Pour débattre avec Jonathan Louli des enjeux des politiques sociales : réponse de Patrick Mortal

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- Compte rendu de Jonathan Louli
Publié le 11 février 2025
Texte intégral
1Permettez-moi de saisir l’occasion offerte par la critique de mon petit ouvrage, L’époque de la Solidarité, petit manuel d’histoire des politiques sociales, rédigée par Jonathan Louli et que j’ai lue avec intérêt, en poursuivant un débat qui me parait pouvoir être utile à la recherche, à l’opinion, voire au moral des travailleurs.
2Merci d’abord d’avoir recommandé la lecture de ce « manuel » à celles et ceux qui « chercheraient à s’armer de connaissances pour intervenir dans le monde social ». Il leur sera utile, c’est dit, de le garder sous la main : un manuel donc. J’ai moi-même ciblé ce public, même si les acteurs du social ont dans le livre une définition à la mesure des politiques sociales, incluant syndicalisme, mutualité, coopération, associations, et bien d’autres, et si tous ne sont pas des salariés. Écrire leur histoire à toutes et tous serait une noble et vaste ambition que seul, peut-être, un IHS professionnel pourrait tenter... à réfléchir ! On trouvera tout de même, modestement, dans le livre, quelques références sur les prémices de la professionnalisation de certaines et certains d’entre elles et eux. C’est trop peu, j’en conviens.
3Pour autant, il me semble nécessaire de résister au sentiment de grande solitude qui saisit parfois les professionnels qui, acharnés à faire vivre à quelques-uns de fragiles services essentiels, peinent à trouver des repères et des objectifs. Oui l’État doit plus et mieux à leur action, mais non ils ne sont pas seuls !
4Ainsi le citoyen ordinaire de 2025, mon interlocuteur favori (j’en suis !), trouvera-t-il peut-être quelque intérêt, lisant mon livre, à s’informer avec cohérence à défaut d’exhaustivité sur des sujets comme le passage d’une Sécurité sociale gérée par les producteurs (1945) à une LFSS livrée aux joutes parlementaires (2025), ou encore la mutualité, les origines et les objectifs des retraites des salariés, les politiques sociales des dictatures d’extrême droite, la spécificité française du service public, la dimension internationale précoce des politiques sociales et le rôle de l’OIT depuis 1919 (et non uniquement « après la seconde guerre mondiale »), l’organisation du travail et les réponses syndicales aux diverses époques, la représentation des personnels, la genèse de la notion d’assistance distincte de la « bienfaisance »... et d’autres signifiants de cette réalité partagée : nous sommes tous dans le même bateau !
- 1 Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, une chronique du salariat, Paris, Fayard, (...)
- 2 Rapport et projet de décret sur l’extinction de la mendicité, présentés à la Convention nationale a (...)
5Mais le « gremlin » serait dans ce qui n’est pas un détail ! Jonathan Louli aura été décontenancé par l’absence de « plan annoncé » qui rendrait la lecture difficile. Il ne s’agit sans doute pas tant du plan, d’une simplicité qu’on pourrait trouver affligeante, détaillé en trois pages de table des matières en toute fin du cahier, que d’une ligne directrice, un fil rouge ou d’Ariane... et pourtant... Pourtant, il existe, ce fil, ne reste qu’à dérouler la pelote annoncée de fait au premier chapitre : les politiques sociales des états anciennement industrialisés ont connu des époques repérées. D’abord, elles s’adressent à celles et ceux que Robert Castel1 définit comme des « désaffiliés », qu’il s’agit de « conquérir à la société » selon l’expression d’un décret révolutionnaire2; puis la réponse au « paupérisme » cède la place à des politiques pour toutes et tous en s’accrochant aux problématiques du travail industriel : c’est l’émergence de la « question sociale », suivie du basculement de 1945 qui voit les États préférer l’affectation efficiente des revenus à la défense des patrimoines. Mais ensuite, le chômage croissant, l’individualisation de l’action des États et des élites économiques devient une norme malgré des résistances (cela concerne par exemple la transformation du rôle des CAF distribuant maintenant des prestations sous conditions de ressources, ou encore l’individualisation des salaires avec la notion de mérite... et bien d’autres). Enfin, surgissant du fond des âges, des questions d’identité viennent ouvrir de nouveaux sentiers : identité de l’être humain face à lui-même, au patriarcat, à la sédentarité qui l’isole des « autres », et à la nature dont il fait partie. La recherche du collectif, le refus de la désolation (au sens de loneliness pour Arendt) et du sentiment de persécution prennent un temps la forme de l’intersectionnalité, rien n’oblige à en rester là... mais quittant l’histoire pour entrer dans l’avenir, je m’arrête.
