Charles-Antoine Wanecq, Sauver : Une histoire des secours d’urgence en France (années 1920-années 1980)

Texte intégral
1La construction et l’élaboration des services d’urgence tout au long du 20ème siècle n’ont pas suivi une trajectoire linéaire : ils sont le fruit de coopérations mais aussi de rivalités entre différents acteurs. C’est cette histoire que Charles-Antoine Wanecq décrit et analyse dans cet ouvrage, tiré de sa thèse de doctorat soutenue en 2018. L’auteur nous rappelle que si la prise en charge des urgences apparait aujourd’hui comme une évidence, cela est loin d’avoir été toujours le cas. Cet ouvrage vise ainsi à historiciser la notion d’urgence, et revient sur la façon dont s’est structurée la prise en charge des détresses vitales, dont on apprend qu’elle est seulement devenue un réel enjeu de l’administration de la santé publique dans la seconde partie du XXe siècle.
2La première partie de l’ouvrage, centrée sur l’entre-deux-guerres, revient sur le rôle essentiel joué par les associations bénévoles. L’auteur met surtout en évidence la grande dispersion des acteurs (associations, initiatives privées, police, corps de sapeur pompiers, corps médical encore en retrait) qui se traduit par des conceptions différenciées de l’urgence vitale et un partage des compétences encore mal défini. Mais si ces acteurs des secours d’urgence tendent à mieux s’organiser et à se développer, notamment grâce au volontariat, l’État ne parvient pas à concrétiser ses intentions dans les années qui précèdent la Seconde Guerre mondiale.
- 1 Jean-Claude Chesnais la qualifiera même d’ « holocauste routier ». Voir : ChesnaisJean-Claude, « L’ (...)
3Il faut attendre la fin de celle-ci pour que l’État assume pleinement son rôle d’acteur principal dans l’organisation des secours. La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à la façon dont l’État va s’imposer dans l’organisation de la prise en charge rapide et efficace des urgences. La mortalité routière, qui connait une progression importante1, en constitue un puissant catalyseur. L’urgence médicale devient progressivement une catégorie d’action des pouvoirs publics (p. 119), mais son institutionnalisation à la fin des années 1960 provoque un affrontement entre ministères de l’Intérieur et de la Santé, qui appréhendent différemment l’urgence, en particulier par des pratiques d’intervention différentes. Un consensus émerge néanmoins autour de la nécessité d’améliorer les systèmes d’alerte et de rationaliser les interventions et le transport des victimes.
- 2 Vuagnat Albert, Toutlemonde Fabien, « Histoire des urgences et des évaluations de l’adéquation à le (...)
4Grâce au soutien déterminant d’une cellule du ministère de la Santé réunie autour de René Coirier (1933-2017), les secours d’urgence se structurent et se médicalisent. C’est ce que détaille la troisième partie de l’ouvrage de Charles-Antoine Wanecq. Dans une période économique faste et de progrès médicaux continus, la régulation centralisée par des médecins s’impose, de même que la normalisation des gestes de secours. Mais si la vocation secouriste de l’hôpital s’affirme alors peu à peu, elle soulève des interrogations majeures : comment organiser une prise en charge médicale dès la phase préhospitalière ? Comment structurer, au sein même des établissements, un dispositif de secours d’urgence ? Faut-il rattacher cette nouvelle mission à un service existant (chirurgie, anesthésie‑réanimation, médecine interne) ou créer une entité autonome spécifiquement dédiée à l’urgence ? Ces débats traduisent les incertitudes institutionnelles et professionnelles qui accompagnent la reconnaissance progressive de l’urgence comme fonction hospitalière à part entière. L’hôpital est projeté « hors de ses murs » (p. 193) mais doit également se reconfigurer pour accueillir et piloter les actions de secours. La Loi Service d’aide médicale urgente (Samu) en 1985 marque alors un tournant entamé plusieurs années auparavant : elle assoit la mission hospitalière de secours d’urgence, loin des ancêtres des services d’urgence appelés « services porte » dont la mission était principalement centrée sur l’hospitalité2 (et redéfinit ainsi les devoirs de l’État face aux détresses. Si la naissance d’une expertise sur l’urgence vitale et la création des Samu admettent une lecture médicale face à d’autres conceptions portées par d’autres acteurs, elles entérinent également la nécessité du concours des pompiers et des associations pour le bon fonctionnement du dispositif. Cette loi importante ne résout pas tout ; elle ouvre aussi une nouvelle période de tensions, d’une part, au sein de l’hôpital entre les spécialités pour le contrôle de cette nouvelle activité et, d’autre part, entre les médecins hospitaliers et les autres acteurs professionnels du secours d’urgence (les sapeur-pompiers et les transporteurs sanitaires) sur la façon d’appréhender les interventions et pour leur prise en charge. Si ces tensions se sont atténuées, elles ne sont pour autant pas encore totalement résolues.
- 3 Peneff Jean, L’hôpital en urgence, étude par observation participante. Paris, Métailié, 1992.
- 4 Demoly Elvire, Bara Wilfried, Naouri Diane, Boisguérin Bénédicte, Bianchi Carla, « Urgences hospita (...)
