Thierry Guilbert (dir.), Discours et austérité. Argumentations, injonctions, vulnérabilisations

Texte intégral
- 1 Thomas Piketty, Le capital au XXIème siècle, Paris, Les éditions du Seuil, 2013, chapitre 16.
1L’ouvrage réunit des contributions analysant différents « discours austéritaires et contre-discours qui leur résistent » (p. 9) depuis la crise de 2008. Thierry Guilbert retient la définition d’austérité suivante : « déplétion continue des ressources consacrées au bien-être de la majorité des citoyens dont la démocratie représentative reconnaît pourtant la souveraineté » au profit de la recherche du « crédit (dans les deux sens du terme) auprès des marchés financiers » (p. 13). Le lecteur pourra regretter le manque d’épaisseur économique de ce cadrage : une politique de rigueur peut être nécessaire et se traduire par différentes modalités dans le choix de l’assiette et des contribuables1. Au fur et à mesure de la lecture, ce cadrage s’estompe ; il sera davantage question de la manière dont la rhétorique néolibérale fait l’objet de formes discursives cohérentes, mobilisant différents registres de justification aux politiques néolibérales promues ou appliquées.
- 2 Steve Keen (trad. Frençois Euvé et Gaël Giraud), « Tromperie grecque et mythe allemand », Etudes, 2 (...)
2La première partie est centrée sur l’Europe. Dans le premier chapitre, Arthur Borriello réalise une analyse des discours de dirigeants politiques. En Espagne, José Louis Zapatero tient un discours austéritaire ambigu. Il mobilise une rhétorique libérale (marché du travail trop rigide, manque d’innovation) associée à la préservation d’une certaine protection sociale. En Espagne toujours, le discours de Mariano Rajoy reflète une orthodoxie comptable (contrôle de la dette publique) tandis qu’en Italie, Mario Monti justifie le recours aux politiques austéritaires d’une manière plus technocratique : l’austérité est une réponse rationnelle à un problème comptable. L’auteur en déduit des stratégies de différenciation internes au champ politique pourtant globalement aligné sur les réponses étatiques à la crise. Le lecteur informé de la carrière bancaire de Mario Monti et de l’implication de son employeur dans la manipulation de la dette grecque2 sera tenté de voir ce triumvirat endosser les rôles du bon, de la brute et du truand. Dans le second chapitre, Corinne Gobin analyse un corpus administratif : les grandes orientations des politiques économiques (GOPE). Le GOPE est un document qui formalise annuellement la surveillance par la Commission européenne de l’écart entre les orientations économiques qu’elle préconise et les politiques appliquées par les États. Il ressort des extraits présentés que la concurrence libre et non faussée est présentée comme un idéal à atteindre (marchandisation des services publics, réduction de la place de l’État dans la sphère économique), traduisant une appropriation naïve de la science économique par un organe politique. À partir d’une analyse factorielle, l’autrice différencie trois périodes. La première (1993-1999) est marquée par la rhétorique présentée à l’instant. Dans la seconde (2000-2008) domine l’aspiration à développer l’économie de la connaissance (investissements dans les NTIC, les R&D…). La crise de 2008 perturbe cette logique (le texte de 2009 est le plus petit du corpus) : le registre discursif est marqué à la fois par un retour à celui de la première période et par des inclinations managériales (l’UE étant le manager). De plus, la Commission y associe des préoccupations environnementales que des mécanismes marchands sont appelés à résoudre (second temps de naïveté ?). Une troisième contribution, de François Fecteau, porte sur l’enseignement supérieur en Belgique francophone. Une rhétorique utilitariste de la rationalisation est mobilisée pour justifier le blocage des budgets. L’aboutissement du processus de Bologne déplacera la justification du côté de l’autonomie et de la transparence nécessaires à l’intégration dans un marché européen de l’enseignement supérieur.
- 3 Groupe d’économistes formés à l’école de Chicago, notamment sous l’influence de l’économiste libéra (...)
3La deuxième partie porte le regard sur l’Amérique du Sud. Dans un quatrième chapitre, Mónica Graciela Zoppi Fontana traite des luttes féministes et de la diffusion de slogans et moyens de lutte dans les médias. La rhétorique déployée associe féminisme et lutte contre le néolibéralisme : la grève des femmes est à la fois celle du travail salarié et du travail domestique. Dans le cinquième chapitre, Ricardo Peñafiel analyse la sémantique de l’action et la résistance contre l’austérité au Chili (2019-2021) : « ce ne sont pas 30 pesos, ce sont 30 années » (p. 103) contre lesquelles les Chiliens manifestent. La Constitution de 1980 portant des dispositions néolibérales (principe de subsidiarité de l’État par rapport au secteur marchand), le pouvoir politique est de jure amputé d’une partie de sa souveraineté en matière économique. L’austérité permanente est la contrepartie d’une stabilité politique, érigée en mythe par l’élite politique. Le mouvement social mobilise une rhétorique du réveil opposée à un discours politique étiquetant comme terroriste toute entreprise de contestation. Cette contribution renvoie à la première de l’ouvrage : elle rappelle la soumission des politiques européennes aux orientations économiques figées dans les traités européens (« Il ne peut pas y avoir de choix démocratique contre les traités européens » énoncé par M. Junker en 2015). Le lecteur découvrira un mouvement social dont l’origine et les revendications rappellent singulièrement le mouvement des Gilets Jaunes. Dans la sixième contribution, Sheila Elias de Oliveira montre que toute parole est soumise à un « régime d’autorisation discursive » (p. 130), à partir de l’analyse des discours du ministre de l’économie brésilien Paulo Guedes (parole autorisée par définition). La teneur de tout discours est propre au lieu social d’où elle est énoncée, et doit s’interpréter comme l’énoncé d’un sujet socialement situé. Ici, elle « est celle d’un homme blanc ; cis, hétéronormatif, de classe privilégiée, formé dans une université […] ; constitutive des discours oppressifs dominants, signifiée le plus souvent comme universelle et donc comme un “on a dit” ou un “on le sait” incontestable » (p. 140). Ce d’autant plus qu’il est un ancien Chicago boy3 ayant œuvré au Chili. Le principal intérêt de cette contribution est théorique : on peut regretter son application à un corpus empirique limité et une conclusion tautologique – sa place est celle qu’est la sienne. Dans un septième chapitre, Sheilla Maria Resende analyse le silenciement des productrices de café au Brésil. Concept fécond en raison du caractère processuel de l’invisibilisation et de l’objet que représente le groupe invisibilisé. Le corpus est un « mensuel institutionnel […] représentatif du discours de l’agro-industrie » (p. 149). Le silenciement est celui de l’agriculture familiale et du travail féminin, seulement reconnu comme travail domestique. Cette contribution est stimulante en ce qu’elle met en son le silence. Le choix du corpus questionne à nouveau : le caractère autoréférentiel d’une communication institutionnelle de l’industrie étonne un peu et laisse entière la question des représentations, des attitudes et de la lucidité des auteurs du corpus.
