Antoine Aubert, Thibaut Boncourt et Arnaud Saint-Martin (dir.), Batailles pour la vérité. Complotisme, effondrisme et autres discours alternatifs

Texte intégral
1Nous vivrions une époque marquée par une crise de l’information, une épidémie de « fake news », une remise en question systématique, portée tant par des individus que par des institutions, des discours scientifiques institutionnalisés, des scientifiques comme acteurs, voire de la science elle-même. Il s’agit là d’éléments sans cesse répétés, au point de devenir à la fois des topoï du discours politique et des marronniers de la presse. Les auteur·rices des articles rassemblés dans cet ouvrage, issu d’un colloque organisé en 2021, abordent de front cette question particulièrement sensible, et le font avec les méthodes – notamment l’observation participante – de leurs deux disciplines, à savoir la science politique et la sociologie. Un des points forts de l’ouvrage tient dans le soin que mettent tous les textes à présenter et expliciter clairement et longuement leurs corpus, leurs méthodes d’analyses, les biais éventuels qui limitent certaines conclusions.
2L’introduction, brillante, pose un certain nombre de cadres et de concepts en rappelant qu’il s’agit d’une part d’étudier des discours qui se présentent comme des modes de véridiction alternatifs (objet de la première partie de l’ouvrage) et d’autre part de comprendre les conditions structurales qui permettent et favorisent la circulation de ces discours mettant en doute les savoirs institués (sujets des deuxième et troisième parties). Une quatrième partie du livre revient sur les manières dont les institutions ainsi contestées ou attaquées réagissent et répondent.
3Trois points saillants se retrouvent au fil des différentes contributions. Le premier est la finesse des analyses et, en particulier, l’attention portée par les articles à complexifier une vision schématique qui consisterait à opposer des discours scientifiques, mesurés, rationnels, fondés sur des preuves, et des discours alternatifs qu’on étiquette souvent comme irrationnels voire tout simplement « idiots » (les platistes, les anti-vaccins, etc.). Or l’on s’aperçoit au contraire à la lecture des articles que la plupart de ces discours alternatifs cherchent à ressembler aux premiers, en empruntant leur vocabulaire, leurs moyens de communication, etc. Cela peut être une manière de se légitimer, comme pour les praticiens de l’acupuncture confrontés au scepticisme des institutions dominantes étudiés par Fanny Parent, ou une stratégie très conscientisée afin de semer le doute sur les travaux scientifiques, pour défendre des intérêts politiques ou économiques précis. Des lobbies de la viande rouge, analysés par François Allard-Huver, vont ainsi opposer aux travaux du Centre international de recherche sur le cancer (Circ) soulignant le caractère cancérigène d’une alimentation carnée d’autres études mettant en avant la dangerosité des régimes végétariens ou épinglant les conclusions des scientifiques présentées comme des « fake news », en inversant donc la critique. On peut faire les mêmes remarques pour des mouvements conservateurs qui créent des institutions de recherche sur le changement climatique, la « théorie du genre » ou les phénomènes migratoires afin de faire passer pour des conclusions scientifiques un positionnement politique. Cela conduit in fine à un bilan bien plus complexe (et plus difficile à résoudre) : le public n’a pas moins confiance dans la science et les scientifiques, mais a plus de mal à identifier qui peut légitimement revendiquer l’autorité de la science puisqu’il voit des adversaires que tout oppose s’en prévaloir. Ces discours alternatifs ne se caractérisent par ailleurs pas tous par un rejet agressif des savoirs institués, ni même par la revendication plus ou moins militante de détenir « la » vérité : ainsi de ces néoruraux de l’Ariège étudiés par Benjamin Dubertrand qui se tiennent à distance à la fois des pratiques de l’agriculture intensive et des pratiques et discours du bio ou de la permaculture, pour mettre en avant avec pragmatisme leur volonté de « faire par eux-mêmes ».
4Le deuxième point saillant porte sur l’étude des conditions concrètes – sociologiques, économiques, politiques, médiatiques, etc. – qui expliquent le foisonnement des discours alternatifs. Dans son travail sur le bouleversement du discours sur la question animale entraîné par la parution, en 1975, de l’ouvrage Animal Liberation de Peter Singer, Fabien Carrié rappelle que ce livre n’aurait pu avoir cet écho si le champ éditorial n’avait pas déjà été préparé, travaillé, labouré en profondeur depuis des années par d’autres textes, mais aussi par des engagements militants et par une progressive scientifisation de la cause animale. Du côté des anti-vaccins, souvent invoqués dans les discours politiques et médiatiques comme la figure par excellence des individus « désinformés », menaçant par leur obstruction superstitieuse la santé publique, le bilan est là aussi bien plus complexe : très peu rejettent en bloc tous les vaccins, et moins d’un tiers avouent être défavorables à la science en général – et du reste, comme le rappelle non sans humour l’auteur de l’article Jeremy K. Ward, les autorités sanitaires elles-mêmes refusent régulièrement des vaccins, sans pouvoir pour autant être qualifiées d’antisciences !
