
Texte intégral
1Ce livre présente la « Théorie critique », depuis sa naissance incarnée par le projet de philosophie sociale de Max Horkheimer dans les années 1930 jusqu’à ses représentants contemporains du XXIe siècle. La Théorie critique est un concept forgé dans le contexte de la montée du fascisme en Allemagne dans les années 1930. Il deviendra par la suite un « nom propre désignant un vaste corpus d’auteurs allemands » (p. 3). C’est nourri d’un héritage marxiste que Max Horkheimer prend en 1931 la tête de l’Institut de recherche sociale de Francfort, poste qu’il conservera jusqu’à la fermeture de l’institution en 1933 et son exil de l’Allemagne et qu’il reprendra à son retour jusqu’en 1969. Dans son discours inaugural, il se positionne en faveur d’une alliance entre philosophie théorique et sciences empiriques, telles que la sociologie et la psychologie, en vue de constituer une théorie émancipatrice. Celle-ci doit permettre une libération des hommes par une critique du capitalisme qui pointe ses contradictions sociales.
2Une problématique tisse le fil rouge de l’ouvrage : comment la vision de la modernité change-t-elle au travers des différents représentants de la Théorie critique et comment cela influence-t-il le cœur du projet initial ? Jean-Marc Durand-Gasselin nous invite alors à repérer la continuité entre les différentes conceptions de la modernité élaborées, mais en explicite également les divergences et évolutions autour de certains concepts centraux (cage d’acier, démocratie, modernité, capitalisme) tout en repérant les influences réciproques entre auteurs. L’originalité de cette approche est qu’elle nous permet d’avoir une vue générale sur l’utilité actuelle du projet initial qui réside dans sa capacité à élaborer une critique sociale située historiquement et toujours en mesure de se renouveler. Tout au long de l’ouvrage, c’est bien la capacité de la Théorie critique à évoluer et à faire évoluer ses catégories d’analyse avec l’actualité sociale qui semble en constituer la pertinence. Le livre se découpe en cinq chapitres, que l’on peut regrouper en quatre mouvements chronologiques. Les deux premiers chapitres reviennent sur la première génération de l’école de Francfort et plus spécifiquement sur les productions et évolutions respectives d’Horkheimer et d’Adorno. Le troisième chapitre s’intéresse au tournant habermassien de la Théorie critique, le quatrième au renouvellement introduit par Axel Honneth et le cinquième à l’actualisation d’Hartmut Rosa.
- 1 Max Horkheimer, Theodor Adorno, La dialectique de la raison. Fragments philosophiques, Paris, Éditi (...)
3Consacrés à la première génération de l’école de Francfort, les deux premiers chapitres reviennent sur la genèse du projet et sur la manière dont est défendue et mise en pratique l’idée d’un marxisme interdisciplinaire. Pour l’auteur, une scission chronologique peut être identifiée. Le premier mouvement repéré est l’établissement d’une théorie interdisciplinaire qui s’inspire, se nourrit et se renforce dans un dialogue disciplinaire, dialogue rendu nécessaire pour s’ériger contre la prétention de la philosophie à l’autonomie. Elle mobilise donc la sociologie, la psychologie, la musicologie critique, la littérature, l’art et l’histoire. Cela s’incarne dans le foisonnement des rencontres et des projets de recherche avec notamment le lancement d’une première enquête sur le rapport à l’autorité des ouvriers menée par Erich Fromm, les analyses de Pollock sur l’idée d’un capitalisme se servant de l’État comme instrument de stabilisation et de contrôle ainsi que des emprunts divers à la psychologie et en particulier à l’héritage freudien. Nous notons également l’importance de l’apport des philosophes Theodor Adorno et Walter Benjamin dans leur appétence pour la musicologie et l’esthétique, qui croise les travaux de trois autres grandes figures qui ont influencé le développement de l’école de Francfort : Georg Lukács, Ernst Bloch ainsi qu’Herbert Marcuse. La Théorie critique se constitue