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Claude Romano, L’Identité humaine en dialogue

Adrien Barrier
L'Identité humaine en dialogue
Claude Romano, L'Identité humaine en dialogue, Paris, Seuil, coll. « L'ordre philosophique », 2022, 512 p., ISBN : 978-2-02-148184-6.
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Texte intégral

1Spécialiste d’Heidegger, de la phénoménologie et de l’herméneutique, Claude Romano aborde de nouveau l’objet philosophique de l’identité, à la suite d’Être soi-même. Une autre histoire de la philosophie paru en 2019. La problématique centrale pour l’auteur est de savoir s’il existe une vérité de l’identité et quels en seraient les critères. Pour étudier la question de l’identité humaine, l’ouvrage procède en deux temps.

2Dans une première partie, il établit un état de l’art historique sur l’évolution de la pensée occidentale de l’identité, des philosophes anciens jusqu’au tournant du milieu du XXe siècle. Cette synthèse intègre en elle-même plusieurs riches thèses de lecture.

  • 1 Son ouvrage Dire « Je ». Essai sur la subjectivité, Paris, Vrin, 2001, aurait pu fournir un très bo (...)

3La seconde partie, davantage originale, se charge d’étudier un nouveau paradigme, l’ipséité, inauguré par Heidegger et Ricœur. Elle constitue un apport substantiel à la pensée de l’identité et relance, en France, l’étude de la personne, de la subjectivité et de l’identité, qui a été mise de côté dans la francophonie après Paul Ricœur, à la différence du monde anglophone où elle a trouvé un plus large écho. Aussi, Claude Romano et Vincent Descombes, ainsi que Stéphane Chauvier1 dont nous regrettons l’absence dans cette publication, sont les principaux représentants francophones d’une philosophie de l’identité depuis Ricœur.

4Tout d’abord, Claude Romano prend le parti de montrer toute l’actualité de son champ de recherche en inscrivant l’identité comme « l’un des phénomènes les plus distinctifs de nos sociétés démocratiques, accompagnant les grands mouvements d’émancipation – féminisme, lutte contre la discrimination, défense des homosexuels, droits des minorités » (p. 10), en ajoutant que « ni l’appartenance ethnique ni l’orientation sexuelle ne sauraient constituer à elles seules l’identité de quelqu’un ; elles représentent tout au plus des aspects de cette identité » (p. 12). À propos de la double nature de l’identité, Claude Romano accorde le primat de son analyse à son aspect qualitatif, qui requiert une caractérisation, soit « ce qui rend une chose indiscernable d’une autre sans que ces deux choses n’en forment nécessairement qu’une seule » (p. 248) et non à celui d’ordre numérique, qui implique une identification (p. 14), soit « ce qui confère à une chose son unicité » (p. 248).

  • 2 La substantivation (ou nominalisation) est le passage d’un mot d’une catégorie grammaticale autre q (...)
  • 3 Un indexical (aussi appelé déictique) est un mot dont le sens dépend d’une référence au contexte én (...)

5Il repose la question très débattue de savoir s’il existe ou non un équivalent à la notion moderne du moi dans la philosophie ancienne (platonicienne, aristotélicienne, stoïcienne et même épicurienne ; mais également chez des auteurs comme Homère ou Plaute). Pour l’auteur, il n’existe pas de substantivation2 des pronoms ἐγώ (egô) en grec ou ego en latin et aucun substitut (ψυχή (psykhê) platonicienne ; νοῦς (noûs) aristotélicien ou plotinien ; prohairesis d’Épictète) ne permet une indexicalité3 sur laquelle établir une intériorité forte à même d’engendrer le problème du solipsisme. Rappelons que le solipsisme, en tant qu’idéalisme extrême, est l’hypothèse d’une circularité de soi sur soi qui pose que la seule réalité dont on peut être sûre serait celle du sujet qui pense. Enfin, pour Claude Romano, rien dans la philosophie antique ne permet d’identifier « ce qui nous individue en dernière instance, ce qui nous confère notre persistance au cours du temps » (p. 78-79). Cette identité véritable se distingue de l’identité sociale, bien conçue par les Anciens, qui est une « identité conventionnelle et purement nominale » (p. 79). Il conclut en l’absence de possibilité de pensée du moi dans son intériorité forte en tant que les écoles antiques partagent toutes « la thèse selon laquelle nous sommes mieux connus par autrui que par nous-mêmes » (p. 83).

