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Marlène Benquet, La finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire en France

Tom Duterme
La finance aux extrêmes
Marlène Benquet, La finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire en France, Paris, La Découverte, 2026, 251 p., ISBN : 978-2-348-08553-6.
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Texte intégral

  • 1 Benquet Marlène, Bourgeron Théo, La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme, Paris, Rais (...)

1Dans le sillage de La finance autoritaire1, la sociologue Marlène Benquet dégage ici les principaux enseignements des recherches qu’elle a menées ces dix dernières années sur le monde financier. Cet ouvrage de 250 pages, rédigé dans le cadre d’une habilitation à diriger des recherches (HDR), tâche donc de faire « tenir ensemble » des matériaux issus de différentes enquêtes. Trois parties, nettement délimitées, doivent nous convaincre qu’un nouveau mode d’accumulation du capital, porté par des acteurs financiers aux intérêts bien compris, pousse nos sociétés vers un régime politique post-néolibéral, qualifié de « libertarianisme autoritaire ».

  • 2 Cette catégorie, toujours baptisée « seconde finance », n’est donc pas identique à celle établie da (...)
  • 3 Ces fonds investissent dans des entreprises non cotées en bourse dont ils restructurent le manageme (...)

2La première partie, microsociologique, se penche sur les pratiques d’évaluation de ces acteurs financiers (« ce qu’ils font »). Ces derniers se distinguent des institutions financières classiques, comme les banques, par leur positionnement dans les « chaînes de la finance » : ils récoltent des capitaux auprès des institutions classiques et sont mandatés pour les investir. Cette catégorie très large, qualifiée par Benquet « d’investisseurs pour autrui », comprend donc à la fois les gérants de fonds alternatifs qui investissent hors des marchés financiers réglementés (immobilier, entreprises non cotées…), et les géants du secteur qui dictent l’allocation de milliers de milliards de dollars (BlackRock, Vanguard, State Street…)2. Cela étant, les travaux de terrain de Benquet ont surtout porté sur une sous-catégorie, les fonds de capital-investissement en France3, que cette première partie éclaire sous trois angles : le rapport au temps et à l’enrichissement personnel de ses acteurs ; les dynamiques de carrière et la division du travail au sein des sociétés de gestion ; les logiques d’évaluation du prix des actifs investis.

3Sur ce dernier volet, Benquet propose une distinction originale entre trois règles d’évaluation qui permettent aux acteurs des fonds de capital-investissement d’établir les prix à payer pour acquérir les actifs d’une entreprise-cible : la « raison du prix » (valeur modélisée dépendant du « taux de retour sur investissement » de référence), le « niveau du prix » (valeur théorique au-delà de laquelle le profit espéré n’est pas atteint), et « l’effectivité du prix » (valeur de l’échange qui met en fin de compte d’accord les nombreuses parties prenantes). Au terme de cette première partie principalement basée sur des entretiens et des observations, le lien avec le titre et sous-titre de l’ouvrage apparait fragile. Il réside dans la proximité identifiée entre cette logique d’évaluation et les théories libertariennes, comme celle de Robert Nozick : « là où le modèle néoclassique postule un équilibre concurrentiel abstrait, la logique libertarienne s’ajuste mieux aux pratiques concrètes de prédation patrimoniale, d’exclusivité contractuelle ou de verrouillage informationnel mobilisés dans les transactions observées » (p. 106).

4La deuxième partie, « mésosociologique », retrace le rôle des lobbyistes des « investisseurs pour autrui » dans l’instauration d’un cadre réglementaire favorable à leurs activités (« qui ils sont »). À partir de l’analyse des archives de l’association française représentant les intérêts du capital-investissement (désormais nommée France Invest), elle met au jour l’essor de cette organisation et ses principaux succès : adoption entre 1983 et 1985 des normes anglosaxonnes (statut des holdings, exonération fiscale…), lancement en 1997 des contrats d’assurance-vie « DSK » qui boostent les capitaux gérés, étouffement des velléités régulatrices dans le sillage de la crise financière de 2007-2008 et lors du quinquennat Hollande. Benquet en conclut que ces « investisseurs pour autrui » n’ont pas la même attitude vis-à-vis de l’État que les institutions financières classiques : « on ne lui demande plus d’organiser la concurrence, mais (…) d’assumer une part des risques liés à leurs activités sans toutefois les piloter » (p. 165).

