François Bert, Jérôme Lamy, Les têtes pensantes, ou la pose des savoirs

Texte intégral
- 1 Voir notamment, Jean-François Bert, Jérôme Lamy, Voir les savoirs. Lieux, objets et gestes de la sc (...)
1Qu’est-ce que penser, à en juger par les images que les savants ont laissées d’eux-mêmes ? La réponse que donnent Jean-François Bert et Jérôme Lamy passe par un geste, la main qui soutient la tête, la posture inclinée, le corps replié sur lui-même en signe de concentration. Cet ouvrage propose de faire l’histoire de cette attitude comme révélateur des représentations sociales du savoir, de ses hiérarchies et de ses fragilités. La tête pensante est aussi, dans la graphie choisie par les auteurs, une tête pe(n)sante – qui pense et qui pèse. Ce dédoublement, assumé jusqu’au titre du dernier chapitre, constitue la thèse de l’ouvrage. Ce que l’on croit être un réflexe naturel est en réalité un langage du corps socialement construit, historiquement daté, porteur d’un système de valeurs sur ce que signifie « penser ». Les deux auteurs font de cette pose l’objet d’une enquête iconographique en onze chapitres thématiques, depuis le philosophe antique jusqu’aux anonymes photographiés au XIXe siècle. Cet ouvrage s’inscrit dans la continuité des travaux que Jean-François Bert et Jérôme Lamy, sociologues et historiens, mènent ensemble et séparément depuis plusieurs années sur les pratiques, les lieux et les objets du savoir1. Ils revendiquent une démarche inspirée d’Aby Warburg, qui consiste à construire des séries d’images pour faire apparaître les rémanences et les déplacements de sens d’un même geste, et à « doublement comparer » celui-ci, de près, au sein d’un même artiste, d’une même période, et de loin, au-delà des frontières de l’Occident (p. 27).
- 2 Neurasthénie (nom féminin), État durable d’abattement et de tristesse, souvent accompagné d’une gra (...)
2Le livre démontre, chapitre après chapitre, à travers l’étude de plus d’une centaine d’images, des miniatures médiévales aux daguerréotypes du XIXe siècle, que ce geste se charge et se décharge de sens selon qui le produit, où et dans quel contexte social. Chez les philosophes antiques, de Métrodore à Héraclite, il dit l’intensité laborieuse de la pensée, une cogitation qui requiert en elle-même l’activation de plusieurs techniques intellectuelles (p. 38). L’iconographie chrétienne s’en empare ensuite pour figurer deux pratiques distinctes, la contemplation, où le regard tourné vers le ciel s’ouvre à la présence de Dieu, et la méditation silencieuse, qui passe par la lecture des Saintes Écritures ; les quatre Pères de l’Église en sont les figures canoniques, et c’est précisément parce que la pose signale la modestie et l’humilité qu’elle devient, dans la tradition chrétienne, un signe de distinction spirituelle (p. 65). Avec René Descartes, la tête devient explicitement le siège de la pensée, et la main qui la soutient figure ce poids métaphysique. Lorsque le savoir se démultiplie avec l’imprimerie, la pose change de nature. La révolution de l’imprimé a eu pour effet de développer chez les érudits et les lettrés « un fort sentiment d’écrasement et d’ensevelissement face à la masse d’informations qu’il faut désormais ingérer pour penser » (p. 99). Qu’il s’agisse d’Érasme, de Lipse, de Casaubon ou encore de Scaliger, la plupart des savants humanistes se sont inquiétés du nombre de livres à lire, à commenter, à annoter. Montaigne lui-même développe des stratégies pour lutter contre l’ensevelissement, notant à la fin de chaque livre le jugement qu’il en a retiré « afin que cela me présente de nouveau au moins la physionomie et l’idée générale que j’avais conçues de l’auteur en le lisant » (p. 101). La Melencolia I d’Albrecht Dürer cristallise ce basculement, et le geste mélancolique, tête dans la main, devient le signe d’une érudition ensevelie sous ses propres ressources. Jean-François Bert et Jérôme Lamy suivent cette ambivalence jusqu’à la modernité industrielle, où les portraits photographiques de savants jouent sur les deux registres à la fois, l’héroïsme scientifique et la neurasthénie2, ce « mal du siècle » que la médecine du XIXe siècle cherche à nommer.
3Le cas du cancre, dont les « têtes qui tombent, épaules qui s’affaissent, corps qui soupirent » (p. 81) servent de cible disciplinaire, montre que la même posture se charge du sens que lui confère son contexte social. Cette tension est particulièrement lisible dans les représentations de la femme instruite. Marie Curie photographiée dans son laboratoire de la rue Cuvier en 1913, Caroline Herschel dans ses travaux astronomiques, en adoptant la pose dans un contexte de travail, ces savantes en retournent la charge symbolique plutôt qu’elles n’en subissent les implications. Pour ces femmes, cette pose signale avant tout ce que le savoir féminin doit être pour être toléré : « discret, effacé, insoupçonnable » (p. 89). La gravure de François Joullain pour les Femmes savantes de Molière en est un exemple précis, Bélise y soutient sa tête avec sa main en attendant la fin de la lecture, signalant l’ennui et non la cogitation.