6Et je médite : pourquoi mon lecteur ne voit-il pas ce chemin, cette bête chronologie qui traverse le plan thématique. Je n’ai pourtant pas inventé là l’eau bouillante ! Je ne trouve qu’une réponse : il occulte ou relativise à chaque étape la notion centrale, ce qu’on pourrait appeler le paradigme du tournant à l’œuvre dans le maelström du temps. C’est flagrant pour la dernière phase : dans un chapitre intitulé « les métamorphoses de l’essentiel » est mentionnée la « crise du patriarcat » ; elle devient dans le compte-rendu : « la lutte des femmes contre le patriarcat, toujours d’actualité », comme si l’on avait là sacrifié à une mode, voire une obligation de pure forme, et comme si les combattantes étaient isolées. Quant au « mélange des hommes » (dans le livre), il se trouve réduit à « la condition des personnes étrangères » (dans la critique). Déjà, de la centralité du travail dans l’émergence de la solidarité globale au tournant des XIXe et XXe siècles, puis dans la crise globale de la fin du XXe, du long développement sur les crises du travail, l’OST, le post-taylorisme et les conséquences des nouvelles formes de management, le compte-rendu ne retient qu’une allusion... il est vrai que c’est, là oui parfois, dur à lire, peut-être parce que dur à vivre !
- 3 Edward Palmer Thompson, The making of the English working class, Harmondsworth, Penguin Books, [196 (...)
- 4 Edward Palmer Thompson, « The moral economy of the English crowd in the eighteenth century », Past (...)
7Si l’on enlève ou relativise systématiquement ce qui fait le mouvement des choses comme les stratégies à l’œuvre, ne reste évidemment que le désarroi et l’émiettement des problématiques. Et c’est bien pourquoi ce combat pour la lucidité est important : c’est là le sens de la référence à Edward Palmer Thompson3 et à son concept « d’économie morale de la foule »4. Il ne s’agit pas de banales « réponses à des revendications », mais du sens des revendications elles-mêmes, chargées, au-delà d’une exigence salariale, fiscale ou autre, d’un attachement aux anciennes organisations, dignités, distinctions, hiérarchies, responsabilités : l’économie morale de la foule, c’est l’organisation sociale jugée légitime qu’elle veut voir protégée par l’autorité contre qui elle s’insurge. Des contradictions que cet affrontement révèle et induit finit parfois par sortir un nouvel ordre social. D’où la fonction transitoire des intersectionnalités et l’espoir retrouvé d’un avenir commun... à condition de rechercher dans l’action, de découvrir et admettre les facteurs d’une société nouvelle cohérente, espoir sans lequel les politiques sociales n’auraient pas de sens.
8Le manuel tente pourtant, aussi, une distanciation par rapport à ce regard sur la revendication : l’exemple de la loi des huit heures, réponse à une revendication émancipatrice et pourtant empreinte de la nostalgie de la liberté de l’artisan d’hier, devenue loi des « trois-huit » en continu, comme celle des 35 heures échangées contre la flexibilité, montre combien les nouveaux équilibres négociés s’éloignent des projets militants.
9Ainsi mises en perspective et questionnées, les politiques sociales peuvent être pensées pour l’avenir, comme y invite la fin du manuel, dans leur rapport à cet événement majeur qu’est la fin de la croissance démographique et des excédents de ressources, au seuil d’un nouveau monde et d’un choix entre nouvel universalisme et vieilles confrontations. C’est à cette recherche et à cette transition que voudrait contribuer le petit manuel. Merci de m’avoir donné l’opportunité d’y revenir.
Notes
1 Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995.
2 Rapport et projet de décret sur l’extinction de la mendicité, présentés à la Convention nationale au nom du Comité des secours publics par J.B Bo, député de l’Aveyron, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k42987n , collection Les archives de la Révolution.
3 Edward Palmer Thompson, The making of the English working class, Harmondsworth, Penguin Books, [1963] 1968, en Français : La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Point, Seuil, 1988 et 2012.
4 Edward Palmer Thompson, « The moral economy of the English crowd in the eighteenth century », Past & Present, 50, 1971, cité par Didier Fassin, « Les économies morales revisitées », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2009/6.
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Référence électronique
Patrick Mortal, « Pour débattre avec Jonathan Louli des enjeux des politiques sociales : réponse de Patrick Mortal », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 16 juin 2025, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/67571 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14ebr
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