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Rémy Ponge, Se tenir debout. Un siècle de luttes contre les souffrances au travail

Clémence Martin-Donati
Se tenir debout
Rémy Ponge, Se tenir debout. Un siècle de luttes contre les souffrances au travail, Paris, La Dispute, coll. « Travail et salariat », 2025, 304 p., ISBN : 9782843033438.
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Texte intégral

1Dans cet ouvrage qui s’inscrit dans le prolongement de sa thèse de doctorat, le sociologue Rémy Ponge rend compte de la politisation des souffrances au travail. Plus précisément, l’angle retenu pour analyser cette politisation est celui de sa mise à l’agenda syndical. Au fil de cinq chapitres, l’ouvrage en retrace l’évolution de l’après Seconde Guerre mondiale à nos jours.

2Le chapitre 1 décrit une première mise à l’agenda de la question de la souffrance au travail au sein de la CGT, à partir de la catégorie de la « fatigue nerveuse », qui émerge dans les années 1950 et reste visible jusqu’au milieu des années 1960. Cette émergence, dont les responsables de la CGT se servent pour dénoncer l’organisation taylorienne du travail, est le fruit de la mobilisation conjointe de travailleuses précaires des Télégraphes et des Postes, du conseiller technique de la CGT et d’un psychiatre. Elle s’appuie sur une rationalisation scientifique des conditions de travail des employées des PTT. Cependant, du fait d’une lecture individualisante des souffrances au travail au sein des commissions étatiques chargées de statuer sur la reconnaissance des troubles mentaux liés au travail, cette première politisation ne mène à aucune reconnaissance de la fatigue nerveuse.

  • 1 Vigna Xavier, L’insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines, (...)

3Le chapitre 2 s’ouvre sur la période des années 1968, qui correspond à un renouveau des luttes contre la fatigue nerveuse, et introduit un nouvel acteur syndical. Cet acteur n’est autre que la Confédération française démocratique du travail (CFTD), créée en 1964, qui cherche à se développer en recrutant des populations peu syndiquées, notamment des femmes, et qui est pour un temps plus active que la CGT dans la politisation des souffrances au travail. À la veille de mai 1968, cette politisation passe par des alliances entre travailleuses peu qualifiées, conseillers techniques syndicaux et scientifiques. Des ouvrières de l’électronique, des ergonomes et des responsables syndicaux de la CFDT agissent de concert pour politiser les « crises de nerfs » des ouvrières – de plus en plus nombreuses et cantonnées à des tâches répétitives et monotones – à travers la réalisation d’études scientifiques pointant le rôle des conditions de travail dans les difficultés psychiques des travailleuses. Dans les années 1970, l’insubordination ouvrière post-mai 19681 redonne une visibilité à la question des conditions de travail et de la fatigue nerveuse y étant associée. De fait, le problème des conditions de travail n’a pas été résolu par les accords de Grenelle. La CFDT et la CGT se coordonnent alors en vue de lutter contre les souffrances psychiques au travail, s’appuyant sur une rationalisation par la science. Au niveau de l’action étatique, les mobilisations des années 68 poussent l’État à voter une loi qui mène à la création de l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail et à l’obligation de créer des commissions spécialisées dans les entreprises de plus de 300 salarié.es. Les années 1970 voient cependant le déclin de l’intérêt des confédérations syndicales pour le thème des souffrances au travail. Pour l’auteur, ce reflux s’explique par les modifications de la structure du salariat, qui est marqué par une baisse du nombre d’ouvrier.es et d’employé.es, ainsi que par le constat d’une difficulté à rendre opérationnels les savoirs scientifiques sur les conditions de travail, et la forte connotation féminine des souffrances au travail.

4Le chapitre 3 revient sur l’intervalle des années 1981 à 1995. Il montre comment, dans une période marquée par une crise de l’emploi et du syndicalisme, les directions confédérales s’éloignent encore davantage de la question de la souffrance au travail, notamment en réorientant, à l’instar de la CGT, les revendications de l’amélioration des conditions de travail vers « l’amélioration des conditions d’emploi » (p. 103). Des initiatives localisées existent cependant. Comme dans les décennies précédentes, ces initiatives associent des militant.es CGT et CFTD (actifs au niveau fédéral) et des scientifiques, dont le psychiatre et médecin du travail Christophe Dejours, à l’origine du renouvellement de la psychopathologie du travail. Des enquêtes collectives sont réalisées, et le terme de burn out apparaît pour désigner les difficultés psychiques liées au travail, mais ces études sont peu relayées par la CGT et la CFDT, car les responsables confédéraux sont critiques vis-à-vis d’une action collective fondée sur un recours à l’expertise. Rémy Ponge revient également sur la tentative d’un militant fédéral CGT de faire reconnaître les souffrances psychiques comme des maladies professionnelles au sein d’une commission spécialisée du ministère du Travail, et sur l’opposition vive du patronat, qui mènera à son échec. L’auteur décrit alors cette opposition en montrant comment cette revendication remet en cause la définition des maladies professionnelles adoptée par ledit patronat – définition qui, en limitant le périmètre des troubles reconnus comme des maladies professionnelles, restreint les indemnisations financières. De fait, les pathologies psychiques liées au travail remettent en cause la « fiction sociale » adoptée par le patronat d’un « modèle causal associant une cause/agent unique à une pathologie objectivable par des lésions organiques » (p. 127). Face à cette opposition, et après l’échec à faire reconnaître le traumatisme psychique en maladie professionnelle, les organisations syndicales se mobilisent en priorité sur d’autres sujets de santé.

