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Jean-Luc Chappey, Pasteur et les antivax

Mathis Bernard
Pasteur et les antivax
Jean-Luc Chappey, Pasteur et les antivax, Marseille, Agone, coll. « Mémoires sociales », 2025, 300 p., préface d'Anne-Marie Moulin, ISBN : 978-2-7489-0576-2.
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Texte intégral

  • 1 L’auteur se réfère fréquemment aux travaux de Bruno Latour. Voir notamment : Latour Bruno, Les Micr (...)

1S’il est difficile d’apporter de nouvelles contributions à l’histoire scientifique du pastorisme, il restait à en écrire l’histoire proprement politique : c’est là le pari relevé par l’historien Jean-Luc Chappey dans son dernier ouvrage paru dans l’excellente collection « L’épreuve des faits » des éditions Agone. En se concentrant sur les « antivaccinateurs » protagonistes méconnus et contemporains de Louis Pasteur, il entend montrer que le succès du savant et l’infortune de ses opposants ne procèdent pas seulement de la valeur de leurs arguments respectifs mais aussi de leurs rapports différenciés à une République encore fragile et à ses élites1. Succinct, l’ouvrage cite mais ne discute pas la vaste historiographie consacrée à Pasteur et à la médecine du XIXe siècle : il se concentre exclusivement sur ses apports empiriques, fondés sur l’examen d’un corpus constitué d’articles issus de la presse médicale et d’opinion, de correspondances ou encore de comptes rendus des différentes académies. Suivant un plan chronologique, il aborde une période qui s’étend de 1870 à 1902 mais approfondit particulièrement la décennie 1880, durant laquelle se joue l’avenir de la vaccination pasteurienne et la relative heure de gloire de ses adversaires déclarés.

2Les apports du livre peuvent être résumés en deux principaux axes : le premier concerne les positions politiques et médicales des opposants de Pasteur eux-mêmes, dont une part se réunit au sein de la Ligue universelle des antivaccinateurs. Conduite par le médecin belge Hubert Boëns, elle compte parmi ses membres de nombreuses personnalités étrangères, proches du mouvement ouvrier et favorables au développement de l'hygiène publique en lieu et place de la vaccination. Elle se pose également en défenseuse des connaissances issues de la clinique, par opposition à une chimie de laboratoire développée à huis clos et jugée source d'erreurs ou de lapalissades sur des phénomènes connus de longue date par les médecins de terrain. D’une façon générale, la « vaccine » est tenue pour inefficace et pour source de nouvelles formes de pathologies, aussi bien pour des raisons empiriques (les opposants à Pasteur attribuent à ses vaccins un grand nombre de décès) que pour des raisons pratiquement ontologiques : il serait invraisemblable que des substances fondamentalement pathogènes puissent préserver des maladies. Alliée aux antivaccinateurs, la Société française contre la vivisection fondée en 1883 par la journaliste et militante féministe Maria Deraismes attaque les pratiques « d’une inqualifiable férocité » (p. 97) qui prennent place dans les laboratoires : il est vrai que Pasteur multiplie les essais sur les animaux sans souci d’économiser les sacrifices ou les souffrances, tandis que son imposante ménagerie (chevaux, moutons, chiens...) trouble le voisinage. Créée la même année, la Ligue populaire contre l’abus de la vivisection reçoit l’adhésion de Boëns, qui voit dans cette pratique un vecteur de dégradation morale qu’il s’agit de restreindre drastiquement.

3Ces critiques d’ordre médical sont associées à des attaques politiques contre Pasteur : dans le contexte de la crise boulangiste, il est dénoncé comme un opportuniste appartenant à l’oligarchie avare et irresponsable qui domine la IIIe République. Lorsqu’il annonce la création de son fameux Institut, les antivaccinateurs vilipendent l’afflux considérable de dons, legs et subsides accordés à un projet jugé hasardeux et promu avec excès par la presse comme par les pouvoirs publics L’extrême droite se joint à ce concert : Léon Daudet, Maurice Barrès ou encore Alfred Gendrot conspuent une profession médicale accusée de cynisme et à laquelle la microbiologie serait en passe de conférer un pouvoir démesuré et sanctionné par l’État. Dans un contexte où l’irrationalisme et diverses formes de spiritualité rencontrent un franc succès, « de nombreux hommes de lettres mettent en scène un nouvel épisode de la guerre des lettres contre les sciences » (p. 207) face à des partisans de Pasteur se faisant les porte-paroles du progrès.

4Le second axe dégagé par Chappey renvoie plutôt à ce que les controverses sur la vaccination permettent de saisir quant à la nature politique du pastorisme. C’est en effet dès le Second Empire que Pasteur s’impose comme une figure de grand savant : à la direction des études de l’ENS, il se fait ennemi de la jeunesse libérale et entretient des liens personnels avec Napoléon III, qui lui offre une chaire en Sorbonne ainsi qu’un laboratoire flambant neuf. Après la guerre franco-prussienne, la sincérité de la conversion républicaine de Pasteur est publiquement contestée, mais il parvient à conserver sa position en mobilisant ses nombreuses relations avec les élites économiques et politico-administratives. De fait, ses thèses convainquent de plus en plus les savants comme les profanes : les « microbes » (ainsi désignés par un néologisme) se diffusent dans les productions journalistiques tandis que le laboratoire s’impose contre l’hôpital comme lieu central du travail scientifique. Or, cet espace charrie avec lui une volonté d’isoler les causes spécifiques des maladies en lieu et place d’une conception holistique et multicausale de la pathologie. Cherchant à préserver provisoirement le secret de ses procédés expérimentaux sur les affections animales, Pasteur est attaqué par les défenseurs de la publicité des preuves scientifiques.

