Sabine Bosler, Éduquer aux médias à l’ère du numérique. Perspectives franco-allemandes

Texte intégral
- 1 Le Groupement d’intérêt scientifique Innovation, Interdisciplinarité et Formation a été créé en 201 (...)
1Particulièrement dense et renseignée, l’étude comparative de Sabine Bosler, initialement menée dans le cadre de sa thèse de doctorat, distinguée en 2022 par le GIS2if1, propose une analyse polyphonique aux méthodes et aux sources variées. Offrant tout à la fois un état de l’art sur la question de la littératie informationnelle et numérique et une synthèse historique des genèses multiples du concept d’éducation aux médias, l’ouvrage s’appuie notamment sur l’analyse de textes légaux et pédagogiques ou sur des témoignages réalisés lors de focus groupes. Le travail de recherche s’avère ambitieux et offre une base solide pour penser l’éducation aux médias au-delà des apparentes évidences, en la restituant dans son ancrage historico-géographique et institutionnel. En effet, l’ouvrage se distingue tant par la qualité de sa démarche comparative que par l’objectif pour lequel cette démarche est mobilisée : Sabine Bosler invite les lecteurs et les lectrices à dépasser leurs usages, ancrés dans un contexte spécifique, en s’ouvrant à la diversité des pratiques d’éducation aux médias, afin de nourrir une posture réflexive qui leur permettrait de saisir les impensés de leurs pratiques et d’enrichir ces dernières à l’aune d’autres manières de faire.
- 2 Le CLEMI, pour Centre de liaison de l’enseignement et des médias de l’information, qui relève du ré (...)
- 3 Le LMZ, pour Landesmedienzentrum, regroupe l’ensemble des Medienzentren des villes et des arrondiss (...)
2Pour ce faire, l’autrice propose un parcours de lecture en quatre parties : après une première partie qui vise à contextualiser les deux cadres d’étude (la France d’une part, l’Allemagne d’autre part), une seconde partie s’intéresse aux productions discursives institutionnelles, qui s’organisent à différents échelons : l’échelon supranational (l’UNESCO et les institutions européennes), l’échelon national (la France et l’Allemagne) et, spécifiquement pour l’Allemagne fédérale et décentralisée, l’échelon infranational avec un focus sur un land spécifique (le Bade-Wurtemberg) ; la troisième partie, continuant le mouvement descendant initié précédemment, quitte le terrain institutionnel pour s’intéresser spécifiquement aux médiateurs qui agissent entre lesdites institutions et les acteurs du terrain (enseignants ou parents) en étudiant les brochures émises par lesdits médiateurs, à savoir le CLEMI2 pour la France et le LMZ3 pour le Bade-Wurtemberg ; enfin, au niveau le plus micro se situent les acteurs de l’éducation aux médias auxquels la quatrième et dernière partie se consacre, privilégiant un travail d’enquête, sans doute plus adapté au terrain.
- 4 Pour une approche comparative des deux termes, voir Ludwig Peter H. et Kohl-Dietrich Dorothee, « A (...)
3Malgré les origines à priori communes de l’éducation aux médias dans les deux espaces géographico-institutionnels, la genèse de son institutionnalisation varie en fonction du télos pédagogique et des préoccupations propres à chacune des sociétés dont il est question. En Allemagne, l’éducation aux médias s’organise dans un premier temps autour d’un discours prophylactique qui vise à protéger la « jeunesse » de la nocuité des médias audiovisuels. Progressivement, cette approche préventive évoluera vers une vision pédagogique de développement de soi – que l’autrice identifie dans le changement lexical qui s’opère entre Medienerziehung et Medienbildung, tous deux rendus en français par « éducation aux médias », gommant la différence de sens entre Erziehung et Bildung4. Ainsi, la Medienbildung se rattache au Bildung, c’est-à-dire au « processus éducatif qui mène vers l’autonomie » (p. 50). L’éducation aux médias allemande devient ainsi une sorte d’empouvoirement citoyen que d’aucuns qualifient de « citoyenneté active » : il s’agit de « donner à l’élève la possibilité de comprendre le monde, afin de pouvoir participer et s’engager » (p. 51). La France prend, en quelque sorte, le même chemin à partir des années 1980 en considérant que la maitrise de l’information est nécessaire au fonctionnement démocratique et à son pluralisme, dans une perspective de développement de la citoyenneté. En substance, malgré des cheminements distincts, l’éducation aux médias des sphères allemandes et françaises retrouve un terrain relativement commun qui, lui-même, s’inscrit dans un socle international articulé autour de la notion d’esprit critique.
4Or, l’avènement du numérique est un changement paradigmatique profond qui ne peut que bousculer ce socle avec de nouveaux besoins, de nouvelles compétences, de nouvelles préoccupations sociétales. L’émergence du numérique est observable discursivement. L’autrice mobilise ainsi une approche lexicometrique qui permet d’identifier deux univers lexicaux, à savoir celui des concepts traditionnellement attachés à l’éducation aux médias et celui des concepts propres au numérique – qui relèvent parfois de ce qu’on appelle la digital literacy. Quant au cadre supranational, la question de la littératie numérique et celle de l’éducation aux médias y sont radicalement séparées, la première étant, notamment, envisagée comme un ensemble de compétences opérationnelles, la seconde ayant trait aux questions de démocratie et d’esprit critique – nous y reviendrons. Cette dichotomie se retrouve en France où se distingue un enseignement du numérique axé sur des savoir-faire et une éducation aux médias plus critique dans son approche. Le cas allemand, plus complexe, permet néanmoins de constater un moindre cloisonnement, propre à une approche en termes de « translittératie » qui rend compte de « la convergence de l’éducation aux médias, de l’informatique et de l’information à la maitrise de l’information » et vise à relier « ces trois aspects en milieu scolaire » (p. 67).
