Sophie Noël, Le petit commerce de l’indépendance. Une sociologie de la librairie du XXIe siècle

Texte intégral
1 N’étant ni un commerce comme les autres, ni un lieu culturel à part entière, la librairie possède un rôle ambivalent mais pas moins incontournable dans la société française, qui dispose du « réseau le plus dense d’Europe » (p. 27). En fait, l’ouvrage démontre que ces commerces occupent « une position tout à la fois symbolique et physique entre la production éditoriale et sa réception par le public » (p. 12). Avec un matériau qualitatif riche récolté en France et en Grande-Bretagne, Sophie Noël dresse un panorama de la librairie indépendante au XXIe siècle, traitant en trois parties les mutations contemporaines du métier de libraire. Celles-ci sont traitées à partir de la notion polysémique d’indépendance car elle est à la base de l’articulation entre les enjeux institutionnels et l’identité professionnelle ressentie au quotidien.
- 1 Dans la suite du texte, on utilisera les termes libraire et librairie pour faire référence aux libr (...)
2 D’abord (chapitre 1), Sophie Noël donne des éléments de définition de la librairie indépendante1, surtout caractérisée par la négative comme on l’a vu en introduction. L’indépendance se joue aussi bien dans l’indépendance capitalistique, dans l’autonomie de gestion que dans un ensemble de valeurs diffuses liées à une position militante dans la chaîne du livre. En réalité, les libraires y ont un statut déprécié, en particulier par rapport aux éditeurs. Un effet de la loi Lang de 1981 sur le prix unique a notamment été d’assujettir les libraires aux prix des éditeurs. Cette « vassalisation » (p. 35) a été mal vécue par beaucoup de libraires, dont le pouvoir de négociation s’est affaibli considérablement alors même que persistent leurs difficultés économiques (augmentation des loyers, inflation, baisse de la lecture…). Or, l’effet principal de la loi a aussi été d’empêcher de nombreuses fermetures, et la résilience des librairies face aux concurrences successives – Amazon notamment – doit beaucoup à la multiplication des dispositifs financiers en leur faveur mis en place par l’État, qui voit en elles des garantes de la diversité éditoriale et des passeurs culturels de qualité.
3 Ensuite (chapitre 2), Sophie Noël présente une sociologie de la nouvelle génération de libraires, celle qui s’installe avec Internet dans les années 2000. En fait, les libraires sont plus souvent des femmes (environ 60 %), diplômées et souvent en reconversion professionnelle. Dans le dernier cas, la librairie apparaît à mi-chemin entre un saut complet dans une carrière artistique et la perte de sens dans l’ancienne profession, avec en toile de fond la passion pour la lecture. Les libraires d’aujourd’hui sont aussi plus pragmatiques et à l’aise avec les deux missions du métier : la gestion d’un côté, et la compétence culturelle de l’autre, vision ardemment promue par le Syndicat de la librairie française (SLF). Ils et elles bénéficient d’une haute cote de popularité auprès des médias traditionnels, en particulier auprès des journalistes dont les dispositions communes au métier les amènent à idéaliser la profession, une popularité qui s’est matérialisée par une forte mobilisation professionnelle et médiatique pendant la crise de la Covid-19. Un tel enthousiasme tranche avec les doutes de ces mêmes médias, au début du siècle, alors que se posait la question de l’adaptation du métier au numérique. Enfin, cette nouvelle génération de libraires est entrée dans un nouveau cycle avec les éditeurs, qui ont œuvré à pacifier les rapports – grâce au nouveau métier de chargé de relation libraire. Les éditeurs comprennent que la librairie est garante d’un chiffre d’affaires certain et conséquent sur une variété d’ouvrages, et qu’elle est capable de promouvoir et propulser des ouvrages à la diffusion restreinte.
