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Thomas Pfirsch, Familles sans frontières ? Le cas des nouvelles migrations italiennes à Paris

Clément Nicolle
Familles sans frontières ?
Thomas Pfirsch, Familles sans frontières ? Le cas des nouvelles migrations italiennes à Paris, Lyon, ENS Éditions, coll. « Sociétés, Espaces, Temps », 2025, 242 p., préface de Camille Schmoll, ISBN : 979-10-362-0788-4.
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Texte intégral

1L’ouvrage de Thomas Pfirsch constitue une contribution originale à l’analyse des mobilités intra-européennes en les abordant par le prisme familial, une dimension souvent absente ou à l’importance minorée dans les travaux s’intéressant aux migrations qualifiées ou aux circulations privilégiées. C’est ici la spécificité du cadre européen qui est interrogée : l’intégration européenne et l’affaiblissement des frontières nationales qui en découle se traduisent par de nombreuses circulations temporaires ou définitives entre les différents pays membres de l’espace Schengen. Plus précisément, le géographe cherche à comprendre comment les familles italiennes « s’organisent par-delà les frontières » (p. 16), et interroge le rôle des dynamiques familiales dans ces migrations. Alors que le thème de la famille est peu présent dans le champ des migrations privilégiées, l’ouvrage de Thomas Pfirsch montre à l’inverse son importance dans la compréhension des ancrages territoriaux des classes moyennes européennes.

  • 1 Par exemple Dubucs Hadrien, Pfirsch Thomas et Schmoll Camille, 2017, « Pour une approche génération (...)
  • 2 Thomas Pfirsch, Les espaces de la parenté en mouvement. Parenté transnationale et nouvelles migrati (...)

2Ce livre s’appuie sur de nombreux matériaux empiriques, à commencer par les résultats d’une enquête menée collectivement avec Camille Schmoll et Hadrien Dubucs sur les Italien·nes1 de Paris. Cela permet à Thomas Pfirsch de dresser un portrait détaillé de ces Italiens de Paris sur les plans social et démographique. L’ouvrage repose également sur des monographies familiales. L’usage de cette méthode, issue de l’ethnographie des classes populaires, est assez rare dans l’étude des migrations internationales, car difficile à mettre en œuvre. Elle consiste en effet à « observer une famille dans la durée et à mener des entretiens multiples avec l’ensemble (ou le maximum) de ces membres » (p. 59). Entre 2016 et 2018, Thomas Pfirsch a ainsi suivi trois familles, et réalisé des entretiens avec nombre de leurs membres, à Paris bien sûr, mais aussi en Italie, à l’occasion de courts séjours de recherche dans la péninsule. Ce matériau empirique est très présent dans l’ouvrage, qui plus est sous des formats variés (cartes, tableaux, citations longues, arbres généalogiques), ce qui permet au lecteur de se familiariser rapidement avec les familles interrogées. Ce livre témoigne également d’un parcours de recherche, puisqu’il est issu du remaniement d’un HDR2 et n’élude pas les difficultés, pour des enseignants-chercheurs en milieu de carrière, à mener des enquêtes multisituées sur le temps long. Le chapitre 1 explicite ainsi clairement ces contraintes, notamment l’absence de financement spécifique et la nécessité de réaliser le travail de terrain sur des temporalités restreintes.

