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Clément Carbonnier, Toujours moins ! L’obsession du coût du travail ou l’impasse stratégique du capitalisme français

Théo Coutier
Toujours moins !
Clément Carbonnier, Toujours moins ! L'obsession du coût du travail ou l'impasse stratégique du capitalisme français, Paris, La Découverte, coll. « Économie politique », 2025, 184 p., ISBN : 9782348088056.
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Texte intégral

  • 1 Mouvement des entreprises de France.
  • 2 Buonanno Camille, « Combien gagneriez-vous en Allemagne ou en Espagne ? Le Medef lance un simulateu (...)

1Depuis novembre 2025, le Medef1 propose un simulateur permettant de comparer, pour un salaire donné, le montant des cotisations entre plusieurs pays européens, afin de montrer que « si la France appliquait les mêmes niveaux de prélèvements sociaux que ses voisins, les salaires nets seraient plus élevés et les coûts salariaux plus faibles pour les entreprises »2. C’est cette obsession de la nécessaire baisse du coût du travail que Clément Carbonnier dissèque dans cet essai. Elle provient d’un « raisonnement de base de la théorie économique classique » selon lequel « la création d’emplois serait inversement proportionnelle au coût du travail considéré comme une marchandise » (p. 8). L’économiste propose donc d’appréhender de nombreuses politiques économiques françaises menées depuis les années 1980 derrière cette même stratégie cohérente de baisse du coût du travail pour l’emploi. Pour ce faire, il s’appuie sur une riche littérature en science économique combinant des articles académiques et des rapports à destination des décisionnaires auxquels il a parfois lui-même contribué. Le livre permet plus globalement de saisir certaines transformations de la régulation économique française en montrant comment cette stratégie s’est développée, quels ont été ses principaux résultats et effets, et pourquoi elle persiste malgré ses échecs.

2Les trois premiers chapitres cherchent à comprendre comment cette stratégie s’est développée. Le premier rappelle le contexte de la crise de stagnation-inflation des années 1970 qui a rendu inefficace la politique de l’emploi du modèle keynésien fondée sur un régime de croissance tirée par la consommation interne. Cette situation, caractérisée par la coexistence d’une croissance faible (stagnation) et d’une hausse continue des prix (inflation), fait que le soutien à la demande pour réduire le chômage risquait d’aggraver l’inflation. La conversion idéologique des décisionnaires à une régulation par les mécanismes de marché, c’est-à-dire à une politique économique privilégiant les incitations, notamment fiscales, plutôt qu’une intervention directe et planifiée de l’État, s’est faite progressivement, notamment par la transformation des institutions d’expertise. Dans le chapitre 2, Clément Carbonnier identifie trois axes de la mise en place de la stratégie du coût du travail. Le premier correspond à la réduction du poids des cotisations sociales dans le financement de la Sécurité sociale, avec notamment la création de la Contribution sociale généralisée (CSG) en 1991, puis la progressive généralisation de la réduction des cotisations sur les bas salaires – avec comme apogée le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) en 2013. Le deuxième axe est la limitation des dépenses de protection sociale pour réduire son besoin de financement. Dans le système de santé, elle s’est traduite par la réduction de la prise en charge publique des dépenses de santé après les élections législatives de 1986. Pour les retraites, de nombreuses réformes à partir de celle de Balladur en 1993 ont été mises en œuvre pour abaisser les dépenses (augmentation du nombre de trimestres requis et de l’âge minimal, réforme du calcul du salaire de référence, restriction de l’indexation des pensions). Enfin, le troisième axe est celui de l’affaiblissement des salaires nets et de la capacité de négociation des travailleurs : la baisse des indemnités chômage, la fin du « principe de faveur » des lois Auroux (1982) qui imposait qu’une négociation à l’échelle d’une entreprise ne puisse pas être moins favorable qu’à l’échelle supérieure, la facilitation des motifs de licenciements, ou encore la multiplication des statuts d’emploi dérogatoires. Le chapitre 3 souligne que ces différentes politiques ont amené les décideurs à prendre des mesures pour contrer leurs effets : le soutien à la protection sociale privée (mutuelles, épargne-retraite), la mise en place de minima sociaux incitatifs (des prestations comme le RSA favorisant la reprise d’activité par le cumul partiel d’une allocation et d’un salaire), ou encore les compléments de salaire publics (prime d’activité en 2015) ou privés (primes désocialisées exonérées de cotisations et donc ne donnant pas de droits supplémentaires à la retraite ou au chômage).