4Alors que l’essentiel du livre se déploie dans l’espace occidental, un chapitre confronte directement la pose à ses limites géographiques. Jean-François Bert et Jérôme Lamy partent du constat que tous les savants n’ont pas la possibilité de poser leur tête sur une main, car tous ne travaillent pas assis à un bureau, dispositif propre à une histoire occidentale de l’écriture et de la lecture. En Inde, le pandit enseigne assis les jambes croisées, mains sur les cuisses (p. 137) ; dans les mondes musulmans, les érudits portent la main à la barbe, geste qui souligne la dignité du personnage plutôt que la pesanteur du savoir (p. 138). Les représentations d’Avicenne et d’Averroès en Occident montrent quant à elles comment la pose peut aussi coder une défaite intellectuelle, comme dans la fresque d’Andrea di Bonaiuto où Averroès gît aux pieds de Thomas d’Aquin. Sur le terrain de l’orientalisme, les auteurs s’attardent sur Osman Hamdi Bey et sur la photographie du savant Abd al-Hamid Ibn Badis, transformée en miniature par le peintre Bachir Yellès et utilisée comme timbre-poste, cas précis de retournement politique de la pose.
5C’est un autre moment de basculement que les auteurs examinent à travers les circonvolutions cérébrales des génies, celui où la pose entre en dialogue, au XIXe siècle, avec une science positive du cerveau. Le docteur Édouard Toulouse publie en 1896 une enquête médico-psychologique sur les rapports entre supériorité intellectuelle et névropathie, dans laquelle les mesures du crâne d’Émile Zola servent à localiser biologiquement le génie (p. 116). Le chapitre suivant, consacré au savant songeur, prolonge cette enquête en montrant comment la pose a servi à représenter l’intuition et le raisonnement inconscient, du rêve de Descartes qui orienta le cogito au schéma périodique de Dmitri Mendeleïev conçu dans le sommeil. Dans tous ces cas, la tête soutenue par la main est moins la trace d’un travail intellectuel que la mise en scène d’une appartenance, car « depuis l’Antiquité, [elle] était un moyen d’incarner une forme de distance sociale, la marque d’une appartenance à une élite » (p. 161-162).
6Cette appartenance explique aussi la banalisation photographique de la pose à partir de la fin du XIXe siècle. Des anonymes qui n’ont a priori rien à voir avec le monde savant s’en emparent pour se donner une certaine image, vidant la pose de son référent savant pour en faire un simple standard de l’affectation photographique. Le dernier chapitre montre ainsi que la banalisation du motif ne dissout pas son histoire, elle la sédimente. La conclusion s’appuie sur Aby Warburg et Ernest Gombrich pour faire de la pose un code social partagé, un rite ancien volontairement réactivé dont la fonction est de « faire conjoindre dans l’image et par l’image l’expression d’une émotion communément partagée et le codage social de sa signification » (p. 163).
- 3 Une tendance déjà signalée dans les travaux antérieurs de Jean-François Bert, voir : Sacha Demazy, (...)
7En articulant histoire de l’art, sociologie des sciences et anthropologie historique, Jean-François Bert et Jérôme Lamy parviennent à dire quelque chose de plus général sur ce que la vie intellectuelle fait aux corps et sur ce que les corps font à la vie intellectuelle. Le livre donne ainsi à lire et à voir, depuis les images, ce qu’un seul geste condense de hiérarchies sociales et de tensions propres à l’activité savante. La richesse du corpus iconographique, plus de cent images parcourant vingt-cinq siècles, est aussi ce qui donne à l’ouvrage son rythme de galerie autant que d’essai. Cette profusion d’exemples, qui fait la force de la démonstration, peut par endroits laisser le lecteur sur sa faim quant à l’analyse de chaque cas3. L’archéologie du motif iconique savant que mènent les auteurs montre ainsi que la réponse à la question qui ouvre leur enquête, « Existe-t-il une pose savante ou une attitude qui accompagnerait, voire féconderait, la pensée ? » (p. 7), n’est pas universelle, mais toujours négociée entre celui qui la produit et l’époque qui la reçoit.
Notes
1 Voir notamment, Jean-François Bert, Jérôme Lamy, Voir les savoirs. Lieux, objets et gestes de la science, Paris, Anamosa, 2021 ; compte rendu de Serge Martin pour Lectures : https://doi.org/10.4000/lectures.53152. Les deux auteurs ont également dirigé ensemble Michel Foucault. Un héritage critique, Paris, CNRS, 2014. Séparément, on peut notamment signaler : Jean-François Bert, Une histoire de la fiche érudite, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2017 ; Jérôme Lamy, L’observatoire de Toulouse aux XVIIIe et XIXe siècles. Archéologie d’un espace savant, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007.
2 Neurasthénie (nom féminin), État durable d’abattement et de tristesse, souvent accompagné d’une grande fatigue physique et de troubles divers. Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition.
3 Une tendance déjà signalée dans les travaux antérieurs de Jean-François Bert, voir : Sacha Demazy, compte rendu de Jean-François Bert, Le corps qui pense. Une anthropologie historique des pratiques savantes, Bâle, Schwabe & Co, coll. « Heuristiques », 2023, Lectures [en ligne] : https://doi.org/10.4000/12fgc.
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Référence électronique
Maryasha Barbé, « François Bert, Jérôme Lamy, Les têtes pensantes, ou la pose des savoirs », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 12 juin 2026, consulté le 22 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/71635 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16e3b
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