Laurent Cuvelier, La ville captivée. Affichage et publicité au XVIIIᵉ siècle

Texte intégral
- 1 Frédéric Graber, L’affichage administratif au xixe siècle. Former le consentement, Paris, Éditions (...)
1Proposer une histoire des affiches, ces imprimés fragiles appelés « éphémères », à Paris entre 1750 et 1799, et décrire les modalités de circulation de l’information auxquelles elles participent, tel est le défi que relève Laurent Cuvelier dans cet ouvrage. Historicisant la situation contemporaine de villes saturées de sollicitations visuelles publicitaires et lumineuses, parfois jusqu’à la « pollution visuelle », l’auteur place son analyse dans le cadre des recherches sur la ville à l’époque moderne. À partir de l’analyse de près de 6 000 affiches conservées dans des fonds divers, il interroge la manière dont les habitants et les autorités participent à la construction de l’espace public parisien dans ses aspects sociaux, culturels et politiques, renouvelant ainsi l’étude de cette source jusqu’ici centrée sur ses usages politiques ou administratifs1, ou sur ses caractéristiques visuelles dans le cadre des visual studies. Forme médiatique associée à la liberté d’expression, l’affiche est aussi un vecteur des idées des Lumières et des mutations du capitalisme commercial qui transforme l’expérience même de la ville.
- 2 Yves Citton (dir.), L’économie de l’attention. Nouvel horizon du capitalisme ?, Paris, La Découvert (...)
2Accessibles au plus grand nombre car gratuites, courtes et claires, singularisées par leur diversité, les affiches confortent et nourrissent le goût pour l’inédit et pour l’actualité. Les affiches officielles (affiches administratives, annonces de politique publique, informations sur la gestion des risques urbains) sont concurrencées par les affiches de particuliers (annonces commerciales, nécrologies, de services, d’objets trouvés) et par les affiches commerciales et de spectacles. La variété de la production accélère la structuration d’une économie où se dévoilent l’existence et le travail d’acteurs indispensables à la diffusion de l’information. Quant aux usages et aux lectures spécifiques des affiches, elles donnent naissance à une nouvelle « économie de l’affichage », ainsi que la désigne l’auteur, qui est aussi une « économie de l’attention publique » selon l’expression d’Yves Citton2. Dès la fin du xviiie siècle, elle devient une ressource à capter et à captiver pour les créateurs, producteurs et diffuseurs d’affiches. Mais, dans un espace public submergé par le foisonnement d’imprimés, la formation d’attroupements implique la régulation d’un ordre moral public devenu, selon Laurent Cuvelier, un « ordre mural », d’autant plus que le lien entre affichage et engagement politique s’affirme à partir des évènements révolutionnaires. Si le marché de l’affiche est l’objet d’un processus de régulation, la Révolution française, avec la promotion de la liberté d’expression, enregistre l’échec de cette tentative de contrôle.
3Le chapitre 1 s’ouvre sur la réalité du monde des afficheurs, un espace masculin rassemblant une pluralité de métiers et de groupes sociaux. L’estampe d’Edmé Bouchardon présente sur la couverture véhicule une représentation stéréotypée construite autour de deux objets : l’échelle et la brosse. Or, le « travail de l’affiche » repose sur un savoir-faire (fixé par l’arrêt du Conseil du 13 septembre 1722) et sur une connaissance précise des rues et espaces d’affichage permise par la réitération de mêmes tournées : des parcours d’environ 10 km effectués en trois ou quatre heures, pour coller 200 à 250 affiches. Pratiquant la poly-activité, les afficheurs sont pour la plupart des indépendants (gagnant 2 à 3 livres pour 100 affiches collées), se plaçant au service d’afficheurs préposés, privilégiés, recevant des commandes régulières. Quoique peu valorisée dans l’univers professionnel des imprimeurs-libraires, la production d’affiches, intégrée à celle des « ouvrages de ville » (billets, cartes de commerce, placards après décès…), peut devenir leur principale source de revenus.
4L’affiche résulte d’une recherche d’artifices visuels et textuels pour retenir l’attention du public (chapitre 2). Aux impératifs de lisibilité, netteté et visibilité s’ajoute la nécessité de se démarquer dans un environnement imprimé saturé. L’affiche s’individualise par des procédés littéraires (reprises des modes de circulation orale de l’information, détournements, pastiches), typographiques (jeux sur la taille de la police, la fonte des caractères, la casse, l’emploi de « capitales éclairées » pour les titres, l’ornement), graphiques (diversification des formats, aération de la page, type d’encadrement), par le recours à l’illustration, par l’ajout de couleurs (plus rare car plus coûteux). L’affichage crée ainsi un paysage urbain spécifique (chapitre 3) dans lequel il est un instrument de repérage, d’identification de l’espace, de prises d’information, de valorisation de certains lieux pour une foule muée en un public sociologiquement varié. Marqueur temporel quotidien, l’affiche guide l’organisation du temps personnel au gré des annonces d’horaires de spectacles, de ventes ou de services funéraires. Cette abondance et cette prégnance de l’imprimé suscitent tantôt un rapport affectif (des affiches sont arrachées et placées dans l’intimité de la chambre) tantôt des discours sur l’enlaidissement des villes par les « croûtes d’affiches » qui s’accumulent, sur la dilution de l’attention des citadins et sur l’entretien des espaces d’affichage.
