
Texte intégral
1Dans Sociologie de la justice, Laurent Willemez fait le point sur la façon dont la recherche en sociologie s’est emparée de la thématique judiciaire. Les sociologues ne s’intéressent pas à la question morale ou idéologique de savoir ce qui est juste, mais considèrent la justice comme une institution, c’est-à-dire comme une structure objectivée à l’existence reconnue et matérialisée, qui dure dans le temps et possède une histoire, qui regroupe un ensemble d’activités, de pratiques et de discours, et qui charrie donc aussi un ensemble de normes et de valeurs. Les sociologues portent donc attention à l’ensemble de ces dimensions, mais aussi aux acteurs de l’institution et à leurs interactions. L’ouvrage est structuré en six chapitres qui reviennent chacun sur un aspect de l’analyse sociologique de la justice.
2Dans le premier chapitre, Laurent Willemez décrit la façon dont se structure la justice en France. La longue histoire de l’institution a ainsi produit de grandes divisions qui restent structurantes. La première est la division entre justice administrative et justice judiciaire, deux ordres de juridiction distincts. Elle repose sur la division entre droit public et droit privé. Les juges de ces différentes juridictions ne sont pas formés aux mêmes endroits et ne rendent pas la justice dans les mêmes tribunaux. Une seconde division importante est celle qui existe entre justice civile et justice pénale. Le droit civil se concentre sur les litiges interpersonnels tandis que le pénal a pour rôle de « réprimer les infractions (contraventions et délits) au nom de la société » (p. 13). En troisième lieu, il existe des juridictions spécialisées distinctes des juridictions de droit commun, tels les tribunaux de commerce dans le domaine civil, les cours d’assises dans le domaine pénal (seules compétentes pour juger les crimes), ou, à l’intersection des deux domaines, la justice des mineurs. Enfin, la justice française fonctionne sur un double niveau de juridiction qui permet de faire rejuger un cas dans les cours d’appel. En outre, certaines cours ont spécifiquement pour fonction de contrôler la façon dont la justice est rendue.
3Le second chapitre revient sur les acteurs de la justice en se concentrant sur la justice judiciaire, dans la mesure où la littérature manque sur la justice administrative. Dans ce cadre, la sociologie s’intéresse à la façon dont les acteurs transforment l’institution et à la façon dont l’institution les transforme en retour. Trois types d’acteurs sont étudiés : la magistrature, le greffe et les avocat.es. La magistrature est un corps d’État qui regroupe une grande diversité des situations : entre les magistrats du siège (les juges) et ceux du parquet (les procureurs), entre les différents niveaux de juridiction et en fonction du lieu d’exercice (les tribunaux des grandes villes ne sont pas dotés des mêmes moyens que les tribunaux ruraux). Leurs trajectoires et leur éthos professionnels sont donc très différents et doivent être étudiés en tenant compte de ces disparités. Le greffe regroupe les directrices de greffe et les greffières. Il s’agit de corps féminisés respectivement à hauteur de 82 % et 90 %, soit plus que celui des professeurs des écoles. Relevant de la catégorie B des fonctionnaires, la profession est caractérisée par une faible rémunération au regard des qualifications (bac + 5 la plupart du temps). Les greffières et leurs directrices ont une fonction institutionnelle majeure, puisque ce sont elles qui authentifient les jugements, mais leur statut symbolique est en fort décalage avec leur statut réel. Willemez fait l’hypothèse que « la très forte féminisation du groupe professionnel condui[t] à ne pas interroger la position de subordination symbolique des greffières » (p. 35). Enfin, les avocat.es forment une profession relativement étudiée, même si l’auteur déplore l’absence d’une véritable analyse morphologique du champ. Là encore, la profession est marquée par sa fragmentation, d’une part en fonction du statut (travaillant seul.e, associé.e dans un cabinet ou collaborateur.trices), d’autre part en fonction de leur clientèle avec en haut de la hiérarchie les avocat.es traitant du droit des affaires ou du droit fiscal, qui ont une clientèle d’entreprises, et en bas celles et ceux qui s’adressent aux particuliers et traitent de droit de la famille, du pénal ou de l’immigration.
- 1 Aude Lejeune, Alexis Spire, « Inégalités sociales et judiciaires face au tribunal », Droit et socié (...)
4Le troisième chapitre s’intéresse au jugement, à sa construction sociale, aux inégalités judiciaires qui le produisent et qu’il reproduit. Alors que les juristes s’interrogent sur la conformité ou non du jugement par rapport au droit, les sociologues le voient plutôt comme « l’expression d’un certain état de l’ordre social » (p. 46). Les travaux d’Alexis Spire et Aude Lejeune sur la morphologie des inégalités judiciaires sont un exemple d’analyse originale du jugement. Dans leur article de 2020 intitulé « Inégalités sociales et judiciaires face au tribunal »1, ils opèrent un rapprochement entre l’institution judiciaire et l’institution scolaire en utilisant le concept de « morale de classe » développé par Luc Boltanski pour décrire l’imposition de normes et de valeurs par l’école. Dans le cas de l’institution judiciaire, le jugement est un vecteur d’imposition d’une morale de classe d’autant plus fort qu’il a des effets très importants sur la trajectoire des justiciables. Willemez souligne cependant que ce paradigme a longtemps empêché d’analyser la justice comme un espace social autonome.