4 Le troisième chapitre (chapitre 3) est l’occasion de traverser la Manche afin de donner quelques éléments de sociologie comparée entre la France et la Grande-Bretagne, qualifiée de « laboratoire du secteur du livre » (p. 75) où a par exemple été inventé le livre de poche. Bien que la structure du marché y soit très différente – pas de prix unique, un faible interventionnisme de l’État, une concentration plus forte autour d’Amazon – et que les librairies y aient moins bien résisté qu’en France aux récentes mutations, la sociologue relève des similitudes. Dans les deux pays, l’attention portée aux services en magasin, en particulier le conseil, reste très forte et demeure en Grande-Bretagne affranchie de la logique de concurrence par les prix. Aussi, la valorisation de l’ancrage local est importante, qu’il soit au niveau de la vie de quartier ou de la région. Pour autant, l’argumentaire est ici différent en raison du poids symbolique du livre dans chaque pays. Quand en Grande-Bretagne on vante l’efficacité économique de la librairie dans sa capacité à valoriser un pound pour l’économie locale, contrairement à Amazon, en France on met en avant la « contribution sociale » (p. 85) de ces commerces, présentés comme passeurs de culture et créateurs de lien social.
5 La deuxième partie de l’ouvrage est l’occasion de traiter plus directement la notion d’indépendance, d’abord par le prisme de l’identité professionnelle des libraires (chapitre 4). En effet, le métier est souvent perçu sur le mode vocationnel, ce qui permet plus facilement d’accepter les contraintes, horaires et économiques, qui pèsent sur les patron.nes de PME. L’autonomie de gestion est d’une importance quasi viscérale pour les libraires, et le levier de celle-ci se situe dans l’assortiment. Ici, il s’agit d’avoir un bon équilibre entre (incessantes) nouveautés et ouvrage de fonds, sans pour autant pouvoir et vouloir tout avoir, ce qui est source de tensions avec les goûts de lecture des client.es mais aussi avec les éditeurs. En effet, l’espace de la librairie n’étant pas infini, chaque éditeur souhaite obtenir le plus de visibilité et de place au détriment des autres, menant à une guerre de territoires.
- 2 Librairies indépendantes de Référence. Le label exonère de certains impôts locaux.
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- 5 Librairies de Référence. Le label exonère de certains impôts locaux.
6 Aussi, l’indépendance se joue aussi au niveau institutionnel (chapitre 5). Sophie Noël commence par rappeler qu’il est très facile, dans le milieu culturel, d’associer qualité et indépendance, une association moins évidente dans d’autres secteurs. Dans les faits, le label de qualité LiR2, lancé en 2009 pour sauver les librairies en danger face au numérique, est délivré par l’ADELC3 à la fois sur des critères subjectifs de qualité (« prise de risque », « exigence », « avant-garde ») et objectifs d’indépendance (12,5 % du chiffre d’affaires pour masse salariale, 50 % du capital détenu par des personnes physiques…). Pour permettre à des librairies non indépendantes selon les critères objectifs mais dont l’engagement et le travail rentraient dans les critères de qualité4, un nouveau label LR5 a été créé. Puis, des discussions se sont engagées sur l’intégration de librairies issues de chaînes à ce dernier label, ce qui a alimenté d’intenses débats dans la profession sur l’utilité d’un label aux critères de plus en plus souples, menant in fine à la poursuite d’objectifs contradictoires. Au-delà des labels, l’indépendance institutionnelle passe par la professionnalisation de ses patron.nes et salarié.es, sachant qu’il n’existe ni corporation ni diplôme requis. Au fil du temps, les libraires ont construit un socle de compétences de base, des principes communs à défendre et d’outils propres au métier, avec en creux un risque de standardisation des pratiques.
