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Maya Bacache-Beauvallet et Marc Bourreau, Économie des plateformes

Claire Federspiel
Économie des plateformes
Maya Bacache-Beauvallet, Marc Bourreau, Économie des plateformes, Paris, La Découverte, coll. « Repères / Économie », 2022, 128 p., EAN : 9782348075353.
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Texte intégral

1Airbnb, Blablacar, Booking, Deliveroo, Doctolib, Leboncoin, LinkedIn, Tinder, Uber… Ces noms sont devenus familiers, aujourd’hui. Que ce soit pour trouver un logement, commander à manger, prendre rendez-vous chez un médecin, chercher un emploi, revendre des biens d’occasion ou rencontrer des personnes, « [l]es plateformes ont pris une place croissante dans la vie de tous les jours », constatent les économistes Maya Bacache-Beauvallet et Marc Bourreau (p. 13). Ces plateformes sont nombreuses et diverses : aux plateformes multifaces « qui facilite[nt] les interactions entre plusieurs groupes distincts d’utilisateurs » (p. 14) s’ajoutent les plateformes revendeurs qui « achète[nt] des produits ou des services auprès de fournisseurs indépendants et les revend[ent] aux consommateurs » (p. 24), mais aussi les plateformes de produit ou d’innovation qui « permettent le développement d’écosystèmes de produits ou de services complémentaires » (p. 25). Les auteurs proposent donc, dans ce « Repères », une « introduction à l’économie des plateformes » (p. 10) afin de mieux comprendre ces « nouvelles entités économiques » (4e de couverture).

2Au travers de cinq chapitres, le lecteur est plongé dans l’économie des plateformes. Maya Bacache-Beauvallet et Marc Bourreau expliquent tout d’abord ce que sont les plateformes (chapitre I). Ils invitent ensuite à penser leur fonctionnement économique, aussi bien leurs stratégies (chapitre II) que la concurrence qu’elles peuvent se livrer entre elles (chapitre III). Enfin, ils interrogent la place des pouvoirs publics dans l’économie des plateformes (chapitre IV) ainsi que les conséquences socio-économiques des plateformes (chapitre V). D’un point de vue disciplinaire, l’ouvrage mêle travaux d’économie industrielle, réflexions microéconomiques et études macroéconomiques. Il est à noter que, sans nier la diversité des plateformes, les auteurs se concentrent avant tout sur les plateformes commerciales multifaces (p. 10-13).

3Parmi tous les intérêts de l’ouvrage, nous en mentionnerons trois principaux. Son premier intérêt est d’apporter des éléments de clarification sur les plateformes. Une plateforme multiface se caractérise d’abord par son rôle : elle est un intermédiaire qui met en relation différents groupes d’utilisateurs présents sur chacune de ses faces (p. 14). C’est le cas, par exemple, de Doctolib qui facilite les interactions entre médecins et patients. Une plateforme se caractérise aussi – et surtout – par ce que les économistes appellent des « effets de réseau » (p. 15-17). Un utilisateur a en effet d’autant plus intérêt à rejoindre une plateforme que celle-ci est déjà utilisée par un grand nombre d’autres utilisateurs. Si aucun médecin n’était inscrit sur Doctolib, alors aucun patient n’aurait intérêt à utiliser la plateforme, et inversement. Les auteurs insistent : cette notion est centrale pour comprendre la nouvelle économie des plateformes (p. 9-10). Pour exister, une plateforme multiface doit non seulement permettre de réduire les coûts de transaction entre les différents groupes d’utilisateurs, mais aussi être en capacité de proposer un prix qui favorise leur adhésion (p. 17-18). C’est pourquoi Maya Bacache-Beauvallet et Marc Bourreau définissent les plateformes davantage comme un modèle d’organisation ou un modèle d’affaires que comme une caractéristique structurelle d’un marché : « nous préférons parler de plateforme multiface plutôt que de marché multiface » (p. 19).