- 4 Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999, p. 120.
- 5 Ibid., p. 101 et suivantes.
- 6 Johan Chapoutot, Libres d’obéir, Paris, Gallimard, 2020, chapitre VII.
- 7 Olivier Jouanjan, « Reinhard Höhn : juriste, SS et manager », in Marc Olivier Baruch, Faire des cho (...)
4La troisième partie porte sur le travail et la « gestion des humains » par le discours. Le huitième chapitre rédigé par Philippe Légé présente les évolutions du discours de justification de la « loi travail » (2015-2016). Le rapport Combrexelle est mobilisé pour justifier la réforme, la commission qui l’a produit est principalement composée de juristes et d’un économiste (Pierre Cahuc). Cette dernière surreprésente les intérêts des grandes entreprises ou d’individus à l’intersection des champs économique et académique. Le rapport est mobilisé à l’appui d’un assouplissement et d’une agilité du marché du travail, renvoyant à un esprit du capitalisme déjà documenté4. L’analyse met en exergue une ventriloquie consistant à faire parler les « patrons de PME » à l’appui des remèdes agrées par les grandes entreprises. La pénultième contribution de Vincent Mariscal part d’un corpus similaire à celui mobilisé par Luc Boltanski et Eve Chiapello5, à savoir des manuels de management. La crise de 2008 conduit à un « opportunisme de crise » (p. 185), celle-ci présentant des opportunités d’innovation par le recours à des modèles économiques dont l’efficacité repose sur la précarisation du travail (ubérisation et startupisation). Cette logique conduit la littérature à valoriser alternativement un management algorithmique ou fondé sur l’intelligence artificielle faisant « disparaître […] tout encadrement humain » (p. 191) ou, à l’inverse, une héroïsation du manager doté de propriétés charismatiques (leadership). Ces registres a priori opposés semblent pouvoir être synthétisés ainsi : liberté d’obéir. Ils caractérisent une contradiction apparente du management déjà documentée par des recherches historiques6 et juridiques7. La dernière contribution de Philippe Hambye et Jean-Louis Siroux présente un discours d’évidence à l’appui de la promotion de l’alternance. Ils justifient un rapprochement de l’école et de l’entreprise, prônant l’acquisition d’un esprit d’entreprise par les élèves et présentant sur le mode de l’évidence que les moyens alloués à la formation servent les intérêts des entreprises.
5La conclusion appelle à une réflexion sur les médias qui constituent à la fois une chambre d’écho aux discours néolibéraux et une arène privatisable par la voie d’entrée dans le capital des médias. La lecture de l’ouvrage orientera la curiosité du lecteur vers d’autres interrogations, peut-être plus sociologiques. Quels sont les effets et la réception de discours « austéritaires » cohérents et répétés ? Quelles sont les représentations des acteurs qui produisent, diffusent et mettent en débat ces discours ?
Notes
1 Thomas Piketty, Le capital au XXIème siècle, Paris, Les éditions du Seuil, 2013, chapitre 16.
2 Steve Keen (trad. Frençois Euvé et Gaël Giraud), « Tromperie grecque et mythe allemand », Etudes, 2015
3 Groupe d’économistes formés à l’école de Chicago, notamment sous l’influence de l’économiste libéral Milton Friedman, ayant exercé une influence sur les politiques économiques chiliennes durant la dictature (1973-1990).
4 Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999, p. 120.
5 Ibid., p. 101 et suivantes.
6 Johan Chapoutot, Libres d’obéir, Paris, Gallimard, 2020, chapitre VII.
7 Olivier Jouanjan, « Reinhard Höhn : juriste, SS et manager », in Marc Olivier Baruch, Faire des choix ? Les fonctionnaires dans l'Europe des dictatures (1933-1948), Paris, La documentation française, 2015 p. 99
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Référence électronique
Raphaël Weiss, « Thierry Guilbert (dir.), Discours et austérité. Argumentations, injonctions, vulnérabilisations », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 10 octobre 2025, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/68654 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14w56
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