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Paul Cary et Bruno Villalba (dir.), Sociologie de l’environnement

Hannah Gautrais
Sociologie de l’environnement
Paul Cary, Bruno Villalba (dir.), Sociologie de l’environnement, Atlande, coll. « Clefs concours - Sociologie », 2023, 324 p., ISBN : 978-2-35030-935-4.
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Texte intégral

1Au-delà de sa fonction de préparation à l’agrégation de sciences économiques et sociales (SES), cet ouvrage comble le manque d’un manuel francophone de référence en sociologie de l’environnement. En effet, l’environnement a longtemps été un point aveugle de la sociologie, dont la légitimité scientifique s’est construite sur un dualisme entre les facteurs sociaux et leur contexte biophysique. Dès lors, « l’environnement n’existe pas en soi comme facteur important dans la compréhension des interactions sociales » (p. 17).

  • 1 Pour ce faire, les auteurs s’affranchissent en partie de la bibliographie au programme de l’agrégat (...)

2Suivant le format de la collection « Clefs Concours » d’Atlande, l’ouvrage est structuré en deux parties : « repères » et « thème ». La première revient sur l’histoire de la sociologie de l’environnement et les débats épistémologiques qui l’accompagnent. La deuxième présente les acquis de la sociologie de l’environnement. Le manuel mêle ainsi une approche réflexive du champ et une revue de littérature des principaux travaux sur la question environnementale en France et dans le monde1.

3Les auteurs exposent d’abord les débats fondateurs de la sociologie de l’environnement. Malgré le dualisme nature/culture initial de la sociologie, certains écrits classiques abordent déjà la question de la nature. Marx l’analyse comme un objet exploité par les sociétés, et Weber critique le désenchantement du système capitaliste qui tente de s’affranchir des contraintes de ressources. Ces analyses précurseuses sont néanmoins omises lorsque sont jetés les premiers jalons de la sociologie de l’environnement. Selon les auteurs, trois débats structurent la naissance de ce champ : le poids du déterminisme environnemental sur l’organisation des sociétés, la tension entre réalisme et constructivisme, et la difficile construction d’une écosociologie.

4La sociologie de l’environnement des années 1970 amorce un tournant théorique dans lequel « l’environnement n’est plus considéré comme un simple reflet des problèmes sociaux, mais devient en lui-même un fondement de l’explication sociale » (p. 48). Les fondements conceptuels du champ sont alors négociés lors d’une controverse opposant Frederick Buttel à William Catton et Riley Dunlap. Pour Buttel, l’environnement ne peut être un facteur causal, même si les facteurs biophysiques interagissent avec les processus sociaux. Catton et Dunlap critiquent au contraire la vision anthropocentrique de la sociologie en insistant sur la nécessité de faire de l’environnement une variable sociologique à part entière. Dans les années 1990, les sociologues diversifient ensuite leurs objets et privilégient la dimension sociale des enjeux environnementaux. Puis les années 2010 marquent une inflexion avec la reconnaissance de la légitimité scientifique de la sociologie de l’environnement. Ceci étant, les outils sociologiques classiques restent considérés comme suffisants pour saisir ce nouvel objet : « penser une sociologie élargie au reste du vivant, c’est-à-dire capable de prendre en compte l’environnement non pas comme arrière-plan, mais comme condition et fin au moins partielle de l’action sociale » (p. 70) demeure un défi.

  • 2 Le livre Silent Spring publié par Rachel Carson en 1962 provoque ainsi un débat sur la nocivité des (...)
  • 3 Cf. Aykut Stefan et Dahan Amy, « La gouvernance du changement climatique. Anatomie d’un schisme de (...)
  • 4 Cf. Galbraith John, The Affluent Society, Boston, Houghton Mifflin, 1958 ; Touraine Alain, L’après- (...)
  • 5 Voir aussi Ollitrault Sylvie, Militer pour la planète. Sociologie des écologistes, Rennes, Presses (...)
  • 6 Nés dans les années 1970, les mouvements écoféministes militent pour la reconnaissance des intercon (...)
  • 7 Selon les auteurs, l’écologie politique est caractérisée par une stratégie électorale qui l’a laiss (...)

