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François Buton (dir.), En déplacement. Le passage des frontières professionnelles en question

Hugo de Sousa-Kornhauser
En déplacement
François Buton (dir.), En déplacement. Le passage des frontières professionnelles en question, Lyon, ENS Éditions, coll. « Sociétés, Espaces, Temps », 2024, 243 p., ISBN : 9791036207549.
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Texte intégral

  • 1 Julie Pagis, Paul Pasquali, « Observer les mobilités sociales en train de se faire : Micro-contexte (...)

1Cet ouvrage collectif dirigé par François Buton étudie ce qui est communément appelé « reconversion professionnelle », c’est-à-dire le changement de métier ou d’activité professionnelle. Les travaux d’historiens, de politistes et de sociologues rassemblés dans ce livre s’inscrivent dans la continuité des recherches récentes sur les mobilités sociales « en train de se faire »1, analysées à partir d’études ethnographiques et d’une utilisation critique des statistiques. Dans ce cadre, François Buton pense ces reconversions à l’aide du concept de « déplacement professionnel », un terme qu’il privilégie à ceux de « mobilité », d’« engagement » ou de « reconversion », en ce qu’il permet de souligner les trajectoires des acteurs sociaux, les passages de frontières sociales et la convertibilité des capitaux mobilisés. Le terme « déplacement » insiste en effet sur la logique relationnelle des trajectoires professionnelles et sur leurs contextes socio-historiques, alors que celui de « mobilité » induit une vision verticale des déplacements. Quant au terme « reconversion », il « charrie le lexique de la vocation » (p. 14), ce qui occulte les intérêts et mobilisations des acteurs. Au « déplacement » est associé un passage de frontière entre deux espaces sociaux distincts – l’espace de départ et celui d’arrivée, sachant que le premier participe au sens du déplacement et que les individus y gardent souvent des liens. Buton souligne aussi l’importance de « ce qui se déplace avec les individus et [ce qui] rend possible son déplacement ainsi que sa reconnaissance dans l’espace d’arrivée » (p. 19). Il met ainsi en avant la convertibilité des capitaux dans les stratégies de déplacement, les modalités et conditions de ce dernier ainsi que le rôle des institutions. Au fil des dix chapitres, l’ouvrage offre de nombreux exemples de la portée heuristique de ce concept.

2Certaines contributions se concentrent davantage sur les capitaux mobilisés lors des déplacements. C’est notamment le cas de l’étude proposée par Jean-Baptiste Paranthoën (chapitre 1) sur le franchissement de frontières vers l’agriculture via la formation continue. Depuis la seconde moitié du XXe siècle, obtenir un diplôme agricole en Centre de formation pour la promotion agricole ouvre l’accès à une carrière d’agriculteur. Pour intégrer un centre, le diplôme joue un rôle déterminant. Les centres favorisent des candidats aux dispositions ajustées à la culture scolaire, excluant ceux qui sont issus de familles d’agriculteurs. Toutefois, le passage de frontière reste limité. Après l’obtention du diplôme, l’accès effectif au secteur dépend de l’acquisition d’un patrimoine agricole, renforçant l’« étanchéité » (p. 31) de la frontière professionnelle par la transmission familiale du patrimoine productif. Sylvain Bertschy (chapitre 6) analyse quant à lui les déplacements forcés « à courte distance » (p. 126) des médecins vers la médecine militaire lors de la Grande Guerre. Ces déplacements créent une souffrance de position lorsque certains sont relégués en bas des hiérarchies militaires. Les médecins mettent à l’agenda cette question en faisant appel à leurs relais institutionnels et en s’organisant politiquement. Ainsi, le « déplacement [des médecins] dans le champ du pouvoir [contribue] à reconfigurer le gouvernement de la santé en temps de guerre » (p. 127).

3Vincent Lebrou (chapitre 3) étudie les reconversions de capitaux lors des déplacements entre secteurs public et privé. Dès le début des années 2000, les instances européennes décentralisent certaines tâches et favorisent l’émergence d’un marché du conseil privé en affaires européennes. Des membres de l’administration de l’Union européenne effectuent de « courts déplacements » (p. 73) vers des professions du conseil en finance européenne pour « continuer de faire ce [qu’ils savent] faire, mais ailleurs » (p. 77). Ayant construit leur identité professionnelle dans le secteur public, ils mettent en avant une posture de désintéressement et gardent une forte relation à leurs espaces de départ du fait d’un sentiment de complémentarité avec l’État. Cependant, ces déplacements génèrent aussi une incertitude liée à une dépendance économique persistante du marché du conseil vis-à-vis des institutions européennes.