- 2 Cécile Vigour, Bartolomeo Cappellina, Laurence Dumoulin, Virginie Gautron, La justice en examen. At (...)
5Dans le quatrième chapitre, Laurent Willemez décentre le regard en s’intéressant aux personnes qui se trouvent aux frontières de l’institution : les justiciables et les juges non professionnels. Concernant les justiciables, Cécile Vigour, Bartolomeo Cappellina, Laurence Dumoulin et Virginie Gautron ont élaboré une typologie des rapports à la justice2, intégrant la question de la confiance dans l’institution mais aussi celle du sentiment de légitimité à avoir un avis. Le fait d’avoir déjà été en contact avec l’institution entraîne en général des avis plus négatifs que ceux des personnes pour qui cela n’a jamais été le cas. Les représentations de la justice renvoient ainsi à des appartenances de classe, de race et de genre mais aussi à des expériences vécues. Concernant les juges non professionnels, l’expression désigne par exemple les jurés d’assises, les assesseurs des tribunaux pour enfants ou encore les magistrats temporaires dans les tribunaux de police. Ce sont des juges qui ne disposent pas d’une formation reconnue en droit mais dont la trajectoire socio-professionnelle les a conduits à devoir juger. C’est le cas par exemple des juges des prud’hommes, qui sont nommés par les associations syndicales ou professionnelles pour quatre ans, en raison de leur expertise en la matière mais sans disposer de formation juridique. Les travaux étudient notamment comment les juges professionnels agissent pour tenter de conserver le monopole de l’usage des outils et catégories du droit, en contestant la légitimité juridique des non professionnels sur la base de leur absence de diplôme. Ces tentatives soulèvent un enjeu démocratique, en particulier concernant les jurés d’assises, autour de la question de savoir qui peut rendre la justice.
6Le cinquième chapitre pose la question des liens entre le judiciaire et le politique en France. Concernant l’indépendance de la justice, deux extrêmes sont souvent pointés du doigt : d’une part, les observateurs indépendants de l’État dénoncent l’instrumentalisation de la justice par le pouvoir exécutif (qui est d’ailleurs un critère de définition des régimes autoritaires), d’autre part, certains politiciens signalent le péril d’un « gouvernement des juges ». En pratique, Laurent Willemez explique qu’il existe de nombreuses formes de subordination du judiciaire au politique. Par exemple, le garde des Sceaux dispose de l’autorité sur les magistrats. Une autre façon de concevoir les liens entre judiciaire et politique est celle qui questionne la façon dont les profanes peuvent mobiliser le droit pour servir leur cause. Le procès fait ainsi partie du répertoire de l’action collective de certains mouvements sociaux, à l’image du mouvement pour la dépénalisation de l’avortement, porté par le Mouvement de Libération des Femmes dans les années 1970. Certain.es militant.es refusent tout de même d’avoir recours au droit, considéré « comme un instrument de dépolitisation des causes et d’institutionnalisation des collectifs qui les portent » (p. 91). Enfin, Willemez nous rappelle que le droit émane de l’État et qu’à ce titre la question se pose toujours de savoir si « la justice reste encore une instance de répression des contestations politiques » (p. 92). La sociologie doit donc aussi s’intéresser aux procès « politiques » c’est-à-dire aux procès qui jugent des actes considérés comme politiques par leurs auteur·ices, comme lorsqu’ils jugent des actes qualifiés de terroristes ou plus récemment ceux de militant.es écologistes.
7Enfin le dernier chapitre évoque les remises en cause de la légitimité de l’institution judiciaire en lien avec les transformations qu’elle connaît. En effet, depuis les années 2000, la justice est, comme les autres services publics, de plus en plus soumise à de nouvelles exigences d’efficacité et à des restrictions budgétaires. Pour les professionnels, cette évolution conduit à une perte de sens de leur travail, un déclassement symbolique et une interrogation sur le service rendu au public. L’auteur décrit par exemple la « barémisation » du travail judiciaire, qui a vu mis en place des barèmes pour permettre aux juges d’appréhender plus rapidement les affaires. En pratique, cela leur permet d’évacuer le contentieux de masse en le déléguant aux auxiliaires de justice (assistant.es spécialisé.es, attaché.es de justice voire stagiaires), mais produit aussi une standardisation du jugement qui remet en question la personnalisation du jugement que la justice est censée garantir.
8Cet ouvrage propose donc un large panorama de la sociologie du droit, en mobilisant des enquêtes classiques comme des ouvrages plus récents. Il ne constitue pas une explication exhaustive de la façon dont fonctionne l’institution judiciaire, mais permet d’avoir une idée claire des grandes questions qui structurent ce champ du point de vue de la sociologie.
Notes
1 Aude Lejeune, Alexis Spire, « Inégalités sociales et judiciaires face au tribunal », Droit et société : théorie et sciences sociales du droit, n° 106, 2020, p. 517-526.
2 Cécile Vigour, Bartolomeo Cappellina, Laurence Dumoulin, Virginie Gautron, La justice en examen. Attentes et expériences citoyennes, Paris, PUF, 2022.
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Référence électronique
Alexandrine Jardiné, « Laurent Willemez, Sociologie de la justice », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 11 juin 2026, consulté le 16 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/71620 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16dui
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