  • 4 Il s’agit d’un concept de Claude Romano pour représenter l’ego en tant qu’il est reclus sur lui-mêm (...)

6Aussi Claude Romano fait-il remonter l’émergence de la notion moderne du moi au « cogito » de Descartes, car ce dernier introduit l’absolutisation du moi et l’idée d’une intériorité forte4. Après avoir établi le caractère irréfutable du « cogito, ergo sum », il pose le problème récurrent de la double nature du moi : à la fois 1re et 3e personne, sujet et objet. Autrement dit, « comment l’ego peut-il être conçu à la fois comme ce qui n’est que sujet et se refuse à toute objectivation, et comme ce qui peut être donné à lui-même en tant qu’objet dans un acte de réflexion ? » (p. 67).

7Pour Claude Romano, la pensée de Locke, avec l’introduction du concept de self, pose pour la première fois la question des « critères d’identité du moi » (p. 117). Locke propose ainsi comme critères « la conscience que le self a de cette identité, c’est-à-dire l’identité qu’il possède pour lui-même ou à ses propres yeux » (p. 117). C’est la conscience de soi-même et l’identification à celle-ci par celle-ci qui compose ainsi le self de Locke. Cette définition du self permet de résoudre les puzzle cases lockiens et post-lockiens.

  • 5 Ce principe affirme qu’« un individu qui est en continuité psychologique avec moi est moi si et seu (...)
  • 6 Comme le souligne très justement Claude Romano, c’est dans la culture populaire qu’on voit le plus (...)
  • 7 De même, la culture populaire permet d’illustrer ce problème. Nous pouvons, entre autres, penser au (...)

8Dans le cas du puzzle case d’une machine à dupliquer qui créerait plusieurs moi identiques avec les mêmes souvenirs et les mêmes personnalités, bien que le point soit mineur, il peut être rétorqué à Claude Romano, en dehors de la question de la faisabilité réelle ou non d’un tel procédé, que le « principe d’unicité5 » n’est pas remis en cause par la duplication, puisqu’il est possible de concevoir un moi collectif, constitué à son tour de moi particuliers6. En outre, le trouble dissociatif de l’identité pose concrètement ce problème philosophique dans le monde réel7.

9Le principal problème des égologies modernes est celui du solipsisme causé par le concept d’intériorité forte. Est-il possible que l’ego seul existe ? À cette objection, Claude Romano répond que cette affirmation relève d’« un acte de discours nécessairement adressé à quelqu’un » (p. 149). Mais au-delà de ce paradoxe discursif, il faut revenir au fondement de la théorisation du moi, qui est sa substantivation : « à partir du moment où il est précédé d’un article (défini ou indéfini), [sa substantivation] exige que l’on puisse énoncer les critères de son identité » (p. 154). Le moi n’est pas que pur sujet, mais aussi un individu comme un autre ; et c’est cela qui est à définir.

10Nous en venons désormais à la deuxième partie de l’ouvrage qui constitue l’apport majeur de Claude Romano à la question de l’identité : l’approfondissement de la notion d’ipséité développée par Heidegger, « modalité [du] rapport pratique [du Dasein] à lui-même » (p. 230), et par Ricœur, notion dépendant du « primat éthique de l’autre que soi sur soi » (p. 241). Ces deux visions de l’ipséité impliquent un lien avec le monde extérieur et soulèvent le problème de la définition de la nature et de la place du moi dans le monde.

11Or, la question « qui ? », par sa duplicité, permet d’interroger l’identité numérique par la question de l’identification et l’identité qualitative par la question de la caractérisation. Et nous n’y répondons pas systématiquement de la même manière. Claude Romano propose ainsi le concept d’« identité pratique » (p. 265) qui est une identité résolument sociale en tant qu’elle est un accommodement avec nos intérêts pratiques. « À chaque étape de ce processus de formation de son identité pratique par assimilation de rôles et subordination aux attentes sociales normatives qui les sous-tendent, chacun devient à la fois celui qu’il entend devenir en fonction des rôles qu’il a endossés et celui que son entourage attend de lui qu’il devienne, en fonction de ces mêmes attentes » (p. 267). Toutefois, il est possible de remplir ces rôles sur un « mode distancié et ironique » (p. 287) avec ce que Goffman a appelé la « distance au rôle », mais seulement dans un second temps, après avoir assimilé les assignations.