5C’est durant la décennie suivante que la controverse sur la vaccination est la plus vive : dès l’année 1880, le député républicain et professeur de médecine Henri Liouville propose de rendre obligatoire le vaccin contre la variole. Malgré une Assemblée dominée par son propre camp politique et un avis favorable de l’Académie de médecine, sa mesure est rejetée sur la base d’une série d’arguments touchant soit à ses fondements politiques (l’État n’a pas à imposer la croyance en une théorie scientifique ou à s’immiscer dans les décisions du chef de famille) soit à ses conditions pratiques (pas d’opposition de principe, mais doutes sur la capacité de l’État à faire appliquer ses propres décisions). Si Chappey ne le souligne pas, on note que certains des acteurs cités comme le député de l’Union des droites Paul-Antoine Bourgeois cherchent à semer le doute quant au consensus médical, dépeignant une communauté savante divisée. Malgré tout, Pasteur et ses succès scientifiques successifs font l’objet d’un culte national de plus en plus vivace. À partir de 1885, son passage de la vaccination animale à la vaccination humaine suscite un grand enthousiasme au sein du public, et les débats autour de l’obligation vaccinale sont relancés en février 1889. Si les antivaccinateurs continuent de s’y opposer au nom des libertés individuelles ainsi que de l’inefficacité et des dangers supposés des vaccins, ils sont de plus en plus divisés et décrédibilisés. La vaccination contre la variole est ainsi rendue obligatoire le 15 février 1902, ce qui constitue « un moment majeur dans l’histoire de la santé, mais aussi dans l’histoire politique : l’État s’imposant comme une instance de prescription en matière médicale » (p. 219). Les développements de la science s’opposent au prétendu « darwinisme » social en mettant en exergue l’interdépendance des êtres vivants, ce qui alimente les conceptions solidaristes. Dès lors, la vaccination devient un moyen de préserver cette interdépendance alors que le refus vaccinal représente une menace pour l’ordre politique.

6À l’exception notable d’une citation exposant le remarquable protocole comparatiste suivi par Pasteur pour éprouver son vaccin rabique chez le chien, l’exposé rentre peu dans le détail des preuves scientifiques mobilisées par les acteurs. La question des statistiques produites par Pasteur semble décisive mais n’est que brièvement évoquée, sans rentrer dans les modalités de production des données. Quoique la démarche de symétrisation revendiquée en introduction s’en trouve déstabilisée, la démonstration en bénéficie davantage qu’elle n’en souffre : une part de l’intérêt de l’ouvrage réside précisément dans la démarche critique de Chappey, qui n’hésite pas à juger de la cohérence des arguments avancés par les acteurs, de leur correspondance aux faits ou de leur sincérité. Cette attitude réaliste lui permet d’esquiver le relativisme épistémologique et d’aboutir à un bilan convaincant de la période étudiée, distinguant les prises de position fantaisistes des doutes légitimes. Néanmoins, la volonté de démontrer que les antivaccinateurs n’étaient pas mus par une irrationalité fondamentale n’est que partiellement aboutie. Si l’on peut aisément comprendre les réticences exprimées lors des premiers mois de développement de la vaccination antirabique, les principaux acteurs évoqués par l’auteur s’enlisent dans des thèses toujours plus radicales et infondées, alors même que les principaux doutes ont été balayés par des preuves robustes. Le lecteur sera cependant convaincu que ces personnages ne sont pas des charlatans ou des obscurantistes : quoique leur opposition à la vaccination devienne rapidement inaudible, ils défendent par ailleurs des positions on ne peut plus valables : hygiène publique informée par la biologie et la sociologie naissante, aspirations socialistes, positivisme ou encore lutte contre les maladies professionnelles et la souffrance animale.

7Comme le souligne la philosophe et médecin Anne-Marie Moulin dans la postface de l’ouvrage, le mythe pastorien a survécu jusqu’à nos jours mais s’effrite progressivement face aux enjeux posés par les maladies infectieuses émergentes, les problèmes éthiques liés à l’expérimentation humaine et la marchandisation de la recherche médicale : « La mainmise de l’industrie sur la production des vaccins a nourri dans le public la suspicion que la recherche de profits l’emporte sur les considérations d’utilité publique, fondées sur la science » (p. 241). En ce sens, le travail de Chappey permet de porter un regard renouvelé sur les conditions politiques du consentement à la vaccination.

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Notes

1 L’auteur se réfère fréquemment aux travaux de Bruno Latour. Voir notamment : Latour Bruno, Les Microbes. Guerre et paix, suivi de Irréductions, Paris, Anne-Marie Métailié, 1984.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Mathis Bernard, « Jean-Luc Chappey, Pasteur et les antivax  », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 13 avril 2026, consulté le 10 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/70791 ; DOI : https://doi.org/10.4000/1626u

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Rédacteur

Mathis Bernard

Chercheur post-doctorant à Sorbonne Université, membre du GEMASS (UMR 8598)

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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