5En retraçant l’évolution des rapports de force entre institutions, cet ouvrage permet donc de mieux saisir l’organisation actuelle des secours : centralisation des appels ; régulation médicale reposant sur la hiérarchisation des priorités ; spécialisation des acteurs avec notamment l’affirmation du rôle des anesthésistes-réanimateurs. Cette histoire des secours d’urgence éclaire aussi un paradoxe contemporain interne à la médecine d’urgence : anti-spécialiste par nature (logique de tri et d’orientation ; prise en charge de toutes les pathologies), elle a réussi à s’imposer comme une spécialité à part entière avec ses compétences propres3. Elle bénéficie donc d’une reconnaissance institutionnelle. Dans un contexte de vieillissement de la population, de précarité sociale et de désertification médicale, la crise des urgences révèle toutefois les difficultés de l’hôpital à absorber les flux4. Cette crise met également au jour la fragilité d’un modèle qui continue de s’appuyer aussi sur le volontariat et des acteurs non médicaux moins reconnus par la médecine « officielle » dont la disponibilité n’est pas assurée alors même que la demande explose.
- 5 Wanecq, Charles-Antoine, « Recevoir l’appel urgent à Paris, de 1920 à 1980 : la gestion des flux mé (...)
6Si la gestion des appels urgents s’est stabilisée dans un dispositif centralisé5, la coordination de tous les acteurs, qu’ils soient professionnels ou qu’ils relèvent du secteur associatif, demeure nécessaire. On peut même souligner un paradoxe : « Si le savoir et les compétences du médecin lui permettent de s’imposer comme la figure essentielle du dispositif, l’aide médicale urgente le rend dépendant des autres personnels » (p. 295). Dans la lignée d’une longue tradition de secours citoyen, les bénévoles restent indispensables au système français : le recours massif aux volontaires, notamment parmi les sapeurs-pompiers et les associations agréées de sécurité civile (la Croix Rouge ou la Protection civile) constitue l’une de ses spécificités.
7Toutefois, ces éléments du livre soulèvent certains enjeux. Tout d’abord celui du recrutement des bénévoles et volontaires (qui représentent 80 % des effectifs globaux de sapeur-pompiers en France) dans un contexte social, économique et culturel qui n’encourage pas ou ne permet pas autant que par le passé un engagement associatif exigeant et ce d’autant plus que les bénévoles dans le champ de la santé se sont professionnalisés : cela constitue un autre enjeu du secteur de l’aide médicale urgente. La frontière entre bénévoles et professionnels est devenue floue. Le secours en mer constitue à ce titre un exemple éclairant sur la place des bénévoles dans le système de secours français et le glissement du bénévolat vers l’expertise. Fondée sur une professionnalisation des bénévoles très poussée (formations techniques et de secourisme, maitrise d’équipements de pointe), la Société nationale des sauveteurs en mer impose des standards proches de ceux des professionnels et assure la majorité des opérations de sauvetage côtier, mandatée par le Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage. La place indispensable des bénévoles ainsi que leur professionnalisation croissante questionnent le modèle actuel sur plusieurs aspects : d’une part, en renforçant les tensions interprofessionnelles (répartition des compétences, conflits de légitimité) et, d’autre part, en accentuant les disparités régionales et certaines vulnérabilités territoriales. Enfin, une question essentielle se pose, qui mériterait une étude plus approfondie : jusqu’à quel point peut aller cette professionnalisation des bénévoles, et jusqu’où l’État peut-il déléguer une mission vitale à des acteurs non professionnels, et dont la disponibilité n’est jamais garantie ?
8Cet ouvrage ne se contente donc pas de revenir en détail sur la genèse de l’organisation des secours d’urgence tels que nous les connaissons aujourd’hui. Il ouvre aussi sur une série de questions, dont la portée dépasse la seule réflexion théorique, à laquelle il conviendrait de trouver des réponses pour garantir à l’ensemble de la population des secours d’urgence dans un contexte socio-économique qui risque d’être bien différent de celui au cours duquel il s’est structuré.
Notes
1 Jean-Claude Chesnais la qualifiera même d’ « holocauste routier ». Voir : ChesnaisJean-Claude, « L’holocauste routier », Histoire de la violence en Occident de 1800 à nos jours, Paris, Robert Laffont, 1981, p.309-330.
2 Vuagnat Albert, Toutlemonde Fabien, « Histoire des urgences et des évaluations de l’adéquation à leur recours », Actualité et dossier en santé publique, n°109, 2019, p.6-9.
3 Peneff Jean, L’hôpital en urgence, étude par observation participante. Paris, Métailié, 1992.
4 Demoly Elvire, Bara Wilfried, Naouri Diane, Boisguérin Bénédicte, Bianchi Carla, « Urgences hospitalières en 2023 : quelles organisations pour la prise en charge des patients ? », Etudes et résultats, n°1305, 11/07/2024
5 Wanecq, Charles-Antoine, « Recevoir l’appel urgent à Paris, de 1920 à 1980 : la gestion des flux médicaux et secouristes », Flux, n°111-112(1), 2018, p.7-18.
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Référence électronique
Caroline Alessandri, « Charles-Antoine Wanecq, Sauver : Une histoire des secours d’urgence en France (années 1920-années 1980) », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 05 juin 2026, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/71463 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16cmc
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