4La définition des plateformes posée, le second intérêt de l’ouvrage est de fournir des clés d’analyse de leurs stratégies de développement et de concurrence. Comme montré précédemment, une plateforme n’a pas d’utilisateur à ses débuts. Elle ne peut donc pas profiter d’effets de réseau positifs. En fait, les plateformes font face à ce que les économistes appellent « le problème de la poule et de l’œuf » ou au problème de « masse critique » (p. 38). Il faut, en effet, un nombre minimal d’utilisateurs sur une face de la plateforme pour que d’autres utilisateurs soient attirés et pour que la plateforme puisse se développer. Il aurait été par exemple difficile pour la société Amazon d’attirer des vendeurs indépendants sur sa marketplace si elle n’avait déjà compté en amont un grand nombre de consommateurs inscrits (p. 39). Maya Bacache-Beauvallet et Marc Bourreau décrivent donc tout l’éventail de stratégies que les plateformes mettent en place pour attirer un nombre suffisant d’utilisateurs et pour déterminer quand se lancer (p. 39-43). Les auteurs montrent ensuite qu’une plateforme est amenée à définir stratégiquement la forme sous laquelle elle compte se développer, en fonction du marché sur lequel elle souhaite évoluer. Elle peut en effet avoir intérêt à adopter un modèle de revendeur plus qu’un modèle multiface, autrement dit à revendre directement aux consommateurs des produits ou services acquis auprès de fournisseurs (p. 33-37). Un encadré microéconomique est fourni pour mieux comprendre cet arbitrage (p. 34-35). Enfin, Maya Bacache-Beauvallet et Marc Bourreau énumèrent les moyens dont peut user une plateforme pour se développer. Le modèle d’affaires d’un plateforme repose aussi sur sa stratégie de tarification. Elle peut se financer par la mise en place d’abonnements, de tarifs d’usage ou de commissions sur les transactions. Elle doit tenir compte du coût marginal de fourniture du service, de la sensibilité des utilisateurs au prix et des rabais mis en place pour attirer des utilisateurs. Elle a intérêt à fixer un prix plus faible sur la face qui génère le plus d’effets de réseau (p. 29-33). Ainsi, les consommateurs ne paient pas l’usage qu’ils font de Google, alors que les publicitaires, eux, sont facturés pour tout placement de publicité sur Google (p. 32). D’autres stratégies, non tarifaires, permettent également d’attirer les utilisateurs : ajout de fonctionnalités à la plateforme, contrôle de la qualité des produits et services sur la plateforme, mise en place de systèmes de recherche et de recommandation pour orienter les utilisateurs, par exemple, (p. 46-52). Les auteurs consacrent finalement un chapitre aux formes de concurrence entre les plateformes, pour le marché et sur le marché (p. 53-71).

  • 1 Certains facteurs, notent néanmoins les auteurs, peuvent limiter la concentration du marché et favo (...)
  • 2 Sur ce sujet, voir par exemple Marie Benedetto-Meyer, Anca Boboc, Sociologie du numérique au travai (...)

