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Vivek Chibber, La matrice des classes sociales. La théorie sociale après le « tournant culturel »

Igor Martinache
La matrice des classes sociales
Vivek Chibber, La matrice des classes sociales. La théorie sociale après le « tournant culturel », Marseille, Agone, coll. « Contre-feux », 2026, 256 p., traduit par Laure Mistral, préface de Florian Gulli, ISBN : 9782748906134.
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Texte intégral

  • 1 Sur ce dernier, voir Martin Laurent, « Quelques réflexions sur la notion de “tournant culturel” dan (...)
  • 2 Comme l’enquête « Relations professionnelles et négociations d’entreprise » (Reponse) de la Dares. (...)

1Un spectre hante la théorie sociale : le matérialisme. Tel est en substance le rappel opéré dans cet essai par Vivek Chibber, professeur associé de sociologie à l’Université de New York. Celui-ci s’y attaque en effet au « tournant culturel » qui s’est opéré dans les sciences humaines et sociales au tournant des années 19701, et notamment dans l’analyse de la stratification sociale. En substance, face à l’échec de la prédiction marxiste suivant laquelle les intérêts économiques antagonistes entre classes sociales devaient inéluctablement amener la fin du capitalisme, certains ont mis en avant l’autonomie de la sphère culturelle par rapport à l’infrastructure matérielle, autrement dit le primat des idées et du sens attribué par les agents à leur expérience sur leurs intérêts matériels. « Le paradoxe, c’est que tout cela – l’adhésion à une contingence radicale, le rejet de la structure économique, le scepticisme à l’égard des grands récits – ait supplanté la théorie sociale justement à l’époque où la logique impitoyable du capitalisme s’imposait au monde entier », pointe l’auteur (p. 12). Et celui-ci de s’employer à monter pourquoi l’approche matérialiste des classes initiée par Marx n’avait rien perdu de sa pertinence, à condition d’effectuer quelques infléchissements par rapport à la pensée de ce dernier. L’erreur principale commise par l’auteur du Capital, selon Chibber, est d’avoir postulé que la réaction des travailleurs face à leur exploitation serait nécessairement collective. Or, celle-ci peut aussi, et de fait prend le plus souvent, des formes individuelles et qui passent souvent sous les radars médiatiques, comme le confirment du reste les enquêtes récentes sur la conflictualité du travail2. En résumé, si Marx s’est trompé en supposant que la conscience et la lutte de classes découlerait mécaniquement des contradictions du mode de production capitaliste, les tenants du « tournant culturel » se sont également fourvoyés en supposant que les idées étaient premières et que les travailleurs pouvaient être détournés de leurs propres intérêts par l’idéologie dominante. En clair, c’est aller trop vite en besogne de supposer que l’absence de révolte, sinon de révolution, impliquait nécessairement une aliénation des travailleurs et travailleuses par l’idéologie dominante et leur consentement à l’ordre social. Celui-ci ne doit pas en effet pas être confondu avec la résignation qui, pour Chibber, est bien plus courante au sein de la classe laborieuse. En réaffirmant le primat de l’infrastructure économique et des intérêts matériels, celui-ci ne fait pas pour autant de la culture un simple sous-produit de cette dernière qui ne mériterait pas d’être étudié, ni ne nie le rôle de l’agentivité ou de la contingence. Au contraire, « l’utilité d’une théorie structurelle du capitalisme, c’est justement de nous aider à mieux situer la place de la culture et de la contingence dans la reproduction sociale » (p. 21, souligné dans l’original).

  • 3 Voir Hall Peter, Soskice David (dir.), Varieties of Capitalism. The Institutional Foundation of Com (...)

