Aksel Kilic et Jean-Paul Payet, L’école du like. Les nouvelles relations école-familles à l’ère du virtuel

Texte intégral
- 1 Voir par exemple : Anne Cordier et Severine Erhel (dir), Les enfants et les écrans, Paris, Retz, 20 (...)
1Les débats sur les conséquences de la numérisation croissante de la société sur l’éducation des enfants se focalisent principalement sur la question des effets d’une exposition excessive et précoce aux écrans sur le développement naturel des enfants et, plus généralement, sur la capacité d’apprendre1. Bien que cette question soit de première importance, celle-ci ne doit pas occulter le fait que cette numérisation ne touche pas simplement l’environnement familial de l’enfant, mais aussi l’école. Matériellement, une des manifestations de la numérisation de l’école est la démocratisation d’applications dites « ENT » (espace numérique de travail) – un document élaboré par la DNE (direction du numérique pour l’éducation) en 2021 indique que 41 % des écoles publiques utiliseraient l’ENT (p. 58).
2Dans L’école du like, Aksel Kilic et Jean-Paul Payet suggèrent que, si la fonction de ces applications est avant tout de faciliter les communications entre l’école et les familles, celle-ci ne peut s’actualiser sans instituer de nouvelles modalités relationnelles, notamment par le caractère immédiat et dématérialisé des échanges, mais aussi par la proximité de ces plateformes aux réseaux sociaux. S’appuyant sur une soixantaine d’entretiens avec des professeurs des écoles ou des parents d’élèves, les auteurs proposent de rendre compte de ces nouvelles modalités, des perspectives de flexibilités relationnelles qu’elles permettent entre l’école et les familles, mais aussi des tensions et des obstacles éducatifs qu’elles peuvent provoquer.
- 2 On retrouve parmi elles des applications commerciales comme Klassroom, TouteMonAnnée ou Edumoov et (...)
3L’ouvrage propose ainsi d’étudier diverses applications, publiques ou privées, mises à disposition des professeurs des écoles primaires en se concentrant toujours sur leur utilisation comme moyen de communication entre les enseignants et les parents2. Ces applications sont présentées par leurs concepteurs comme des outils permettant de rendre la communication plus efficace et moins formelle. L’application permettrait d’abattre le mur symbolique entre l’école et la famille. Cette promesse se trouve aussi justifiée, dans des termes plus institutionnels, en termes de « coéducation ». Comme l’observent les auteurs, ces « narratifs enchantés » (p. 37) sont « largement irénique[s] et occulte[nt] les réalités sociologiques d’un rapport souvent problématique et parfois conflictuel » (p. 39). Le décloisonnement de la communication sur lequel repose ces applications peut notamment être vécu comme une intrusion, par les enseignants qui sont susceptibles de recevoir des messages à des heures tardives, mais aussi par les parents qui peuvent recevoir les envois des professeurs pendant le week-end ou les vacances tout en restant soumis, dans leurs réponses, aux attentes implicites de la communication scolaire, notamment en ayant à autocensurer les réserves et les critiques qu’ils pourraient avoir à opposer aux enseignants.
4L’enquête d’Aksel Kilic et Jean-Paul Payet aboutit à la caractérisation de trois « degrés » de la relation numérique entre les enseignants et les parents. Le premier est celui de l’information : ces applications permettent d’optimiser la transmission d’informations en la rendant plus fiable et plus directe (en ne la faisant pas dépendre, par exemple, du cahier de correspondance dont la navigation doit être assurée par les enfants).
- 3 Cas Wouters, Informalization : Manners and Emotions Since 1890, Thousand Oaks, Sage Publication, 20 (...)
5Le deuxième degré est celui de la communication : il n’est plus simplement question d’informer, mais aussi de partager des moments de classe sur le mode de la convivialité et d’inciter les parents à y répondre selon des modalités informelles (comme le like). Comme l’observent les auteurs, qui retrouvent certaines thèses de Cas Wouters3, ce niveau de relation correspond moins à la disparition d’une hiérarchie scolaire qui place les enseignants au-dessus des parents qu’à une informalisation, et donc à une complexification, des modalités normatives de cette relation hiérarchique. Chez Wouters, l’informalisation des normes correspond notamment à la façon dont celles-ci tendent à devenir de plus en plus implicites : il s’agit d’être « cool » en société, c’est-à-dire de donner l’impression qu’on ne suit aucune règle, alors même que cette attitude d’apparent relâchement implique des capacités d’inhibition de l’agressivité, de tolérance au comportement d’autrui et, plus généralement, de régulation très fine de son comportement (l’excès d’inhibition et de tolérance pouvant d’ailleurs passer pour de la négligence). Dire que la numérisation de l’école favorise l’informalisation des interactions entre parents et enseignants revient alors à reconnaître l’existence de modalités implicites d’actualisation de la hiérarchie scolaire. Bien que les auteurs de l’ouvrage n’en tirent pas cette conséquence, on peut noter que ce caractère implicite peut faire obstacle à la bonne appropriation des normes par les acteurs et peut générer de la différenciation sociale.
