René Llored, Sociologie. Théories et analyses

Texte intégral
- 1 Les autres manuels généraux existants alliant théorie et empirie sont le Précis de sociologie de Ph (...)
1Écrire un manuel de sociologie n’a rien d’évident, comme l’affirme René Llored dans son avant-propos. En effet, la démarche même de la sociologie, critique du monde social, paraît antithétique à celle du manuel, qui procède à une mise en ordre figée du savoir. L’auteur, professeur de sciences économiques et sociales en classes préparatoires, s’essaye pourtant à l’exercice. Il entend restituer à la fois la diversité des méthodes, des théories et des objets d’étude de la sociologie tout en défendant sa scientificité, qui fonde la possibilité d’expliquer les phénomènes sociaux et de comprendre les conduites individuelles. Ce manuel est pensé comme une base pour les étudiants et étudiantes en sciences sociales de premier comme de second cycle, permettant d’acquérir les outils du raisonnement sociologique. Pour cela, il mêle les théories et concepts aux méthodes empiriques qui les éprouvent. On peut ainsi d’ores et déjà saluer l’ambition de René Llored dans la mesure où il existe en français peu de manuels généraux de sociologie qui ne se résument pas à l’histoire de la pensée sociologique1. Il faut également louer la volonté d’actualiser l’ouvrage : cette troisième édition permet d’y incorporer des chiffres et des références très récentes, ainsi que d’y ajouter un chapitre consacré à un domaine en plein essor dans les sciences sociales, soit la sociologie des problèmes environnementaux.
- 2 Pierre Bourdieu, La distinction : critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979, p. (...)
- 3 L’auteur s’appuie notamment sur le travail de Bernard Lahire (Tableaux de familles : heurs et malhe (...)
- 4 Muriel Darmon définit la socialisation comme « la façon dont la société forme et transforme les ind (...)
- 5 Elle n’est citée qu’une seule fois (p. 230), et ce n’est pas en lien avec ses travaux sur la social (...)
- 6 Bourdieu Pierre, La distinction : critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979.
- 7 Notamment Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir, Paris, Gallimard, 1970 [1899] ; Halbwac (...)
- 8 Voir par exemple le travail d’Alexis Spire (Accueillir ou reconduire : enquête sur les guichets de (...)
- 9 Rebecca Partouche, Élodie Pereira, Erwan Pouliquen, « PCS 2020, PCS Ménage, classes d’emploi : une (...)
- 10 Éloi Laurent, « Écologie et inégalités », Revue de l’OFCE, vol. 109, n° 2, 2009, p. 33-57.
2L’ouvrage est structuré en sept grandes parties, elles-mêmes divisées en chapitres (seize au total). La première partie, introductive, commence par un chapitre d’histoire de la sociologie à l’érudition remarquable qui a le mérite de ne pas se limiter à l’histoire des idées sociologiques. René Llored réencastre en effet systématiquement les analyses des auteurs cités dans leur contexte historique et social, et prend soin de décrire la progressive institutionnalisation de la discipline sociologique sans se limiter à la sociologie française. Il est suivi d’un second chapitre consacré à « la connaissance sociologique », qui aborde des aspects classiques de l’épistémologie des sciences (explication versus compréhension, opposition ou non entre sciences sociales et sciences de la nature, etc.), des méthodes empiriques (enquêtes quantitatives et qualitatives) mais aussi, de manière plus originale, une introduction à la sociologie des sciences. Ce faisant, il démontre l’importance de se prendre soi-même pour objet en tant que sociologue, afin que « le discours sur l’objet ne soit pas une simple projection d’un rapport inconscient à l’objet »2. La seconde partie propose une réflexion théorique remarquablement nourrie, notamment dans le chapitre consacré à la socialisation et en particulier dans la section consacrée aux milieux populaires3. On peut cependant regretter que les travaux de Muriel Darmon, spécialiste de la notion qui en a proposé une définition incontournable4, y soient si peu cités5. La troisième partie est consacrée à la stratification sociale, analysée principalement au prisme des classes sociales mais intégrant également d’autres rapports sociaux moins présents dans les manuels comme les rapports d’âge et de génération. Le choix de dédier un long chapitre à la mobilité sociale permet de penser les hiérarchies sociales de manière dynamique, avec l’idée que l’accroissement de la mobilité sociale objectivé par les enquêtes quantitatives mais aussi