alors comme « matérialiste et non idéaliste : elle élabore ses catégories d’analyse en reconnaissant leur dimension historique et sociale » (p. 11). D’un autre côté, l’auteur revient sur ce qu’il appelle un « tournant pessimiste » initié par la Dialectique de la Raison1, co-écrit par Adorno et Horkheimer en 1947. Les facteurs de ce pessimisme sont notamment l’abandon de l’utopie socialiste et la désillusion de la culture de masse et de ses effets. Ce tournant aurait alors mené les deux philosophes sur des voies différentes. Adorno reprend les études empiriques en défendant cette approche contre un idéalisme philosophique et une contemplation non située socialement, tandis qu’Horkheimer est soumis à plus de rigidité institutionnelle de par son statut de directeur, dans un contexte de guerre froide où la référence au marxisme est difficile, voire impossible. Durant ces deux premiers mouvements de la Théorie critique, ce sont bien les conditions historiques et sociales qui obligent au changement : la montée du fascisme a rendu nécessaires les études empiriques sur l’autorité et la famille, l’exil aux États-Unis a permis d’approfondir l’analyse du capitalisme et le retour en Allemagne dans un contexte de guerre froide a eu un rôle dans les références au marxisme et à la production des principaux représentants de l’École de Francfort. Au-delà de ces conditions historiques et sociales, c’est à partir d’une critique du capitalisme libéral que la modernité est approchée. En se voulant située, la Théorie critique est alors soumise aux changements institutionnels et sociaux, mais c’est ce qui lui donne les clés pour une critique d’une modernité en mouvement.
4Le troisième chapitre s’intéresse à la rupture avec la première génération ouverte par Jürgen Habermas. Pourquoi Habermas représente-t-il une rupture ? Peut-on voir dans ses productions une continuité avec le projet initial ? Penser la démocratie devient l’enjeu majeur du monde d’après-guerre. En retraçant la genèse et les différentes thèses d’Habermas, Jean-Marc Durand-Gasselin montre que cet impératif oblige le théoricien à prendre du recul sur les productions d’Adorno et d’Horkheimer, marquées par un « regard nostalgique sur la période du capitalisme libéral » (p. 61). L’évolution de la conception de la modernité a un impact sur les productions de la Théorie critique. La théorie de l’espace public politique d’Habermas avance que « seule une participation énergique et large des citoyens » semble promettre l’horizon d’une démocratie contournant la « tentation paternaliste, autoritaire et technocratique dans le contexte du capitalisme concentré et de l’État social » (p. 61). Cette théorie permet à Habermas d’analyser l’alliance entre une bourgeoisie libérale et des courants conservateurs qui partagent le même objectif de contrer l’élargissement de l’espace public aux classes populaires. C’est ce qui l’amène ensuite à la théorie de l’agir communicationnel et à l’éthique de la discussion : il s’agit de penser l’entente entre les citoyens. L’originalité de cette approche temporelle du développement la pensée d’Habermas est de nous montrer comment le théoricien se réapproprie la critique de la modernité libérale à des fins de valorisation d’un horizon démocratique incluant la participation de tous les citoyens concernés directement par les évolutions politiques, scientifiques et technologiques. Là encore, le contexte historique pousse Habermas à revoir ses catégories d’analyse tout en restant dans une certaine mesure fidèle à la critique du capitalisme élaborée par Horkheimer et Adorno dans La dialectique de la raison. L’auteur montre également la spécificité de ce que l’on pourrait appeler la période habermassienne de la Théorie critique, à savoir la prédominance d’une seule figure intellectuelle et le recentrement sur la philosophie et moins sur une interdisciplinarité affichée et revendiquée comme à la période précédente.
- 2 Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Folio Essais », 200 (...)