  • 3 Le chômage « volontaire » renvoie à l’idée que des individus choisiraient de rester inactifs, car l (...)

3Cette stratégie a-t-elle été efficace eu égard à son propre objectif, la création d’emplois ? Le chapitre 4 propose un bilan détaillé de son inefficacité. En comparant un indicateur du coût du travail et le taux d’emploi entre 1975 et 2023, Clément Carbonnier estime qu’il est difficile d’identifier des corrélations macrosociales (et encore moins des causalités) entre le coût du travail et l’emploi. À partir de plusieurs travaux empiriques, il montre que même les allégements de cotisations ciblés vers les bas salaires ne sont pas efficaces. Ces dispositifs ont davantage un effet transitoire pour les trésoreries d’entreprises en difficulté, mais il s’agit d’une « bouffée d’air qui n’a fait que retarder et non annuler les réductions d’emploi dans ces entreprises » (p. 105). C’est alors la compréhension du marché du travail comme un rapport simpliste entre offre et demande qu’il faut rejeter : dans la réalité, les différents types de travail sont davantage complémentaires que substituables, et donc réduire le coût d’un type de travail ne modifie pas son utilisation relative par une entreprise. Si les politiques de coût du travail n’ont donc pas eu les effets attendus en matière d’emploi, elles ont en revanche contribué à augmenter les inégalités (chapitre 5). Concrètement, les allégements de cotisations sociales ont été largement captés par la rentabilité des entreprises et les rémunérations des cadres, alors que le financement de ces mesures a été transféré vers la CSG, un impôt qui frappe une base plus large et pèse plus lourdement sur les foyers non imposables à l’impôt sur le revenu. La limitation des dépenses de protection sociale renforce par ailleurs les inégalités d’accès à la protection sociale. Enfin, loin de favoriser l’employabilité ou de réduire un chômage dit « volontaire »3, la baisse des salaires nets augmente la pauvreté en emploi.

4On comprend à la lumière du sixième chapitre pourquoi cette « obsession » de la baisse du coût du travail constitue l’« impasse » formulée dans le sous-titre du livre. Clément Carbonnier propose la notion de « triangle d’impossibilité », qui correspond à trois axiomes contradictoires dans laquelle la politique économique française est plongée ; à savoir : « réaliser en même temps une augmentation des salaires perçus par les salariés, une diminution des salaires payés par les employeurs et une diminution de la prise en charge publique des salaires du privé » (p. 133). Cette tension apparaît bien dans la mission confiée en 2023 par la Première ministre Élisabeth Borne aux économistes Antoine Bozio et Étienne Wasmer, chargés de formuler des solutions à l’échec des allégements fiscaux sur l’emploi, mais dans un cadre budgétaire très contraint (diminution de la charge publique, baisse des prélèvements obligatoires). Comment alors augmenter le salaire net des salariés sans accroître le coût ni pour les employeurs ni pour les finances publiques ? La solution de Bozio et Wasmer propose de refondre l’architecture des aides pour favoriser la progression salariale sans accroître les dépenses publiques – un ajustement davantage technique qu’une véritable solution à l’impasse décrite par l’auteur.

  • 4 Le taux d’éviction désigne le phénomène par lequel la création d’un emploi financé par l’État entra (...)

5Le dernier chapitre montre que cette stratégie n’est pas une fatalité. L’enjeu principal serait de réorienter les fonds publics vers des politiques utiles : face à l’échec des mécanismes de marché non fléchés, l’auteur propose par exemple le financement public direct d’emplois pour répondre à des besoins non satisfaits. Même avec un taux d’éviction important (par exemple 81 %)4, il estime qu’il resterait « plus de 32 milliards d’euros par an de dépenses inefficaces à utiliser » (p. 157). Le dernier chapitre permet également de comprendre pourquoi Clément Carbonnier parle de « stratégie » pour ce qui n’aurait pu rester qu’une obsession ou une impasse. Au-delà des croyances dans l’efficacité du marché et de l’idéologie du libéralisme, cette stratégie est en effet « intentionnée » (p. 169) et peut s’expliquer par les intérêts matériels de la lutte des classes. Dans un contexte de stagnation de la productivité, la baisse du coût du travail apparaît comme une solution patronale face au manque de crédibilité accordée aux solutions à long terme (par exemple l’investissement dans la formation de la main-d’œuvre, dans la recherche fondamentale ou dans les infrastructures), renforcé par l’inertie des politiques publiques. Elle apparaît surtout comme un moyen de contrer une des contradictions fondamentales du capitalisme, la baisse tendancielle du taux de profit. Face à cette dynamique où l’accumulation croissante de capital pèse sur son rendement, la baisse du coût du travail apparaît comme une solution pour « modifier le partage de la valeur en faveur du capital et en défaveur du travail » (p. 171).