qualitatives n’implique pas une disparition mais plutôt une recomposition des frontières de classe. La quatrième partie porte sur le travail et les organisations, analysés dans une perspective essentiellement historique. La cinquième partie est dédiée aux modes de vie et aux pratiques culturelles : elle comporte à la fois des éléments de sociologie de la consommation, de la communication et de la culture. On y trouve notamment une riche remise en perspective de La distinction6 vis-à-vis d’autres théories sociologiques des styles de vie7, ce qui permet une présentation particulièrement précise du concept d’espace social, c’est-à-dire d’une homologie entre l’espace des positions sociales et l’espace des styles de vie. La sixième partie présente la sociologie du pouvoir et du politique, avec un chapitre plutôt centré sur le pouvoir politique suivi d’un chapitre consacré à l’action collective. Si ici encore l’érudition de l’auteur est remarquable, en particulier sur les auteurs classiques, le déplacement contemporain de la sociologie de l’État vers une sociologie de l’action publique est omis. Il est bien entendu impossible pour un manuel de synthèse d’être exhaustif, mais il reste par exemple dommage que l’auteur, attaché tout au long du manuel à l’importance du cadre théorique bourdieusien, ne mentionne pas ici de récents travaux l’appliquant à la sociologie de l’État8. Enfin, la septième et dernière partie est consacrée à des enjeux contemporains variés tels que les nouvelles dynamiques inégalitaires, les questions de déviance et de délinquance et enfin, les problèmes environnementaux. C’est ici que l’actualisation de l’ouvrage est la plus perceptible. Des recherches très récentes sont d’abord présentées, par exemple sur les Professions et Catégories Socioprofessionnelles « Ménages ». Ce nouvel outil permet de tenir compte des positions sociales des deux conjoints et non seulement de l’homme. Par exemple, un ménage avec deux personnes cadres n’est dans cette perspective pas équivalent à un ménage avec une personne cadre et une personne employée, ce qui conduit à une caractérisation plus fine des positions sociales des couples ou des familles9. Ensuite, les questionnements proposés témoignent d’une attention portée au renouvellement des recherches en sciences sociales. Le dernier chapitre s’intéresse notamment à la construction des questions environnementales comme problème public ou encore au lien double entre structures sociales et questions environnementales : d’une part, l’exposition aux risques environnementaux est socialement différenciée ; d’autre part, les groupes sociaux ont un impact environnemental inégal10.
- 11 Céline Bessière, Sibylle Gollac, Le genre du capital. Comment la famille reproduit les inégalités, (...)
- 12 Sur ce sujet, voir Rose-Marie Lagrave, Se ressaisir. Enquête autobiographique d’une transfuge de cl (...)
- 13 Voir par exemple Christine Delphy, L’ennemi principal, Paris, Éditions Syllepse, 2013 [1970], pour (...)
3Malgré ces efforts d’actualisation, l’ambition qui figure en quatrième de couverture de « présenter les développements les plus récents de la recherche sociologique » ne semble pas tout à fait tenue. Si l’auteur ajoute des références plus actuelles ainsi qu’un nouveau chapitre, certaines publications devenues incontournables en sciences sociales sont absentes de l’ouvrage, telles que Le genre du capital11 dans le chapitre sur les nouvelles dynamiques inégalitaires. Mais plutôt que de relever l’absence de certaines références, inévitable dans un manuel, on se demande surtout si la réédition n’aurait pas été l’occasion de repenser le plan de l’ouvrage puisque comme René Llored le montre lui-même, la recherche en sciences sociales ne cesse d’affiner les concepts et de renouveler certaines théorisations. Par exemple, la question des rapports sociaux de sexe aurait pu faire l’objet de développements plus longs. Parmi les 750 pages que compte le manuel, elle est seulement présente dans le chapitre 7 de l’ouvrage « Âge, sexe et hiérarchie sociale ». Ainsi, on peut se demander si le genre n’aurait pas gagné à être présenté de manière transversale, dans l’ensemble des chapitres et non dans un seul chapitre thématique, tant il traverse l’ensemble des scènes sociales. À titre d’exemple, la marginalisation des études de genre dans l’institutionnalisation de la sociologie12 aurait pu être intégrée au chapitre dédié à l’histoire de la sociologie, de même que la question du travail domestique13 dans la partie consacrée au travail.