2Vivek Chibber s’emploie à développer son approche dans les cinq chapitres qui constituent son essai. Il revient tout d’abord dans le premier sur la structure de classes qui caractérise le capitalisme. Après avoir rappelé la perspective marxiste, il présente les critiques adressées par les tenants du « tournant culturel », et notamment William Sewell, pour lesquels ce sont avant tout les pratiques d’interprétation des acteurs sociaux qui produisent la structure de la société, y compris économique. Or, en analysant simplement les contraintes matérielles dans lesquelles sont respectivement pris les travailleuses et travailleurs salariés et les capitalistes dans le mode de production actuel, l’auteur montre toute l’absurdité qu’il y aurait à écarter les déterminations matérielles. La vraie question réside selon lui dans le statut à attribuer à la culture dans la détermination des pratiques économiques, comme médiation ou comme transmission causale. Deux implications en découlent : d’abord que structure et culture ne doivent pas être considérées comme autonomes, mais que la seconde doit s’adapter à la première, et tantôt s’accorde d’emblée, parfois entre en conflit avec celle-ci. Ensuite, cela permet de comprendre la diffusion du capitalisme à l’ensemble des sociétés, mais aussi les variations locales que celui-ci a pu prendre, tels que l’ont mis en évidence différents courants de recherche, comme l’approche en termes de « variétés de capitalisme » (VOC selon l’acronyme anglais)3.

  • 4 La seule perçue par Mancur Olson dans son fameux essai : Logique de l’action collective, Paris, PUF (...)

3Dans le deuxième chapitre, l’auteur examine la question de la constitution des classes sociales. Il rappelle ainsi la double asymétrie du contrat de travail dans le salariat, où l’inégalité financière se redouble d’une inégalité en termes de pouvoir de négociation, ainsi que les trois principaux domaines dans lequel cette dernière produit ses effets : la répartition de la valeur ajoutée, la définition des efforts à réaliser et l’insécurité matérielle. Cependant, s’il existe un antagonisme d’intérêts entre capitalistes et salarié·es, celui-ci ne se traduit pas mécaniquement par un conflit. Il existe plusieurs obstacles à l’organisation collective des travailleuses et travailleurs : la dépendance à leur employeur, leur hétérogénéité interne et la possibilité de jouer les passagers clandestins4. Et si la dimension culturelle peut parfois permettre de les surmonter, cela n’a rien de systématique et peut même jouer dans l’autre sens. Dans le chapitre suivant, l’auteur revient ainsi sur la question du consentement à l’ordre social que permettrait l’hégémonie culturelle dans l’ordre capitaliste. Réfutant au passage la lecture hâtive de Gramsci par les culturalistes qui fait fi de son affirmation répétée du primat des fondements économiques, Vivek Chibber pointe cependant que la perspective ouverte par le co-fondateur du Parti communiste italien mort dans geôles fascistes ne suffit pas pour autant à expliquer la stabilité du capitalisme. C’est là qu’intervient la résignation selon Chibber, dans laquelle l’idéologie joue cependant un rôle important en fournissant des rationalisations nécessaires à son acceptation par les travailleuses et travailleurs.

  • 5 Ce qui ne les empêche pas de le faire. Voir par exemple Offerlé Michel, Sociologie des organisation (...)
  • 6 Voir Chirat Alexandre, Ivaldi Gilles, Sartre Émilie, Économie politique du populisme, Paris, La Déc (...)
  • 7 La mise en avant de la résignation s’avère particulièrement éclairante, et n’est pas sans faire éch (...)