5L’intense concurrence entre entrepreneurs de l’affiche pour occuper des murs devenus objets de marchandisation (chapitre 4) dessine une nouvelle géographie de l’information autour de lieux stratégiques comme certaines portes des églises, certaines portes de fonction de résidences de procureurs et notaires, ou encore des nœuds de circulation, des centres d’activités commerciales. La recherche du meilleur emplacement génère un besoin de renouer avec les mécanismes de régulation du droit d’affiche. Apparus lors des guerres de Religion, ils encadrent l’expression d’une opinion d’abord politique, régulent la circulation et l’accès à l’information. Prérogative de la lieutenance générale de police, le « maintien de l’ordre mural » (chapitre 5) repose dans les années 1720 sur la délivrance de permissions d’afficher (pour certifier la légalité d’une affiche) et sur l’organisation de patrouilles de sergents de ville chargées d’arracher les imprimés séditieux et de s’assurer de la visibilité des écritures publiques du pouvoir. Moyen d’éducation offrant l’accès à une culture publique de l’information, de communication politique l’affiche est aussi l’instrument de tentatives de manipulation d’un public crédule (chapitre 6), réceptif aux fausses promesses. L’auteur souligne cette ambivalence et l’éducation progressive du regard et des manières de lire des Parisiens.
6À partir du fond d’affiches de l’Assemblée nationale et de sources policières, le dernier chapitre examine les liens entre affichage et engagement politique à partir de 1789, au regard de l’affirmation de la liberté d’expression dans l’espace public. L’affiche officialise, en le rendant visible, l’engagement politique. Moins chère à produire et à diffuser, elle détrône alors la presse et devient un mode d’action pour faire connaître la contestation des opprimés, pour dénoncer publiquement et anonymement un agresseur, pour répondre rapidement aux attaques et calomnies. La frontière entre espace public et espace privé se brouille lorsqu’une affiche dégradant une réputation est placée au domicile de la personnalité incriminée. Aussi, une « géographie de la colère » (p. 243) s’esquisse à partir du nouveau registre d’actions contestataires engendrées par l’affichage, de l’arrachage au recouvrement, en passant par la rature ou la dégradation. Laurent Cuvelier reconstitue ainsi le parcours de militants responsables d’arrachages d’affiches d’opposants ou de travailleurs occasionnels qui y trouvent une activité de subsistance. Mais une surveillance s’organise sous l’égide de Parisiens particuliers qui livrent les arracheurs aux commissaires de police. Actant l’échec du maintien de l’ordre mural, l’autorité royale réforme le droit d’affiche en 1791. Elle veut ainsi empêcher l’apposition d’affiches commerciales et subversives sur les bâtiments officiels ou associés aux institutions. Elle facilite par exemple le travail de terrain de la police des affiches en réservant l’impression sur papier blanc ordinaire aux seules affiches officielles.
7En somme, Laurent Cuvelier parvient dans cet ouvrage à démontrer que l’affiche sert concurremment à informer et à maintenir l’intérêt d’un public avide d’informations. Instrument d’éducation des populations pour les autorités, l’affiche est aussi un lieu d’expression pour tout un chacun, non limité au domaine politique. Vecteur de modernité, elle contribue à renouveler l’expérience sensible de la ville (la manière de la lire, de la regarder, de s’y déplacer et de s’y arrêter) et participe au développement d’une culture visuelle urbaine que donnent à voir les deux cahiers iconographiques de l’ouvrage. Laurent Cuvelier participe donc au renouvellement de l’histoire de l’information à l’époque moderne en s’intéressant aux spécificités d’une de ses formes matérielles et à ses réceptions, en montrant comment le public construit ses propres stratégies pour identifier les rumeurs et les fausses nouvelles. En insistant sur l’importance du contexte urbain de l’affichage, sur l’encadrement de l’« usage des murs », l’auteur fait aussi de l’affiche un objet d’histoire totale, un mode de communication indépendant, rompant ainsi avec une lecture pouvant limiter l’affiche au rang secondaire d’ancêtre du journal.
Notes
1 Frédéric Graber, L’affichage administratif au xixe siècle. Former le consentement, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2023.
2 Yves Citton (dir.), L’économie de l’attention. Nouvel horizon du capitalisme ?, Paris, La Découverte, 2014.
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Référence électronique
Isabelle Coquillard, « Laurent Cuvelier, La ville captivée. Affichage et publicité au XVIIIᵉ siècle », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 18 mars 2025, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/67036 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13i86
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