5La diversité des six domaines abordés dans la deuxième partie de l’ouvrage témoigne de la fécondité de la sociologie de l’environnement, à la fois transversale et en quête d’une identité propre. Les deux premiers chapitres de cette partie montrent comment l’environnement est devenu une question politique, prise en charge autant par des organismes internationaux que des mouvements citoyens. Quelques évènements clés ont accéléré l’intégration des enjeux environnementaux dans la diplomatie internationale : le processus d’industrialisation qui favorise au XIXe siècle la marchandisation des ressources naturelles, puis l’avènement de la société de consommation et l’intensification des échanges commerciaux de 1900 à 1960, débouchant à la fois sur la toute-puissance de l’imaginaire du développement et sur les premières critiques du productivisme2. À partir de 1968, la multiplication des catastrophes écologiques confère une dimension mondiale à l’écologie politique. Le rapport Meadows de 1972 dénonce les conséquences du capitalisme industriel. La troisième Conférence des Nations Unies sur l’Environnement et de Développement à Rio entérine en 1992 le succès du concept de développement durable dans les relations internationales, révélant une intégration de la critique écologique au cadre capitaliste. Depuis 2009 et la première Conférence des Parties à Copenhague (COP), les négociations internationales se concentrent sur la question climatique, qui absorbe les autres enjeux internationaux3. Parallèlement, la société civile s’organise pour alerter sur la lenteur des processus diplomatiques officiels, et les mobilisations environnementales se multiplient à partir des années 1960. Les auteurs précisent que, loin d’émaner seulement des classes moyennes préoccupées par leur qualité de vie4, ces mobilisations endossent des formes très diverses : oppositions à des projets d’infrastructures (camp militaire du Larzac en 1974), luttes contre les pesticides… Ce faisant, l’affirmation du rôle des experts et les nouveaux dispositifs de consultation débouchent peu à peu sur l’institutionnalisation des revendications écologistes5. Suite à la crise de 2008, les répertoires d’action se renouvèlent autour du dérèglement climatique et de l’effondrement de la biodiversité (territorialisation des luttes, désobéissance civile…). Dans la suite du chapitre 2, les auteurs se concentrent sur deux étapes importantes de l’histoire des mobilisations environnementales : l’écoféminisme6 et la naissance du parti écologiste français7.

  • 8 Dévelopé par Robert Bullard, le racisme environnemental renvoie à la dégradation des conditions de (...)

6Les chapitres 3 et 4 rendent compte des travaux qui analysent l’environnement comme objet d’action publique et juridique. Les politiques étatiques de conservation naissent au XIXe siècle et s’appuient sur des conceptions morales et utilitaristes de la nature. L’émergence du paradigme de la biodiversité, porté par les scientifiques, inscrit la question au niveau international en 1992 à travers la Convention sur la diversité biologique, qui soutient une vision marchande des services rendus par la nature. Les politiques de conservation sont en outre caractérisées par des dispositifs de sciences participatives et par une bureaucratisation de la gestion de la biodiversité. Plus largement, la sociologie de l’environnement montre la difficile institutionnalisation de la question environnementale en France : la création d’un ministère dédié en 1971 se fait sans stratégie claire et les experts favorisent une gestion technocratique de la nature. Malgré quelques succès législatifs, le ministère de l’Environnement ne gagne en légitimité que dans les années 1990, lorsqu’il s’aligne sur l’Europe et articule son action autour de l’idée de durabilité, qui prend en compte les enjeux économiques et sociaux. Le passage à un paradigme de transition et la territorialisation politique qui l’accompagne ne compensent pourtant pas la faiblesse institutionnelle du ministère, son manque de moyens et son enlisement technocratique. En outre, l’environnement est aussi saisi par le droit, qui s’est récemment penché sur les inégalités environnementales, notamment les différences d’accès aux ressources naturelles, d’exposition aux risques, ou de capacités à participer à la gestion environnementale. Face à ces inégalités, les mouvements de justice environnementale luttent notamment contre le racisme environnemental dans une perspective décoloniale8.