4Enfin, la prise en main du manuel aurait bénéficié d’une introduction qui justifie le plan de l’ouvrage et les thématiques retenues, ainsi que le parti-pris de donner une importance considérable aux classiques. Une telle introduction aurait permis d’expliciter ses nombreux intérêts mais aussi ses limites. Sur le premier point, on peut noter que certains champs de la sociologie (sociologie économique, sociologie urbaine, sociologie de la santé et de la sexualité, sociologie de la race, etc.) sont relativement négligés. Sans bien sûr prétendre traiter l’ensemble des sous-champs de la sociologie, il aurait été intéressant de justifier le choix de privilégier certains sous-champs par rapport à d’autres et d’expliciter au lecteur lesquels ont été laissés de côté. Sur le second, les analyses contemporaines sont parfois réduites. À ce titre, dans le dernier chapitre consacré aux problèmes environnementaux, deux tiers sont consacrés à des questions de conceptualisation à partir d’auteurs classiques en sociologie, et seule la dernière partie du chapitre discute la littérature sociologique récente. En somme, ce manuel constitue sans doute une base plus que solide pour acquérir les « théories, concepts et méthodes que la discipline a forgés au cours de son histoire », comme le souligne la quatrième de couverture, mais le lecteur ou la lectrice qui s’intéresserait aux développements récents de la sociologie pourrait rester sur sa faim.
Notes
1 Les autres manuels généraux existants alliant théorie et empirie sont le Précis de sociologie de Philippe Riutort (Paris, Presses universitaires de France, 2019, 5e édition), et l’Aide-mémoire de sciences sociales de Christine Dollo, Jean-Renaud Lambert, Sandrine Parayre et Lionel Lorrain (Paris, Sirey, 2020, 9e édition).
2 Pierre Bourdieu, La distinction : critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979, p. 84-85.
3 L’auteur s’appuie notamment sur le travail de Bernard Lahire (Tableaux de familles : heurs et malheurs scolaires en milieux populaires, Paris, Gallimard, Seuil, 1995).
4 Muriel Darmon définit la socialisation comme « la façon dont la société forme et transforme les individus » (Muriel Darmon, La socialisation, Paris, Armand Colin, 2016, 3e édition, p. 16). Pour une illustration empirique de cette définition, voir par exemple ses ouvrages Devenir anorexique. Une approche sociologique, Paris, La Découverte, 2008) et Classes préparatoires La fabrique d’une jeunesse dominante, Paris, La Découverte, 2015.
5 Elle n’est citée qu’une seule fois (p. 230), et ce n’est pas en lien avec ses travaux sur la socialisation.
6 Bourdieu Pierre, La distinction : critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979.
7 Notamment Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir, Paris, Gallimard, 1970 [1899] ; Halbwachs Maurice, La classe ouvrière et les niveaux de vie, Paris, Felix Alcan, 1912.
8 Voir par exemple le travail d’Alexis Spire (Accueillir ou reconduire : enquête sur les guichets de l’immigration, Paris, Raisons d’agir, 2008), de Vincent Dubois (La vie au guichet : administrer la misère, Paris, Éditions Points, 2015), ou, très récemment, de Camille François (De gré et de force : comment l’État expulse les pauvres, Paris, La Découverte, 2023).
9 Rebecca Partouche, Élodie Pereira, Erwan Pouliquen, « PCS 2020, PCS Ménage, classes d’emploi : une lecture enrichie de la société », Emploi, chômage, revenus du travail, Insee, coll. « Insee Références », 2022.
10 Éloi Laurent, « Écologie et inégalités », Revue de l’OFCE, vol. 109, n° 2, 2009, p. 33-57.
11 Céline Bessière, Sibylle Gollac, Le genre du capital. Comment la famille reproduit les inégalités, Paris, La Découverte, 2022. Sur l’importance de l’ouvrage dans le champ des sciences sociales, voir par exemple la note critique de Marc Joly pour Lectures, disponible à l’adresse suivante : https://journals.openedition.org/lectures/42127.
12 Sur ce sujet, voir Rose-Marie Lagrave, Se ressaisir. Enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe, Paris, La Découverte, 2023, et plus particulièrement le chapitre 7 : « Un féminisme d’expériences » (p. 262-300).
13 Voir par exemple Christine Delphy, L’ennemi principal, Paris, Éditions Syllepse, 2013 [1970], pour la théorisation de l’importance du travail domestique et Michel Glaude, François de Singly, « L’organisation domestique : pouvoir et négociation », Économie et Statistique, 1986, n° 187, p. 3-30 pour une étude empirique sur le travail domestique.
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Référence électronique
Thomas Clermont, « René Llored, Sociologie. Théories et analyses », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 07 décembre 2023, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/63011 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lectures.63011
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