazoumé, mais aussi aux travaux fondateurs de Suzanne Preston-Blier ou, plus récemment, à la synthèse historique proposée par Gaëlle Beaujean, précédée par une exposition consacrée aux regalia d’Abomey au Musée du Quai Branly (« Artistes d’Abomey : dialogue sur un royaume africain », 2010)2. La publication d’Une histoire du Vodoun va d’ailleurs elle-même de pair avec l’organisation de plusieurs manifestations culturelles, pour lesquelles Arnaud Zohou assume le rôle de commissaire : du 25 septembre 2021 au 16 janvier 2022, le Centre régional d’art contemporain de Montbéliard a ainsi accueilli l’exposition « Se souvenir du présent : esprits de l’assemblage », où des objets vodoun, issus de la collection personnelle de Gabon Djimassé, voisinaient avec des œuvres contemporaines représentatives de pratiques artistiques aussi diverses que le collage, la sculpture, l’installation, le mixage et le sampling musical, le found footage cinématographique et le cut-up littéraire.
- 3 La collection « La philosophie en toutes lettres » des éditions Présence africaine rassemble les ti (...)
- 4 Anthony Mangeon, La Pensée noire et l’Occident. De la bibliothèque coloniale à Barack Obama, Paris, (...)
3Au-delà de ce prolongement offert aux analyses esthétiques, historiques et anthropologiques du vodoun béninois, le présent essai s’inscrit dans la continuité de réflexions qui contribuent à démontrer l’existence ancienne d’une philosophie proprement africaine. Présentant le vodoun comme une « pensée actuelle, moderne et puissante » (p. 7) développée dans le golfe du Bénin avant de se diffuser outre-Atlantique (notamment en Haïti et au Brésil), l’ouvrage trouve pleinement sa place dans la collection « La philosophie en toutes lettres » dirigée par Souleymane Bachir Diagne aux éditions Présence africaine3. Il entre également en résonnance avec la définition heuristique que propose Anthony Mangeon d’une « pensée noire », dominée « par la volonté d’assumer pleinement les paradoxes suivants : comment penser tout ensemble la condition historique des Noirs et l’être humain ; comment articuler une singulière expérience de dépossession, de résistance et d’assimilation avec la plus grande exigence éthique ou le choix de la plus solide rigueur scientifique ? »4. Telle est bien la vocation de la philosophie vodoun décrite par Arnaud Zohou : soutenue par les souverains du Dahomey à une époque où le royaume s’adapte à la pression croissante de la traite négrière, « la combinatoire vodoun apporte une réponse circonstancielle mais signifiante en des temps de grande précarité d’existences marquées par des razzias funestes, une désorganisation politique et sociale à grande échelle, le joug de l’esclavage » (p. 192). Le vodoun contribue dès lors à la création d’un État dahoméen singulièrement moderne, qui rejette les logiques exclusivement ethniques ou familiales pour privilégier, dès le XVIIe siècle, un « lignage décloisonné, où non seulement sont pleinement assemblées la famille élargie comme les esclaves affranchis et leurs descendants, mais également toute collectivité associée ou désirant le faire » (p. 34) : on est déjà proche de la définition de la nation proposée en France par Ernest Renan deux siècles plus tard. Si l’ouvrage insiste sur le contexte spécifique de l’avènement du vodoun comme « fait religieux aux confluences du psychologique, du social et du politique » (p. 57), il souligne aussi l’actualité et l’adaptabilité de ce dispositif au monde contemporain dans son ensemble, bien au-delà des seules frontières béninoises ou du continent africain. « Le fait que le vodoun soit né en réponse au premier capitalisme mondialisé, dans des cités-États ayant pour défi de faire vivre ensemble des gens d’horizons culturels et cultuels divergents ballottés par les crises et l’esclavage intensif, ne le rend-il pas inspirant pour travailler les problématiques du monde actuel ? » (p. 230-231)
- 5 Gilles Lipovetsky, L’Ère du vide. Essai sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983.