7Le chapitre 5 descend au niveau des pratiques individuelles pour examiner les critiques écologiques de la consommation et en souligner les appropriations inégales, ainsi que leurs liens complexes avec les positionnements des individus (classe, âge, genre, lieu de vie). Les injonctions à une consommation verte (émanant notamment de l’État qui entend produire des citoyens responsables) se diffractent ainsi selon la distribution sociale des pratiques, des jugements moraux et des systèmes de valeurs. La sociologie peine cependant encore à établir des liens théoriques satisfaisants entre pratiques et sensibilités environnementales.

  • 9 Lahire Bernard, Les structures fondamentales des sociétés humaines, Paris, La Découverte, 2023 ; co (...)

8Dépassant le cadre de la préparation à l’agrégation de SES pour proposer parfois des analyses propres, l’ouvrage met en valeur un large éventail de contributions internationales de sciences sociales sur les relations entre les sociétés et leur environnement biophysique, ainsi que d’autres disciplines comme la philosophie ou l’éthique, notamment dans le dernier chapitre intitulé « Reconceptualiser nos rapports à la nature ». Plus largement, on pourrait même souhaiter l’extension de cette interdisciplinarité aux sciences de la Terre, du climat et de l’environnement, pour interroger les ambitions théoriques de la sociologie à l’instar du dernier livre de Bernard Lahire9.

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Notes

1 Pour ce faire, les auteurs s’affranchissent en partie de la bibliographie au programme de l’agrégation en proposant davantage de références anglophones.

2 Le livre Silent Spring publié par Rachel Carson en 1962 provoque ainsi un débat sur la nocivité des pesticides utilisés par l’agriculture industrielle, débouchant sur la création de l’Agence de protection de l’environnement aux États-Unis.

3 Cf. Aykut Stefan et Dahan Amy, « La gouvernance du changement climatique. Anatomie d’un schisme de réalité », in Pestre Dominique (dir), Le Gouvernement des technosciences, Paris, La Découverte, 2014, p. 97-132.

4 Cf. Galbraith John, The Affluent Society, Boston, Houghton Mifflin, 1958 ; Touraine Alain, L’après-socialisme, Paris, Grasset, 1980.

5 Voir aussi Ollitrault Sylvie, Militer pour la planète. Sociologie des écologistes, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.

6 Nés dans les années 1970, les mouvements écoféministes militent pour la reconnaissance des interconnexions entre la domination masculine et celle qui s’exerce sur la nature.

7 Selon les auteurs, l’écologie politique est caractérisée par une stratégie électorale qui l’a laissée orpheline d’un parti propre jusqu’en 1984. Malgré de nombreuses tentatives de reconfiguration et de coalition, les partis écologistes restent peu attractifs, du fait d’un flou organisationnel et idéologique et de la concurrence de mouvements plus radicaux.

8 Dévelopé par Robert Bullard, le racisme environnemental renvoie à la dégradation des conditions de vie des populations racisées en raison de politiques publiques ou de stratégies industrielles qui répartissent les pollutions et les risques environnementaux à la défaveur des teritoires où sont implantées les communautés non blanches. Voir par exemple Bullard Robert, Dumping in Dixie, Boulder, Westview Press, 1990.

9 Lahire Bernard, Les structures fondamentales des sociétés humaines, Paris, La Découverte, 2023 ; compte rendu de Marie Duru-Bellat pour Lectures : https://doi.org/10.4000/lectures.64313.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Hannah Gautrais, « Paul Cary et Bruno Villalba (dir.), Sociologie de l’environnement », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 24 septembre 2024, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/65548 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12cen

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