  • 5 Bernard Sophie, Le nouvel esprit du salariat : rémunérations, autonomie, inégalités, Paris, Presses (...)
  • 6 Viviana Zelizer, La signification sociale de l'argent, Paris, Seuil, 2005 ; compte rendu de Julien (...)
  • 7 Bernard Friot, L’enjeu du salaire, Paris, La Dispute, 2012.

6L’ouvrage est à la fois synthétique et très complet. Il offre plusieurs apports conceptuels (stratégie du coût du travail, triangle d’impossibilité), tout en formulant une critique de la politique économique à partir de la science économique. Le lecteur appréciera le mode d’écriture de l’économiste, qui dévoile au détour de certains chapitres les coulisses de ses propres interventions – en particulier la façon dont l’usage des connaissances économiques par les décisionnaires politiques peut être malléable. Au vu du grand nombre de politiques mentionnées, de leurs effets multiples et imbriqués, un schéma chronologique aurait été utile pour mieux visualiser les trois axes identifiés dont le maillage perd un peu le lecteur. Le livre suscite plusieurs pistes pour prolonger la réflexion, notamment celle de comprendre comment la baisse du coût « social » du travail peut devenir une « nécessité » intériorisée par une partie des travailleurs. Pour les travailleurs indépendants et auto-entrepreneurs, dont une grande majorité perçoit un revenu net très faible d’environ 800 euros par mois, les cotisations sociales ne sont pas vécues comme un salaire différé mais comme un prélèvement direct et immédiat amputant un revenu de survie. De plus, dans un contexte où l’individualisation des rémunérations et la responsabilité des salariés à « faire leur salaire » se sont renforcées5, les cotisations sociales tendent à être vues comme une sorte d’ennemi commun au patronat et à leurs salariés (comme le laisse d’ailleurs entendre le simulateur du Medef). Plus largement, c’est donc le marquage social de l’argent6 derrière des catégories ordinaires (cotisation, salaire, etc.) qui reste à investiguer. La notion de « coût du travail » est par exemple une construction idéologique qui dépend de la définition politique que l’on donne à la production : là où le capitalisme ne voit qu’une charge pesant sur la marchandise, le « salaire socialisé » peut exprimer en réalité la reconnaissance d’une valeur économique alternative produite par des individus (soignants, retraités) libéré de la subordination du capital7.

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Notes

1 Mouvement des entreprises de France.

2 Buonanno Camille, « Combien gagneriez-vous en Allemagne ou en Espagne ? Le Medef lance un simulateur pour le savoir », Capital , 9 novembre 2025.

3 Le chômage « volontaire » renvoie à l’idée que des individus choisiraient de rester inactifs, car le gain financier d’une reprise d’emploi serait jugé insuffisant par rapport aux revenus d’assistance, créant ce que certains économistes nomment une « trappe à inactivité ». Cette vision est toutefois très contestée par les chercheurs qui soulignent que ce phénomène résulte souvent de barrières structurelles, comme la pénibilité des postes ou le manque de qualifications, plutôt que d’un simple arbitrage individuel.

4 Le taux d’éviction désigne le phénomène par lequel la création d’un emploi financé par l’État entraîne la disparition d’un emploi dans le secteur privé (par exemple si le nouveau service public se substitue à une activité privée préexistante). Un taux de 81 % signifie ainsi que pour cinq emplois créés par la puissance publique, environ quatre emplois privés disparaissent, limitant le gain net pour l’emploi total à un seul poste.

5 Bernard Sophie, Le nouvel esprit du salariat : rémunérations, autonomie, inégalités, Paris, Presses universitaires de France, 2020 ; compte rendu de Corentin Bultez pour Lectures : https://doi.org/10.4000/lectures.43452.

6 Viviana Zelizer, La signification sociale de l'argent, Paris, Seuil, 2005 ; compte rendu de Julien Dufour pour Lectures : https://doi.org/10.4000/lectures.270.

7 Bernard Friot, L’enjeu du salaire, Paris, La Dispute, 2012.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Théo Coutier, « Clément Carbonnier, Toujours moins ! L’obsession du coût du travail ou l’impasse stratégique du capitalisme français », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 17 mars 2026, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/70360 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15w0k

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