4 La thèse la plus saisissante d’Arnaud Zohou réside sans doute dans cette volonté de considérer le vodoun comme une ressource précieuse pour affronter les défis contemporains. Les multiples aspects de la philosophie, de l’esthétique et de l’éthique vodoun se trouvent ainsi condensés en cinq termes-clé, qui servent également de points de départ aux chapitres de l’ouvrage : « mouvement », « assemblage », « réinterprétation », « façonnage » et « transformation ». On ne saurait indiquer plus clairement que le vodoun n’est ni une idéologie, ni une institution ou une norme, mais « un ensemble de méthodes ouvertes » (p. 84), une structure souple et labile, dont la force réside précisément dans son adaptabilité à des données historiques et géopolitiques, mais aussi à des configurations individuelles variables. Trois arguments pourraient à ce titre être relevés en faveur d’un usage contemporain de la philosophie vodoun, dont la pertinence se vérifierait ainsi d’une phase de la mondialisation à une autre. Le premier tient au cosmopolitisme d’une pratique syncrétique, que son ouverture à toutes les influences extérieures rend compatible avec les contextes les plus variés : non content de favoriser la cohabitation des hommes, le vodoun inviterait même à « accueillir le non-humain dans une communauté de destin » (p. 211), permettant ainsi de penser les problèmes posés aujourd’hui par les défenseurs de la cause animale. L’analyse du panthéon fluctuant des dieux vodoun, caractérisé par une « hiérarchie non fixe, qui défend une organisation tout en sachant la renverser en fonction des besoins et des circonstances » (p. 216), conduit également à révéler que « le rôle premier de la religion [au Dahomey] a toujours été de créer un espace de déviance et pour les déviants, rôle revendiqué dans les cultes vodoun comme une caractéristique positive » (p. 206) : en cela, le vodoun rencontre la préoccupation contemporaine pour la marginalité et la vulnérabilité sous toutes leurs formes (exclusion, handicap, etc.). Les chapitres consacrés à la nomination des enfants et à l’initiation permettent enfin à Arnaud Zohou d’établir une distinction entre « individualisation » et « individualisme », et d’amorcer ainsi une réflexion stimulante sur les enjeux contemporains du vivre-ensemble : à « l’ère du vide » occidentale définie par Gilles Lipovetsky5, le vodoun conduirait à opposer un modèle qui, tout en prenant en compte les singularités et les fragilités de chacun, n’en place pas moins l’homme au service de la collectivité, en promettant non pas « une liberté sans entraves […], mais paradoxalement une manière libérée de servir ».
5Une fois écarté le spectre des zombis abouliques et des cérémonies occultes, prendre le vodoun au sérieux revient dès lors à nous rappeler que le service aux autres n’est pas nécessairement « servitude ou soumission pure et simple, mais tout de même observance et choix ouvert dans ce à quoi nous nous assujettissons, ne devenant pleinement sujet qu’en nous reliant » (p. 234). Ainsi le vodoun, parce qu’il promeut une éthique du lien et du care plus que jamais nécessaire, peut-il devenir pour tous un modèle pertinent, nourrissant « l’acte de vivre dans chacune de ses dimensions entremêlées » (p. 248). Là où le poète Aimé Césaire invitait, dans des termes bibliques, à « se ceindre les reins comme un vaillant homme », le vodoun exposé par Arnaud Zohou vise à « la fabrication adéquate d’individus aptes à évoluer dans leur milieu, à tenir debout, à devenir pleinement humains dans la société » (p. 84).
Notes
1 Leo Strauss, La Philosophie politique et l’histoire : de l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la philosophie, Paris, Le Livre de Poche, 2008, trad. Olivier Sedeyn, p. 57, cité p. 9.
2 Citons entre autres et sans prétention à l’exhaustivité : Paul Hazoumé, Le Pacte de sang au Dahomey, Paris, Institut d’ethnologie, 1937 ; Suzanne Preston-Blier, African vodun. Art, Psychology, and Power, Chicago, University of Chicago Press, 1995 ; Gaëlle Beaujean, L’Art de cour d’Abomey : le sens des objets, Dijon, Les Presses du réel, 2019.
3 La collection « La philosophie en toutes lettres » des éditions Présence africaine rassemble les titres suivants : Souleymane Bachir Diagne, L’Encre des savants : réflexions sur la philosophie africaine, 2013 ; Séverine Kodjo-Grandvaux, Philosophies africaines, 2013 ; Seloua Luste Boulbina, L’Afrique et ses fantômes, 2015 ; Philippe Gouët, L’Aventure humaine : la philosophie prospective de Gaston Berger, 2019 et Daniel Dauvois, Anton Wilhelm Amo : une philosophie de l’implicite, 2020.
4 Anthony Mangeon, La Pensée noire et l’Occident. De la bibliothèque coloniale à Barack Obama, Paris, Sulliver, 2010, p. 11-12.
5 Gilles Lipovetsky, L’Ère du vide. Essai sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983.
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Référence électronique
Ninon Chavoz, « Arnaud Zohou, Une histoire du Vodoun. L’acte de vivre », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 23 février 2022, consulté le 08 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/54523 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lectures.54523
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