5Le chapitre 4 rend compte d’une nouvelle configuration pour les souffrances psychiques, du milieu des années 1990 au milieu des années 2000 : celle de leur publicisation et de leur politisation. La mise à l’agenda de la thématique des souffrances au travail dans des instances internationales comme l’Organisation mondiale de la santé, à travers les notions de stress, de risques psychosociaux et de harcèlement au travail, favorise sa diffusion dans le champ scientifique français. De fait, les années 1990 voient la création, au sein du ministère du Travail, de la Dares. Cette création institutionnalise la conduite de recherches sur le stress professionnel et permet, grâce à des études statistiques et épidémiologiques, l’objectivation du nombre de salarié.es confronté.es à des conditions de travail nocives pour la santé, lesquelles touchent surtout les femmes ouvrières et employées (p. 146-147). Du côté des confédérations syndicales, si la CFDT reste d’abord en retrait, la CGT contribue quant à elle à la politisation de la souffrance au travail. Pour la première fois, ce sont des responsables politiques et non pas des conseillers techniques qui s’emparent, via de nombreux événements, de cette question. Parallèlement, des actions se mettent en place au sein de l’arène étatique et législative. Là où des militant.es CGT déposent une proposition de loi visant à faire reconnaître le « harcèlement par la dégradation délibérée des conditions de travail » (p. 158), la CGT comme la CFDT seront présentes dans un groupe de réflexion fondé en 2006 au sein du ministère du Travail dans l’objectif de créer un tableau dédié aux maladies professionnelles. Ces initiatives auront cependant des effets limités, du fait de la persistance d’une lecture individualisante du stress professionnel, instrumentalisée notamment par le patronat. La reconnaissance des souffrances psychiques au tableau des maladies professionnelles est ainsi empêchée par le patronat et, quoiqu’une loi sur le harcèlement soit adoptée en 2002, son approche est là encore très individualisante.

6Enfin, le chapitre 5 s’intéresse au renouveau des pratiques militantes autour de la souffrance au travail à partir de 2006, dans un contexte où cette souffrance s’érige en problème public. L’auteur montre que cette publicisation s’installe à partir d’un changement de cadrage social. À travers la médiatisation des suicides de cadres, dont l’affaire France Télécom représente un cas exemplaire, la visibilité sociale de la souffrance au travail se construit autour du cas des salarié.es des classes sociales supérieures, participant d’une « invisibilisation des souffrances des classes populaires » (p. 180). Les syndicalistes de France Télécom issus de la CFE-CGC ou de Sud-PTT joueront d’ailleurs un rôle moteur dans ce processus. La création d’un Observatoire du stress et des mobilités forcées, qui prend appui sur l’expertise de scientifiques de différentes disciplines (ergonomes, psychologues du travail, psychiatres, sociologues), permettra la constitution d’enquêtes et d’arguments qui seront réutilisés par la presse quand une attention médiatique inédite vis-à-vis de ces suicides s’installera en 2009. Si la médiatisation des suicides dans des entreprises où l’État est actionnaire (Renault) ou employeur (France Télécom) engage le ministère du Travail à une action politique, celle-ci est dans un premier temps marquée par une approche individualisante et quantitativiste, contribuant à leur dépolitisation. Ce positionnement sera ébranlé à partir de 2009, notamment sous l’action d’une inspectrice du travail mandatée par le ministère pour mener une enquête à France Télécom, et qui mettra en place une stratégie de judiciarisation. Cette stratégie ne mènera toutefois qu’en 2019 à un procès pénal des dirigeants de France Télécom. En outre, l’affaire France Télécom ne permettra pas d’avancées réelles sur le plan législatif, la création d’un tableau spécifique des maladies professionnelles échouant à nouveau. La forte médiatisation des souffrances au travail fera néanmoins évoluer les pratiques syndicales de la CFDT et de la CGT. Désormais, les confédérations appuient leurs revendications sur les outils des sciences de l’activité, au plus près du travail réel, et sur une adaptation aux enjeux locaux.

7Au final, Rémy Ponge tient brillamment son pari de suivre la préoccupation des syndicats pour les souffrances au travail et leur politisation. La perspective historique qu’il déploie permet de rendre compte de moments de visibilisation et d’invisibilisation de cette problématique, ainsi que de restituer certaines récurrences au fil des décennies. Là où la possible politisation de la souffrance au travail repose souvent sur des alliances entre employé.es, militant.es et scientifiques, l’ouvrage montre les manœuvres répétées du patronat pour empêcher la reconnaissance de ces souffrances comme des maladies professionnelles. Une autre qualité de l’ouvrage est qu’il se dresse contre le topos parfois caricatural d’une opposition entre lecture sociologique et lecture psychologique du monde. De fait, Rémy Ponge montre des usages contrastés des savoirs issus de la psychologie, dont certains appuient une individualisation, et d’autres une politisation des souffrances au travail. Ces qualités font de Se tenir debout un ouvrage remarquable.

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Notes

1 Vigna Xavier, L’insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2007.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Clémence Martin-Donati, « Rémy Ponge, Se tenir debout. Un siècle de luttes contre les souffrances au travail », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 22 juillet 2025, consulté le 18 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/67884 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14esc

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