12Claude Romano fait de la responsabilité une « notion clef pour penser l’ipséité » (p. 295), dont « l’exercice […] s’accomplit principalement dans la manière dont nous nous présentons aux autres en leur déclarant nos attitudes mentales les plus stables et centrales » (p. 295). À partir de cette responsabilité, chacun peut dire la vérité ou mentir, accepter d’assumer un rôle social ou non, au risque pour celui qui refuse la constitution d’une identité pratique stable de se rapprocher d’une « forme d’anonymat » (p. 351). Ces choix, qui découlent de nous, conduisent à élaborer une cohérence pour laquelle on s’engage, vis-à-vis d’autrui et de soi, à une forme de fidélité. L’authenticité de l’identité pratique dépasse ses deux conceptions classiques : le modèle « expressiviste » d’une originalité absolue qui vient de son for intérieur et le modèle « constructiviste » d’une fidélité à ses propres engagements, d’une conformité aux décisions déjà prises (p. 432-433). Pour l’auteur, l’authenticité se situe « à égale distance de l’essentialisme expressiviste et du constructivisme volontariste » (p. 442), sur la base d’une vérité qui « suppose un état de choses indépendant de nous » (p. 436), qui n’aurait rien de nécessairement immuable.

13Toutefois, il est deux regrets à émettre, écueils excusés par l’ampleur de l’œuvre produite. D’une part, pourquoi ne pas avoir abordé la question de l’identité dans un champ plus étendu et l’avoir restreinte, comme le souligne le titre, à l’identité humaine ? Il est dommage qu’il n’y ait pas un mot à propos des animaux non humains et des végétaux. D’autre part, la publication met le doigt sur un nœud du problème : la linguistique. L’identité est approchée par la 1re personne, le « je », à travers justement les outils de la linguistique. À la lecture, on regrette en particulier l’absence de Georges Kleiber. Le nom propre, dont l’analyse a été largement approfondie, est un objet d’étude qui aurait grandement profité à la poursuite de l’ipséité. L’établissement d’un continuum entre le nom propre et le nom commun aurait recoupé le lien entre l’identité numérique et l’identité qualitative. Une approche globale de la sémantique aurait pu s’en dégager.

14En conclusion, la publication est remarquablement brillante. L’état de l’art historique offre une très utile mise au point de la pensée philosophique occidentale de l’identité humaine. Quant au concept d’intériorité forte proposé par Claude Romano, il permet de rendre habilement compte des enjeux du moi, entre autres la réflexivité de la conscience et le risque du solipsisme. Au-delà, la question sociale de l’identité qualitative gagne une relecture, pour laquelle les sociologues sont invités à faire part de leur expertise. Pour trouver une stabilité qualitative au moi qui fait face à de multiples changements, l’appel à la notion d’authenticité est d’un bon secours. Et c’est, au final, le problème de la négociation sociale du moi qui trouve une voie d’élucidation grâce aux propositions de Claude Romano.

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Notes

1 Son ouvrage Dire « Je ». Essai sur la subjectivité, Paris, Vrin, 2001, aurait pu fournir un très bon apport à une analyse de l’identité par la philosophie du langage.

2 La substantivation (ou nominalisation) est le passage d’un mot d’une catégorie grammaticale autre que le nom à la catégorie nominale (dite substantive en linguistique ancienne).

3 Un indexical (aussi appelé déictique) est un mot dont le sens dépend d’une référence au contexte énonciatif. On dit alors que le mot est token-réflexif.

4 Il s’agit d’un concept de Claude Romano pour représenter l’ego en tant qu’il est reclus sur lui-même et isolé du cosmos, de tout ce qui n’est pas lui. L’intériorité forte exclut toute extériorité.

5 Ce principe affirme qu’« un individu qui est en continuité psychologique avec moi est moi si et seulement si il est mon unique continuateur » (p. 192).

6 Comme le souligne très justement Claude Romano, c’est dans la culture populaire qu’on voit le plus se développer ces expériences de pensée. Citons, par exemple, le film d’animation Edgar de la Cambriole : Le Secret de Mamo, la troisième saison de la série animée Wakfu ou le récent film Mickey 17.

7 De même, la culture populaire permet d’illustrer ce problème. Nous pouvons, entre autres, penser au film Split.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Adrien Barrier, « Claude Romano, L’Identité humaine en dialogue », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 21 mai 2025, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/67464 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13zez

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Rédacteur

Adrien Barrier

Normalien étudiant en linguistique française à l’ENS de Lyon.

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