5À mi-ouvrage, le lecteur dispose donc de nombreuses clés d’analyse pour mieux appréhender l’économie des plateformes. Le troisième apport de l’ouvrage est alors de ne pas s’en tenir à la stricte description des plateformes et de permettre au lecteur de se saisir des enjeux socio-économiques de ces dernières. Premièrement, Maya Bacache-Beauvallet et Marc Bourreau placent le lecteur au cœur du marché des plateformes actuel et l’introduisent aux débats sur la régulation des plateformes (p. 74-94). Ils rappellent que l’économie des plateformes donne un avantage à la plateforme en place sur le marché, en raison des coûts fixes à l’entrée, des économies d’échelle possibles et de l’existence d’effets de réseau (p. 75). Une fois la plateforme en place, le marché peut en plus se verrouiller très rapidement. Les utilisateurs focalisés sur la plateforme existante sont en effet moins enclins à rejoindre une autre plateforme, et ce d’autant plus qu’il existe des coûts de changement (« switching costs ») (p. 58-59)1. La crainte des autorités de la concurrence est donc grande que certaines plateformes deviennent des « gatekeepers », autrement dit contrôlent l’accès au marché et empêchent toute contestabilité (p. 75-76). Maya Bacache-Beauvallet et Marc Bourreau fournissent des éléments empiriques et théoriques pour expliquer comment les autorités de la concurrence peuvent identifier un abus de position dominante, quels sont les outils pertinents pour lutter contre eux et dans quelle mesure elles le font actuellement dans l’Union européenne (p. 77-94). Deuxièmement, le lecteur est conduit à réfléchir à la transformation en cours des équilibres sociaux liés à l’essor des plateformes. Celles-ci participent à une mutation des emplois et des formes d’organisation du travail. De nombreuses plateformes font en effet reposer leur modèle sur le travail à la tâche et sur l’externalisation du travail par le recours à des autoentrepreneurs, non soumis à une relation salariale (p. 96-98). Il en résulte des risques de déqualification, une baisse du niveau des rémunérations et une augmentation de la précarité face aux risques sociaux. Le lecteur est donc introduit aussi aux débats de la construction juridique de la relation de travail et de la polarisation des emplois. Plus largement, la question des plateformes amène les auteurs à élargir la réflexion aux enjeux du numérique sur le travail (p. 99-107). Troisièmement, l’ouvrage permet de réfléchir aux effets des plateformes – et du numérique – sur la croissance économique : peut-on mesurer ces effets, par quels outils et quels sont les résultats ? Si les travaux macroéconomiques montrent que les technologies de l’information et de la communication ont participé à la croissance mondiale moyenne du PIB ainsi qu’à la productivité des facteurs, ils montrent aussi que les effets du numérique sont différenciés selon les pays (p. 110-111). « Finalement, le taux de croissance du PIB par tête et celui de la productivité ne semblent pas à la hauteur des espoirs soulevés par la révolution numérique » (p. 112). Est-ce que cela s’explique par l’existence de certaines plateformes dominantes qui freinent l’innovation, en empêchant les innovations de leurs concurrents ? Est-ce que cela provient du fait que l’appropriation collective des nouvelles technologies numériques2 prend du temps ? Les conséquences des plateformes sur l’environnement seront-elles bénéfiques ? Les auteurs s’interrogent et fournissent quelques éléments de réflexion, sans donner de réponses tranchées.

6« Cette nouvelle économie qui se renouvelle sans cesse nous pose des défis de compréhension, d’anticipation, de régulation », concluent ainsi Maya Bacache-Beauvallet et Marc Bourreau (p. 115). Pour faire face à ces défis, nous conclurons à notre tour que cet ouvrage s’avère précieux tant il constitue une première entrée pour mieux se repérer dans l’économie des plateformes. Sa force réside dans sa clarté. Il est accessible à tout lecteur, quel que soit son parcours. Sur ce point, il répond bien à l’objectif de la collection « Repères », étant structuré de manière claire et équilibrée. Le plan est descriptif : le lecteur ne se perd donc pas à la lecture. Des encadrés théoriques et empiriques sont de surcroît proposés régulièrement tout au long de l’ouvrage, en guise d’illustrations et d’approfondissements.

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Notes

1 Certains facteurs, notent néanmoins les auteurs, peuvent limiter la concentration du marché et favoriser une concurrence sur le marché (par exemple, la possibilité pour une plateforme de se différencier, la possibilité pour un utilisateur de se raccorder à d’autres plateformes, ou encore l’existence de contraintes de congestion sur la plateforme en place) (p. 60-61).

2 Sur ce sujet, voir par exemple Marie Benedetto-Meyer, Anca Boboc, Sociologie du numérique au travail, Malakoff, Armand Colin, 2021 ; notre compte rendu pour Lectures : https://doi.org/10.4000/lectures.50314.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Claire Federspiel, « Maya Bacache-Beauvallet et Marc Bourreau, Économie des plateformes », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 06 juillet 2022, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/57062 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lectures.57062

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Rédacteur

Claire Federspiel

Diplômée d’un master d’économie (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne & ENS Paris-Saclay).

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