5Enfin, du côté des réponses des institutions, l’analyse donne également toute place à la nuance. Celles-ci essayent généralement de parler au grand public de leurs recherches, comme le fait le Circ en diffusant et en vulgarisant ses travaux sur les substances cancérigènes. Mais ces entreprises de diffusion de la recherche, pour nécessaires qu’elles soient, passent parfois à côté de leur cible, notamment faute de comprendre les conditions précises de la réception et de la dissémination d’une idée fausse : ainsi par exemple des neurologues suivis par Sébastien Lemerle confrontés au mythe du « cerveau reptilien » dont le succès s’explique par la simplicité de l’idée qui répond « à des besoins de compréhension du monde » (p. 252) sous une apparence scientifique. Reprenant les conclusions de sa thèse de doctorat, Ysé Vauchez attire quant à elle l’attention sur la multiplication des pratiques de « fact-checking », portée à la fois par des journalistes professionnels qui y voit l’occasion de redorer le blason de leur profession, donc de défendre sa légitimité, et par des citoyen·nes plus ou moins organisé·es qui s’engagent sur le terrain du « débunking », notamment sur les réseaux sociaux, au nom d’un idéal « d’esprit critique » qui reste souvent flou et, ironiquement, peut parfois amener à glisser vers des discours complotistes.
- 1 Voir Collectif, Zemmour contre l’histoire, Paris, Gallimard, 2022 ; Florian Besson, Pauline Ducret, (...)
6L’ouvrage a les défauts qu’ont souvent les ouvrages collectifs : les différents articles sont très variés, par les corpus, les analyses, le style même de leurs auteur·rices respectif·ves, d’où une impression d’hétérogénéité qui rend parfois abrupt le passage d’un texte à l’autre. Peu dialoguent les uns avec les autres. On peut par ailleurs regretter que l’ouvrage ne se soit pas ouvert à d’autres disciplines et en particulier à l’histoire. Les historien·nes voient en effet depuis des années émerger des contre-discours historiques, appuyés sur des mythes, des clichés, des mensonges, portés par des acteurs au projet politique explicite : ainsi, pour ne citer que quelques exemples connus, de l’obsession d’Éric Zemmour pour un Pétain ayant « sauvé les Juifs de France », ou encore de la manière dont Philippe de Villiers a fait du Puy du Fou une vaste chambre d’écho pour sa vision réactionnaire et passéiste de l’histoire de France1. Ces discours inondent les réseaux sociaux, a fortiori avec la multiplication récente de vidéos générées par des IA, et posent aux historien·nes les mêmes questions que celles qui se posent aux journalistes, aux climatologues, aux médecins confrontés à ces discours alternatifs : faut-il répondre, comment, sur quel ton, sous quelle forme, etc. Plus généralement, ces discours s’articulent presque toujours à de violentes critiques envers les historien·nes « établi·es », dénoncé·es comme étant des intellectuel·les de gauche engagé·es dans une vaste entreprise de déconstruction de l’histoire nationale : on retrouve ainsi des logiques de délégitimation des savoirs dominants qui sont bien étudiées dans les articles ici rassemblés. Un article d’un·e historien·ne sur ces enjeux aurait dès lors pu enrichir l’ouvrage, tout en rappelant aux historien·nes l’importance de manier, sur ces questions, des outils sociologiques avec finesse et nuance.
Notes
1 Voir Collectif, Zemmour contre l’histoire, Paris, Gallimard, 2022 ; Florian Besson, Pauline Ducret, Guillaume Lancereau et Mathilde Larrère, Le Puy du faux. Enquête sur un parc qui déforme l’histoire, Paris, Les Arènes, 2022.
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Référence électronique
Florian Besson, « Antoine Aubert, Thibaut Boncourt et Arnaud Saint-Martin (dir.), Batailles pour la vérité. Complotisme, effondrisme et autres discours alternatifs », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 09 octobre 2025, consulté le 15 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/68649 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14vxm
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