6Le troisième degré relationnel est celui de la coéducation : il s’agit des interactions permettant à l’enseignant de soutenir, dans l’espace domestique, son action pédagogique. Cette dimension renvoie en particulier à la transmission de devoirs, de documents pédagogiques, mais aussi de notes de comportement. Comme l’observent les auteurs, cette « co-éducation » est essentiellement à sens unique : elle correspond moins à un partenariat éducatif entre les parents et les enseignants qu’à une prolongation de l’action magistrale en dehors de l’école.
7L’ouvrage se concentre sur le cas particulier de l’école primaire. Cette focalisation serait d’abord conjoncturelle : « nous avons commencé cette enquête sur le mode de la curiosité pour une pratique qui nous est proche, l’école des enfants de l’une des auteurs utilisant une application numérique pour communiquer avec les parents » (p. 22). Ce terrain d’étude amène manifestement à questionner des contextes très particuliers puisque, à l’école élémentaire, rien n’oblige le professeur des écoles à utiliser un ENT. L’ouvrage montre même que, malgré les incitations « officielles », le choix d’utiliser ces applications peut être mal reçu par certains collègues et faire l’objet de tensions dans les équipes éducatives. En ce sens, la question de l’utilisation des ENT à l’école primaire est aussi celle de choix relevant de l’autonomie professionnelle des enseignants et d’initiatives individuelles par lesquelles les enseignants régulent leurs interactions avec les parents.
8L’ouvrage aura permis de montrer que si la numérisation contribue à l’informalisation des normes scolaires, celle-ci correspond moins à un affaiblissement de ces normes (à une disparition progressive de l’autorité de l’école par exemple) qu’à leur complexification, et même à leur renforcement puisque ces normes s’imposent, plus que jamais, dans l’espace familial.
9En conclusion, les auteurs plaident pour un usage du numérique favorisant une coéducation sous la forme d’un partenariat parents/enseignants plus respectueux de la liberté des élèves – le numérique prenant potentiellement la forme d’un dispositif de surveillance asservissant. On peut cependant douter que le matériel empirique mis en avant dans cet ouvrage suffise à fonder une perspective critique de ce genre. Des observations de classes auraient certainement pu montrer que les élèves, même régulièrement photographiés, restent tout à fait capables de dissimuler des écarts à la norme à leur enseignant. Enfin, l’évocation de cette « liberté » qui, on le comprend bien, oriente la réflexion vers la question de la vie privée des enfants à l’école, occulte, à mon sens, la fonction de l’action pédagogique à l’école qui est moins de libérer la spontanéité de l’enfant que de la réguler relativement à un projet d’autonomisation – c’est-à-dire de construction de sa liberté future (celle qu’il aura quand il sera adulte). Une critique des effets de la numérisation de l’école sur le projet d’autonomisation des enfants ne saurait ainsi se suffire d’une analyse des interactions dématérialisée entre les parents et les enseignants : il aurait aussi fallu envisager les effets de ces interactions sur les pratiques éducatives concrètes – car il se pourrait bien qu’un enseignant ayant continuellement son téléphone sous la main ne fasse pas classe de la même façon que celui qui le laisse dans son tiroir. Ces observations concernent cependant moins le travail très instructif d’Aksel Kilic et de Jean-Paul Payet que la possibilité de le prolonger pour ouvrir une réflexion sur les enjeux pédagogiques et politiques de la numérisation de l’école.
Notes
1 Voir par exemple : Anne Cordier et Severine Erhel (dir), Les enfants et les écrans, Paris, Retz, 2023.
2 On retrouve parmi elles des applications commerciales comme Klassroom, TouteMonAnnée ou Edumoov et une application gratuite en open source comme Scolnet.
3 Cas Wouters, Informalization : Manners and Emotions Since 1890, Thousand Oaks, Sage Publication, 2007.
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Référence électronique
Benoît Peuch, « Aksel Kilic et Jean-Paul Payet, L’école du like. Les nouvelles relations école-familles à l’ère du virtuel », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 01 août 2025, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/68097 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14ge1
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