5Le quatrième chapitre revient sur le renouvellement de la Théorie critique effectué par Axel Honneth. Pour l’auteur, Honneth représente une coupure générationnelle « sur fond de continuité avec la forme générale du projet d’Horkheimer et avec la manière habermassienne de le prendre en charge à partir de l’intersubjectivité et de l’espace public » (p. 83). La modernité est devenue celle du néolibéralisme et des luttes sociales contre ce système, ces dernières représentant un défi majeur de la fin du XXe siècle pour la pensée critique. C’est en partant de ce contexte qu’Honneth entend reprendre à nouveaux frais la théorie habermassienne de l’espace public en prenant au sérieux les relations intersubjectives. Dans La lutte pour la reconnaissance2, il défend ainsi l’idée que l’engagement social répond à un besoin de reconnaissance entendu comme une lutte pour le respect et l’estime de soi. La spécificité de sa perspective est qu’elle donne une importance à la dimension affective dans le domaine de la politique, dépassant alors les aspects essentiellement normatifs de la théorie habermassienne. Honneth s’empare ainsi des problématiques spécifiques de son époque, en intégrant les luttes sociales, la monétarisation de plus en plus importante du lien social et l’accroissement des inégalités.
6Le cinquième et dernier chapitre s’intéresse à Hartmut Rosa, l’une des figures contemporaines de la Théorie critique. Contrairement aux autres chapitres, il n’y a pas a priori de rupture entre Honneth et Rosa, mais plutôt une forme d’évolution rendue nécessaire par l’état nouveau de la modernité. Rosa entend faire une théorie critique de la « modernité emballée », c’est-à-dire d’une modernité dont le rythme de développement s’est largement accentué. Rosa renouvelle donc la théorie wébérienne de la cage d’acier – celle d’une augmentation de la rationalité dans les sociétés occidentales qui enferme et oppresse les individus – en proposant le concept d’accélération. Trois formes d’accélération sont différenciées : celle des techniques (moyens de communication, transports, instruments de production), celle du changement social (des styles de vie et des relations humaines), et celle du rythme de vie (avec un nombre accru d’expériences vécues). C’est à partir de cette analyse que l’on peut aujourd’hui rendre compte « des pathologies fondamentales de la modernité » : des institutions dépassées, des limites naturelles ignorées, une crise de « l’authenticité individuelle ». Par cette restitution de la manière dont Rosa aborde notre actualité, l’auteur pointe un retour au tournant pessimiste de la première génération de l’école de Francfort. Cependant, Rosa poursuit sa réflexion en forgeant le concept de résonnance comme principe de réciprocité entre soi et le monde, comme manière de retrouver une interaction sensible avec ce qui nous entoure, donnant ainsi un nouveau souffle à une critique de la modernité laissant de prime abord peu de place à l’optimisme.
7L’ouvrage retrace ainsi l’histoire de la Théorie critique de manière très précise : si l’on s’est centré ici sur les principaux auteurs de cette tradition, il restitue aussi une série de concepts, d’ouvrages et de penseurs qui gravitent autour de ces représentants les plus connus et dont ces derniers s’inspirent. Plutôt qu’une introduction à la Théorie critique, il s’agit davantage d’une synthèse ardue dans laquelle un lecteur non averti pourra aisément se perdre. Les différents encadrés tendent par exemple plutôt à spécifier différents contextes historiques qu’à expliciter les concepts centraux des auteurs. L’ouvrage s’affirme ainsi comme une boussole utile pour s’orienter dans l’ampleur des productions de cette école. La restitution chronologique apporte de bons repères à celui ou celle qui voudra se faire une idée générale des influences d’un des auteurs analysés.
Notes
1 Max Horkheimer, Theodor Adorno, La dialectique de la raison. Fragments philosophiques, Paris, Éditions Gallimard, coll. « Tel », 1974.
2 Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Folio Essais », 2000.
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Référence électronique
Laurine Omnès, « Jean-Marc Durand-Gasselin, La Théorie critique », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 18 avril 2023, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/60876 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lectures.60876
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