4Dans le quatrième chapitre, l’auteur s’emploie à montrer comment la théorie structurelle du capitalisme telle qu’il l’amende s’avère tout à fait compatible avec la prise au sérieux de l’agentivité des individus et de la contingence socio-historique, dans certaines limites cependant qu’il importe de bien percevoir. En particulier, si certains progrès sociaux peuvent être observés, cristallisés notamment dans les institutions de l’État social, il ne faut pas perdre de vue que « la structure de classe n’a pas seulement pour effet de rejeter les options “socialistes” ; c’est elle qui décide quand et comment les réformes sont possibles au sein du capitalisme » (p. 156). Ce qu’il argumente dans un bref récapitulatif de l’essor puis du reflux de la social-démocratie, constituant un « compromis négocié dans lequel les patrons étaient obligés de prendre en compte les intérêts des ouvriers en échange de la paix sociale » (p. 183). Dans le dernier chapitre, Vivek Chibber propose de montrer « comment fait le capitalisme pour durer ». La réponse, explique-t-il en substance, ne réside donc pas à l’extérieur de celui-ci, dans la sphère culturelle, mais dans la structure de classes elle-même. Cela tient à une asymétrie fondamentale entre les deux principales classes en présence : lorsque les institutions permettant la constitution de la classe ouvrière s’avèrent tout aussi ardues à mettre en place qu’à faire perdurer, les employeurs n’ont même pas besoin de créer leurs propres organisations de classe5, « car leurs intérêts sont préservés par la simple reproduction de la relation de travail » (p. 174). L’auteur détaille ainsi les oscillations dans l’organisation de la classe laborieuse depuis la fin du XIXe siècle, avant d’avancer que l’on observe actuellement le renouveau des mobilisations sociales sous la forme de l’indignation face au creusement des inégalités économiques et contre les politiques néolibérales. Tout en se montrant prudent dans son diagnostic, celui-ci classe aussi la vague populiste parmi ces réactions, ce qui mériterait sans aucun doute d’être affiné6. Celui-ci pourrait en tous cas constituer une réponse cohérente à la nouvelle matrice des classes actuelle, qui se caractérise selon l’auteur notamment par une croissance lente, une atomisation des travailleuses et travailleurs découlant de la désindustrialisation et de la tertiarisation des économies, redoublée par la dispersion en termes d’habitat et l’absence, ou en tous cas la faiblesse, des outils politiques traditionnels – partis, syndicats, etc.-, défavorable à la « constitution en classe ». L’analyse que propose Vivek Chibber est incontestablement stimulante et louable pour sa clarté autant que par la sortie d’une opposition par trop binaire entre matérialisme et culturalisme. Elle fait au-delà écho à de nombreux débats classiques en sciences sociales, qu’il s’agisse de l’articulation entre individus et structure, au rôle des intérêts et des représentations, aux déterminants de l’action collective (ou individuelle)7. En ce sens, comme l’écrit Chibber lui-même, cet essai apporte une « contribution modeste mais essentielle » (p. 198) tout autant à la réflexion militante qu’à l’analyse sociale, qui appelle à s’affiner, s’opérationnaliser et sans doute s’amender sur le terrain, de la recherche comme des luttes.

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Notes

1 Sur ce dernier, voir Martin Laurent, « Quelques réflexions sur la notion de “tournant culturel” dans les sciences humaines et sociales occidentales depuis les années 1970 », Revue d’histoire culturelle n° 10, 2025 [En ligne] : https://journals.openedition.org/rhc/13963?lang=fr.

2 Comme l’enquête « Relations professionnelles et négociations d’entreprise » (Reponse) de la Dares. Pour une analyse à partir des résultats de la vague 2005, voir Béroud Sophie et al., La lutte continue ? Les conflits du travail dans la France contemporaine, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2008 ; compte rendu d’Igor Martinache pour Lectures : https://doi.org/10.4000/lectures.677.

3 Voir Hall Peter, Soskice David (dir.), Varieties of Capitalism. The Institutional Foundation of Comparative Advantage, Oxford, Oxford University Press, 2001.

4 La seule perçue par Mancur Olson dans son fameux essai : Logique de l’action collective, Paris, PUF, 1978 [1965].

5 Ce qui ne les empêche pas de le faire. Voir par exemple Offerlé Michel, Sociologie des organisations patronales, Paris, La Découverte, 2009.

6 Voir Chirat Alexandre, Ivaldi Gilles, Sartre Émilie, Économie politique du populisme, Paris, La Découverte, 2026 ; compte rendu de Mathieu Sadourny pour Lectures : https://doi.org/10.4000/1672c.

7 La mise en avant de la résignation s’avère particulièrement éclairante, et n’est pas sans faire écho à la « loyauté », souvent négligée par rapport à la défiance et à la prise de parole dans le fameux triptyque d’Albert Hirschman. Voir Lehingue Patrick, « La Loyalty, parent pauvre de la trilogie conceptuelle d’A. O. Hirschman », in Josepha Laroche (dir.), La loyauté dans les relations internationales, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 77-100.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Igor Martinache, « Vivek Chibber, La matrice des classes sociales. La théorie sociale après le « tournant culturel » », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 23 mai 2026, consulté le 10 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/71291 ; DOI : https://doi.org/10.4000/169m5

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Droits d’auteur

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