4Comme en témoigne cette étude, l’ouvrage éclaire en particulier ce que les évolutions de l’espace social font aux déplacements. Ainsi, à partir d’une étude sur les ressources mobilisées dans les déplacements d’artistes vers des postes administratifs au sein du ministère de la Culture, Marion Demonteil (chapitre 2) utilise les évolutions institutionnelles comme clé d’analyse des déplacements professionnels. Dès 1954, afin de légitimer son action, le ministère incite des artistes à s’engager dans l’administration. Après une formalisation des conditions de recrutement, notamment par concours, on assiste à des déplacements nécessitant un investissement et une projection vers des carrières administratives. Ces positions sont jugées « désirables et atteignables pour ceux dont les dispositions correspondent à la culture administrative » (p. 58). Ainsi, seules certaines fractions d’artistes se déplacent vers le ministère de la Culture, revendiquant une double légitimité, artistique et administrative, car l’unique légitimité artistique ne suffit plus. Vianney Schlegel (chapitre 8) souligne quant à lui l’importance d’étudier les « évolutions structurales de l’espace social » (p. 182) pour analyser les points de départ, de passage et d’arrivée individuels. À ce titre, il insiste sur les effets durables des origines sociales, qui structurent en grande partie « les déplacements professionnels, leur possibilité, leur ampleur et leur réalisation » (p. 182). Son étude porte en particulier sur un sous-espace du champ médical, la médecine sociale : bien que ce sous-champ soit dominé, il permet d’avoir des « rapports privilégiés avec les pouvoirs publics, [constituant] un espace propice à la conversion de connaissances professionnelles […] en expertise » (p. 181). En analysant plusieurs trajectoires, Schlegel montre ainsi que les déplacements de la médecine sociale vers la politique tendent à nuancer certains déclassements.

5Le champ médical est également étudié par François Buton (chapitre 10), qui, à partir du dictionnaire biographique Who’s Who in France (2019) et d’une analyse des correspondances multiples, dégage une opposition entre les médecins qui ont effectué un déplacement vers le champ politique et les autres docteurs en médecine. Les déplacements vers la politique se caractérisent par une « précocité relative » et une « origine sociale plus modeste » (p. 221). Quant à Sébastien Michon (chapitre 9), son étude prosopographique porte plus spécifiquement sur les médecins devenus députés. Si ces déplacements « s’avèrent souvent sans retour dans le champ de la santé » (p. 204), l’auteur montre qu’un lien à leur espace de départ subsiste et que le « processus de désintérêt croissant [aux thématiques médicales] au cours de la carrière [politique] n’est pas explicite » (p. 204).

6Enfin, plusieurs contributions se penchent sur le sens que donnent les acteurs à leurs déplacements. C’est le cas du travail de Marion Guenot (chapitre 4), qui se penche sur les déplacements des policiers vers des groupes interministériels de recherches (GIR), une entité pluridisciplinaire qui enquête sur le patrimoine criminel. Alors que la police judiciaire subit une « crise de vocations » (p. 89), le succès de ces GIR apparaît « énigmatique » (p. 90). Pour en rendre compte, Marion Guenot montre que ce déplacement présente des « vertus réparatrices » (p. 97). En effet, les agents intègrent les GIR pour échapper aux effets des évolutions gestionnaires, sources d’insécurité, et y voient une opportunité de redonner du sens à leur travail. Le sens donné au déplacement est aussi analysé dans l’ouvrage à partir des engagements. Ainsi Jean-Philippe Tonneau (chapitre 5) étudie les déplacements des avocats vers le champ politique, notamment vers le Syndicat des avocats de France, créé en 1973 à l’initiative du PCF. Il y distingue trois générations : la première, des années 1970, issue du PCF et de milieux modestes, exerce le droit social et souhaite établir une « contre-profession » (p. 116) ; la deuxième, issue d’organisations d’extrême gauche et de milieux aisés, diversifie ses interventions pour se détacher des partis traditionnels ; la troisième, également issue de milieux favorisés, se distingue par des parcours associatifs et une approche technique du militantisme, méfiante des partis politiques. Cette évolution révèle le déplacement du champ militant vers la sphère institutionnelle, matérialisé par des « micro-déplacements » (p. 118) vers les instances du barreau ou l’arène médiatique.

7Francis Sanseigne (chapitre 7) se concentre quant à lui sur l’engagement des médecins en faveur de la contraception dans les années 1960, engagement qu’il décrit comme un ensemble de déplacements – de frontières au sein de l’univers médical et vers des espaces militants associatifs. Bien que risqué en raison des sanctions pénales et de l’Ordre, ce déplacement satisfait pour les médecins deux intérêts professionnels : la légitimation de leurs pratiques médicales et l’accès à une clientèle régulière. Souvent jeunes, ils sont soumis à des exigences contradictoires entre d’une part leur rôle de militant et la norme de désintéressement, d’autre part les normes strictes de l’univers médical et la préservation du crédit professionnel. Malgré le risque d’exclusion dans les deux univers, ces déplacements vers les espaces militants permettent de consolider leur position dans leur espace d’origine, plutôt que d’engendrer une rupture totale.

8En définitive, les auteurs offrent une perspective originale pour saisir l’hétérogénéité et la complexité des déplacements professionnels, en analysant notamment leurs contextes, significations et temporalités. On peut toutefois regretter que la majorité des cas étudiés concerne des travailleurs du haut de la hiérarchie sociale (médecins, avocats, consultants) alors qu’une étude des déplacements en bas de celle-ci serait tout aussi pertinente.

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Notes

1 Julie Pagis, Paul Pasquali, « Observer les mobilités sociales en train de se faire : Micro-contextes, expériences vécues et incidences socio-politiques », Politix, n° 114, 2016, p. 7-20.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Hugo de Sousa-Kornhauser, « François Buton (dir.), En déplacement. Le passage des frontières professionnelles en question », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 11 juillet 2025, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/67804 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14c5z

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Rédacteur

Hugo de Sousa-Kornhauser

Normalien au département de Sciences Humaines et Sociales de l’ENS Paris-Saclay et en M1 de Sociologie.

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