5Donc cette approche en termes de littératie suppose de penser l’éducation aux médias comme une media literacy qui impliquera conjointement une information literacy et, le cas échéant, une digital literacy. Dans cette perspective, en France, la notion d’esprit critique se retrouve au-devant de la scène : l’éducation aux médias implique, en même temps, le développement d’une culturelle informationnelle qui permettrait aux élèves d’avoir un regard critique et de décoder les informations médiatiques, distinguant le vrai du faux, encore une fois dans une perspective de citoyenneté – comme en témoignent les occurrences des termes « citoyen » et « république » dans les brochures du CLEMI qui atteignent un pic en 2016 et 2017. Ce pic lexical mis au jour par l’autrice correspond au double contexte des attentats de novembre 2015 et aux préoccupations relatives à la désinformation et au complotisme qui émerge à partir de 2016. Si, en Allemagne, il s’agit toujours, selon la logique d’agentivité relevée précédemment, d’éduquer les élèves autant aux médias que par les médias – ces derniers pouvant présenter des vertus éducatives, sortes de « côté positif du pharmakon » (p. 253) – la notion d’esprit critique n’en est pas moins centrale et commune avec la France. Toutefois, son télos diffère : en France, il s’agit de développer un modèle républicain où les élèves doivent être « éclairés » en « partageant des valeurs et une vision du monde commune » (p. 256) ; en Allemagne, il s’agit d’émanciper les individus et de leur permettre d’arbitrer au sein de l’offre médiatique.
6En conclusion de son ouvrage, l’autrice propose une lecture synthétique des spécificités de l’éducation aux médias en France et en Allemagne, en considérant le rôle spécifique du numérique. En France, le numérique s’ajoute à l’éducation aux médias et à l’information (EMI) dans la perspective citoyenne que nous évoquions, et au développement de la culture informationnelle (information literacy), et s’envisage en conséquence comme un numérique éducatif qui consiste en un ensemble de compétences informationnelles pleinement intégrées dans l’univers scolaire. En Allemagne, en accord avec cette éducation non pas aux mais bien par les médias (dans la tradition du Bildung dont nous parlions), il ne s’agit pas de développer une culture numérique scolaire, mais bien de définir une compétence médiatique globale qui permet le développement et l’autonomisation de l’individu avec et non pas contre les médias, en l’occurrence numériques.
7Envisager la philosophie qui structure l’ensemble des enseignements relatifs à l’éducation aux médias permet de dépasser une lecture strictement descriptiviste ou typologique et met au jour l’inscription idéologique et historique des aspects opérationnels ou didactiques de ces enseignements. Penser l’éducation aux médias et, spécifiquement, la place du numérique dans cette éducation, suppose de penser cet ancrage politique. À titre d’exemple (p. 38-39), les initiatives d’éducation aux médias de Célestin Freinet déploient une vision politique de l’éducation et ne consistent pas en un simple dispositif pédagogique. Il en est de même pour l’ensemble des dispositifs pédagogiques propres à l’éducation aux médias, médias numériques compris. Aussi, tant par son empan, par la qualité du travail comparatif que par son écriture synthétique et pédagogique, l’ouvrage intéressera les acteurs concernés par l’éducation aux médias en demande d’un état de l’art précis sur la question. Il s’adresse aussi spécifiquement aux historiens ou aux politistes sensibles à l’histoire politique de ces enseignements, ou encore aux pédagogues ou aux enseignants qui interrogent leurs pratiques et la place des médias dans leurs dispositifs didactiques. Il s’agit ainsi d’aller au-delà d’une approche simplement critique pour adopter une approche peut-être plus créative et émancipatrice.
Notes
1 Le Groupement d’intérêt scientifique Innovation, Interdisciplinarité et Formation a été créé en 2018 pour penser les rapports entre industrialisation et innovation en formation.
2 Le CLEMI, pour Centre de liaison de l’enseignement et des médias de l’information, qui relève du réseau Canopé (pour Réseau de création et d’accompagnement pédagogique) sous la tutelle du ministère français de l’Éducation nationale, est chargé depuis 1983 de l’éducation aux médias dans les écoles.
3 Le LMZ, pour Landesmedienzentrum, regroupe l’ensemble des Medienzentren des villes et des arrondissements du länder du Bade-Wurtemberg et fournit des moyens techniques, pédagogiques et humains pour l’éducation aux médias et au numérique.
4 Pour une approche comparative des deux termes, voir Ludwig Peter H. et Kohl-Dietrich Dorothee, « A (too) brief explanation of the terms “Bildung” and “Erziehung” for the hurried English-speaking reader », 2022: disponible à l’adresse suivante : https://www.pedocs.de/volltexte/2022/25223/pdf/Ludwig_Kohl-Dietrich_2022_A_too_brief.pdf
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Référence électronique
Adrien Mathy, « Sabine Bosler, Éduquer aux médias à l’ère du numérique. Perspectives franco-allemandes », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 26 novembre 2024, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/66208 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12rse
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