5La troisième partie, macrosociologique, aborde plus frontalement le cœur de la thèse du livre, en dégageant les principes du projet politique de ces acteurs financiers (« ce qu’ils veulent »). Elle alterne deux registres argumentatifs. D’une part, via un inventaire de prises de position de partis politiques et du patronat, elle diagnostique une évolution conjointe vers un programme « libertarien autoritaire », c’est-à-dire un projet réduisant à la fois les libertés publiques et les droits des minorités, ainsi que toute intervention économique de l’État. Ainsi, les propositions économiques du Rassemblement national se sont progressivement alignées sur les intérêts des détenteurs de capital, tandis que plusieurs financiers français, à l’image de Pierre-Édouard Sterin, soutiennent désormais cette droite extrême. Des phénomènes analogues sont relevés ailleurs, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni. D’autre part, et tout en admettant que cette coévolution bénéficie de stratégies opportunistes (le RN ayant intérêt à s’approcher du patronat, et ce dernier de nourrir ses liens avec le pouvoir politique), Benquet associe cette orientation « libertarienne autoritaire » à un certain régime d’accumulation : les investisseurs pour autrui, désormais rejoints par « les grands patrons issus des secteurs de la tech, des énergies fossiles, des médias et de l’édition » (p. 193), forment un « bloc social alternatif au bloc néolibéral ». Pour étayer cette thèse, sont évoqués plusieurs facteurs qui motivent ces puissants acteurs à endosser ce projet politique : intolérance aux régulations adoptées au lendemain de la crise de 2007-2008 par plusieurs institutions supranationales (dont l’UE), besoin d’une liberté économique totale pour investir dans de nouveaux actifs hors marchés, conscience de la finitude des ressources naturelles incitant à accaparer les ressources restantes. Et Benquet de conclure : « Alors que le néolibéralisme faisait de l’économie un jeu où nous pouvions tous gagner (…), le libertarianisme autoritaire, qui est au cœur du capitalisme impérial, fait des relations commerciales un jeu à somme nulle dans un monde de ressources finies où la force et la prédation deviennent un mode légitime de répartition des richesses » (p. 246).

  • 4 C’est du moins ce que nous observions dans notre précédent compte rendu où « les matériaux empiriqu (...)
  • 5 IE Staff, « BlackRock’s iShares ETFs hit US$5 trillion in global AUM », Investment Executive, 4 sep (...)

6Cet ouvrage offre, dans un langage clair et accessible, un éclairage sociologique original sur un milieu social trop peu documenté. Il fait ainsi œuvre de vulgarisation scientifique, mais aussi d’alimentation du débat public. Cela étant, si son précédent ouvrage pouvait donner « l’impression d’avoir voulu en faire trop avec trop peu »4, cette frustration demeure. Les enquêtes au sein du secteur du capital-investissement français, aussi riches soient-elles, peinent à convaincre de la pertinence de la thèse du « capitalisme autoritaire » et des catégorisations qui la soutiennent (en particulier « investisseurs pour autrui » versus institutions financières classiques). Dans tous les cas, ces dernières mériteraient d’être davantage mises à l’épreuve, notamment via une discussion des critiques de leurs fondations qui peuvent être articulées autour de trois axes. Premièrement, en ce qui concerne la fondation financière, le critère d’identification proposé des « investisseurs pour autrui » est qu’ils ne récoltent pas directement l’épargne du public, mais sont mandatés par des institutions financières classiques, comme les banques. Or, le plus grand investisseur pour autrui, BlackRock, récolte 5 000 milliards de dollars, soit près de la moitié du volume total, via ses iShares, des parts de fonds directement achetées par des particuliers5.

7Deuxièmement, sur le plan macroéconomique, cette catégorisation sous-estime la logique de groupes au sein du capitalisme financier français. Comment les banques peuvent-elles composer un bloc social distinct des investisseurs pour autrui, alors que les principaux gestionnaires de fonds français (Amundi, Natixis, BNPP AM) sont des filiales de banques ? Enfin, troisièmement, sa fondation politique prête également le flanc à la critique : « les banques, les assurances, les fonds de pension attendaient de l’État qu’il organise entre eux une concurrence aussi libre et non faussée que possible » (p. 164). Notamment en raison du point précédent, cette affirmation est très contestable. Les banques universelles françaises n’ont jamais eu intérêt à une « concurrence libre et non faussée ». Au contraire, elles veillent à maintenir leur position oligopolistique, en réclamant parfois de l’État qu’il protège ses « champions nationaux » de la concurrence étrangère.

8Ces critiques aspirent à alimenter une discussion insuffisamment développée dans l’ouvrage, mais n’enlèvent bien sûr pas les mérites scientifiques et pédagogiques déjà soulevés.

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Notes

1 Benquet Marlène, Bourgeron Théo, La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme, Paris, Raisons d’agir, 2021 ; compte rendu de Tom Duterme pour Lectures : https://doi.org/10.4000/lectures.49524.

2 Cette catégorie, toujours baptisée « seconde finance », n’est donc pas identique à celle établie dans La finance autoritaire où seuls les gestionnaires « hors-marché » composaient ce groupe social allié du Brexit.

3 Ces fonds investissent dans des entreprises non cotées en bourse dont ils restructurent le management afin d’augmenter la rentabilité.

4 C’est du moins ce que nous observions dans notre précédent compte rendu où « les matériaux empiriques exploités apparaissent légers pour attester tant de phénomènes sociaux » (Duterme, Tom, op. cit.).

5 IE Staff, « BlackRock’s iShares ETFs hit US$5 trillion in global AUM », Investment Executive, 4 septembre 2025.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Tom Duterme, « Marlène Benquet, La finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire en France », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 22 mai 2026, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/71288 ; DOI : https://doi.org/10.4000/169js

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Rédacteur

Tom Duterme

Enseignant-chercheur en sociologie des marchés financiers (ICHEC, UCLouvain). Ses recherches explorent différents dispositifs utilisés par les professionnels des marchés financiers (indices boursiers, terminal Bloomberg…) et portent actuellement sur le rôle des gestionnaires de fonds d’investissement dans l’allocation du capital, en particulier celui des fonds « passifs » et « verts ».

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