3L’ouvrage permet d’abord de comprendre comment « ces Italien·nes de Paris font famille par-delà les frontières » (p. 70). Avant la naissance de leur fils, Magda et son mari Lorenzo accueillaient régulièrement des membres de leur famille de passage à Paris. De façon ritualisée, l’ensemble de la famille se retrouve en Italie à l’occasion des fêtes de Noël et des vacances d’été, chez les parents de Magda qui possèdent un appartement à Naples et une maison de vacances au bord de la mer. Marco, le fils de Magda, voit très souvent ses grands-parents, grâce aux technologies numériques : sa grand-mère l’appelle chaque soir en visioconférence pour lui parler ou lui raconter une histoire. Magda et Lorenzo disposent par ailleurs de multiples groupes WhatsApp réunissant les membres familles, leur permettant de maintenir le contact au quotidien. Le géographe analyse de façon détaillée cet usage des réseaux sociaux numériques (WhatsApp, Facebook, etc.) et leur rôle dans l’instauration « d’une ambiant co-presence quotidienne » (p. 178) entre les membres de la famille. Il documente également les circulations nombreuses de différents membres de la famille, à l’image de ces flying grandparents, toujours « prêts à venir prendre soin de leurs petits-enfants parisiens, sur simple demande, pour des séjours longs et répétés de plusieurs semaines » (p. 197-198). Elio, le père de Lorenzo, a acheté un petit studio dans le quartier où résident son fils et sa belle-fille : ses séjours réguliers au printemps et à l’automne lui permettent ainsi de voir très souvent son petit-fils, tout en profitant de la capitale française. Ludovica, la mère de Bartolomeo vient par exemple ponctuellement à Paris pour s’occuper de ses petits-enfants lorsque son fils et sa belle-fille sont en déplacement professionnel. L’auteur montre également comment ces familles transnationales utilisent de façon complémentaire les systèmes de protection sociale français et italien. En effet, si les familles interrogées louent la qualité du système de soins français, elles en déplorent également les rigidités administratives et les failles, notamment en médecine spécialisée, qu’ils jugent de meilleure qualité en Italie. Les séjours réguliers dans la Péninsule permettent ainsi de consulter le médecin de famille ou le pédiatre, une spécialité particulièrement développée et accessible en Italie.

4Si l’ouvrage montre comment s’organisent les relations au sein de ces familles transnationales, il met également en évidence l’importance des dynamiques familiales dans l’élaboration et la concrétisation du projet migratoire. Migrer apparait en effet comme une « affaire de famille » (p. 103) tant celle-ci constitue un espace de socialisation au voyage : les récits familiaux sont en effet marqués par des récits d’oncles ou de cousins ayant émigré, parfois loin de l’Europe. Combinés aux voyages scolaires ou familiaux dans d’autres pays de l’UE, ce « patrimoine migratoire » contribue à forger des « imaginaires et une culture de la mobilité transnationale » (p. 103). La famille joue également un rôle déterminant au moment de l’installation en France, puisqu’elle contribue financièrement à l’achat du logement. Cette aide constitue, selon Thomas Pfirsch, une forme particulière d’aide intergénérationnelle. Les jeunes générations italiennes sont en effet globalement plus diplômées que leurs parents, mais peinent à s’insérer dans un marché de l’emploi national reposant, depuis l’après-guerre, sur des postes peu qualifiés et des petites entreprises familiales. Ces conditions poussent ces jeunes disposant d’un important capital culturel à émigrer, et cela suscite, rappelle l’auteur, de nombreux débats dans la péninsule sur une supposée fuite des cerveaux. Dans ce contexte, l’aide apportée par les parents constitue pour eux un moyen de « s’acquitter d’une dette morale face au déclassement générationnel de leurs enfants » (p. 144). La question des inégalités traverse ainsi largement l’ouvrage, puisque celui-ci documente également leur forte dimension genrée. Le travail du care est largement pris en charge par les femmes des familles interrogées ; plus largement, la dimension familiale et collective de ces migrations apparaît davantage, selon l’auteur, dans les récits des femmes que dans ceux des hommes.

5Thomas Pfirsch montre ainsi que la migration ne constitue pas seulement une stratégie individuelle, mais qu’elle s’inscrit dans des logiques intergénérationnelles de solidarité qui se déploient à l’échelle transnationale. Cet ouvrage ouvre de nombreuses perspectives pour la recherche sur l’espace européen, en invitant à approfondir l’analyse des articulations entre mobilités, inégalités sociales et recompositions familiales à l’échelle transnationale.

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Notes

1 Par exemple Dubucs Hadrien, Pfirsch Thomas et Schmoll Camille, 2017, « Pour une approche générationnelle de l’émigration ? Réflexion à partir du cas des migrants italiens très qualifiés à Paris », Migrations et temporalités en Méditerranée. Les migrations à l’épreuve du temps (XIXe-XXIe siècle), V. Baby‑Colin, S. Mazzella, S. Mourlane et al. dir., Paris / Aix-en-Provence, Karthala / MMSH, p. 179‑193.

2 Thomas Pfirsch, Les espaces de la parenté en mouvement. Parenté transnationale et nouvelles migrations italiennes. Habilitation à diriger des recherches, soutenue en 2020.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Clément Nicolle, « Thomas Pfirsch, Familles sans frontières ? Le cas des nouvelles migrations italiennes à Paris », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 25 mai 2026, consulté le 16 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/71296 ; DOI : https://doi.org/10.4000/169op

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