7 En dernière partie, l’ouvrage s’intéresse aux missions sociales des librairies. Sur le plan culturel, elles sont des lieux d’expérience pour les client.es qui valorisent l’authenticité contre la dématérialisation du numérique ; sur le plan économique, elles s’ancrent dans une vie de quartier et sont au service d’une communauté (chapitre 6). Cet ancrage local permet de valoriser une éthique fondée sur la confiance dans la relation client, et même de sortir de certaines logiques marchandes stricto sensu avec pour but de trouver le bon livre aux client.es plutôt que de chercher à écouler la marchandise. Cette relation s’exprime aussi dans la multiplication d’animations culturelles qui, bien que peu rentables car gratuites, incarnent cette fidélisation des client.es.
8 La question de la prescription fait l’objet d’un chapitre (chapitre 7). En effet, malgré la multiplication des avis amateurs, les livres restent à part des autres biens culturels, et les libraires conservent leur légitimité d’intermédiaires culturels privilégiés, ce qui a sans doute trait au fait que les livres n’ont pas vraiment été touchés par les mutations des modes de consommation de l’art. Le magasin est le lieu d’associations matérielles et symboliques entre les livres qu’un algorithme ne saurait effectuer, et les client.es y découvrent les « unknown unknowns » (p. 168), à savoir les livres dont ils et elles ne connaissaient pas l’existence. Le libraire a pour rôle de créer des chemins dans cette extrême diversité de l’offre culturelle, et prône la sélectivité à l’heure de l’exhaustivité, d’où l’importance réaffirmée de l’autonomie dans le choix de l’assortiment.
9 En dernier lieu, la sociologue s’interroge sur le modèle social prôné par les librairies indépendantes (chapitre 8). Sauver les librairies indépendantes s’apparente pour certains à un choix de « civilisation » (p. 177) à l’heure de la vente en ligne. Cette mythologie est très présente dans le discours : la librairie est tout ce qu’Amazon n’est pas, c’est-à-dire un lieu authentique, singulier, local, habité et limité. Néanmoins, il ne faut pas oublier qu’elle ne s’adresse en pratique pas à tout le monde, en dépit des croyances du métier. La librairie demeure toujours un lieu de distinction pour les gérant.es et pour les client.es, et de diffusion ostentatoire de la légitimité culturelle. De plus, par le rôle croissant de médiateur culturel, on assiste à un brouillage des frontières entre le gratuit et le payant, qui fait sans doute la spécificité de la librairie par rapport à d’autres canaux de vente, mais fait peser de nouvelles contraintes sur le commerce.
10 Cet ouvrage dresse donc un panorama dense, intéressant et important à l’égard de cet acteur de la chaîne du livre encore trop mal connu, en montrant bien la position ambivalente de la librairie entre culture et commerce à travers un certain nombre d’oppositions structurantes. Néanmoins, l’ouvrage aurait gagné à préciser les liens des librairies avec les autres acteurs de la chaîne du livre au-delà des éditeurs, comme les distributeurs ou les créateurs afin d’apporter d’autres éléments concrets autour de l’indépendance des libraires dans le milieu de la culture.
Notes
1 Dans la suite du texte, on utilisera les termes libraire et librairie pour faire référence aux librairie et libraire indépendants.
2 Librairies indépendantes de Référence. Le label exonère de certains impôts locaux.
3 L’Association pour le Développement de la Librairie de Création a été fondée en 1988 par des éditeurs et son action principale consiste à aider les librairies indépendantes dans des projets de transmission, création, agrandissement, déménagement et autres opérations d’envergure, à la fois par des dispositifs financiers et un accompagnement personnel.
4 Pour donner un exemple de ce type d’angle mort, on peut citer les librairies appartenant à des maisons d’éditions dont le capital n’est pas détenu à 50 % par des personnes physiques, mais dont le travail quotidien des libraires est le même qu’une librairie indépendante.
5 Librairies de Référence. Le label exonère de certains impôts locaux.
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Référence électronique
Jules Gourvennec, « Sophie Noël, Le petit commerce de l’indépendance. Une sociologie de la librairie du XXIe siècle », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 02 septembre 2025, consulté le 13 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/68223 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14khj
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