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Leslie Fonquerne, Avaler la pilule. Prescription et usages d’une contraception « en crise »

Victoria Ciarlet Thaon
Avaler la pilule
Leslie Fonquerne, Avaler la pilule. Prescriptions et usages d’une contraception « en crise », Rennes, Presses universitaires de Rennes, EHESP, coll. « Santé enjeu social », 2026, 252 p., ISBN : 979-10-413-0495-0.
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Texte intégral

  • 1 Bajos Nathalie, Rouzaud-Cornabas Mylène, Panjo Henri, Bohet Aline, Moreau Caroline et L’Equipe Féco (...)

1Dans cet ouvrage issu de sa thèse de doctorat en sociologie, Leslie Fonquerne propose une réflexion pluridisciplinaire autour de la prévalence de la contraception orale en France, en contexte de « crise de la pilule »1. Cette crise fait référence à une série de scandales sanitaires autour des pilules de troisième et quatrième génération qui ont éclaté dans les années 2000 et 2010, et qui ont participé d’une méfiance grandissante des femmes à l’égard de l’autorité du corps médical et des effets des hormones de synthèse. Cette méfiance s’est accompagnée d’un mouvement de dénonciation des violences gynécologiques, favorisé par #MeToo et l’utilisation des réseaux sociaux. En mêlant sociologie de la contraception, du genre, des professions et des politiques publiques ainsi qu’en engageant un dialogue avec les biosciences, l’auteure donne à voir les logiques individuelles, sociales, marchandes et politiques qui déterminent les prescriptions et les usages des pilules. Elle met ainsi au jour l’inégal accès des femmes aux différentes méthodes contraceptives. Pour cela, l'auteure analyse à la fois les pratiques des professionnel·les de santé (gynécologues, médecins généralistes et sages-femmes) et celles des usagères au travers d’une enquête qualitative originale, comprenant entretiens, étude de documentation contraceptive et observations dans différentes structures de soins. En effet, si les travaux de recherche autour de la contraception connaissent une certaine expansion, peu associent les femmes usagères dans une approche féministe et matérialiste. L’originalité de l’ouvrage tient également à la posture réflexive de la chercheuse qui, en analysant sa position et ses interactions au cours de l’enquête, permet de rendre compte de l’ensemble des rapports sociaux de pouvoir qui se jouent dans la prescription et l’usage de contraceptifs ; révélant ainsi la manière dont les consultations sont traversées par des asymétries de légitimité, d’autorité et de savoir.

2Le premier chapitre de l’ouvrage porte d’abord sur la formation des professions prescriptrices. Dans un contexte de médicalisation de la contraception, il s’agit d’interroger la place de celle-ci dans les formations médicales et de montrer comment, dès et tout au long de l'apprentissage, s’opère une hiérarchisation et une mise en concurrence des professions et des méthodes contraceptives. En s’intéressant à la structuration des formations initiales et continues en France, l’auteure montre non seulement que la contraception y occupe une place marginale, mais aussi que l’accès aux formations portant sur la contraception est inégal et différencié selon la profession et la trajectoire professionnelle des membres du corps médical. De la même manière, le contenu des formations diffère selon la profession : tandis que certaines favorisent une approche essentiellement médicale et centrée sur le fonctionnement hormonal, d’autres intègrent davantage des préoccupations socio-politiques et l’expérience vécue des femmes. Cela influence ainsi les représentations et pratiques des professionnel·les selon leur corps de métier. Ces disparités participent non seulement de rapports de pouvoir entre les professions prescriptrices, mais aussi d’un accès inégal des usagères aux différentes méthodes contraceptives.

3Le deuxième chapitre interroge l’accès à la contraception selon les structures de santé qui, autant que la profession, impactent les choix et usages contraceptifs des femmes. En effet, les scénarios et conditions de consultation ne sont pas les mêmes en cabinets libéraux, en cliniques, en hôpitaux et en centres de santé. En détaillant des observations réalisées dans ces institutions, l’auteure montre que chacune produit un ethos professionnel spécifique, qui encourage à suivre certains scripts médicaux plutôt que d’autres et à encourager certaines prescriptions, et notamment celle de la pilule dans les cabinets libéraux de ville, plutôt que d’autres. Le fonctionnement économique influence aussi les pratiques des membres du corps médical : c’est particulièrement le cas du paiement à l’acte, qui tend réduire la durée des consultations et à favoriser l’examen gynécologique, au détriment de l’écoute des patientes et de la parole des femmes. Ainsi, malgré l’existence de recommandations officielles communes, l’expérience et les usages des femmes demeurent déterminés par des critères non médicaux.

4 L’impact de critères non-médicaux sur les consultations se perçoit aussi au travers des postures déontologiques et réflexives des professionnel·les de santé, que le troisième chapitre de l’ouvrage prend pour objet. Dans un contexte de visibilisation des biais de médicalisation et des violences médicales, Leslie Fonquerne se propose de revenir sur la définition et la caractérisation des violences gynécologiques, en revenant sur la dimension matérielle des consultations (durée, lieu, scénario), qui implique un engagement temporel et réflexif des professionnel·les plus ou moins important selon les configurations. Dans le cadre de consultations à visée contraceptive, la présomption de consentement, le manque d’informations données aux patient·es ou encore le paternalisme exprimé à leur égard témoigne d’une violence diffuse et légitimée sous couvert d’autorité médicale. Ainsi, définies comme un ensemble d'actes et de propos médicalement injustifiés et effectués sans le consentement des patient·es, les violences gynécologiques apparaissent comme des violences institutionnalisées, participant du continuum des violences de genre. Aux côtés de la « crise de la pilule », ces violences invitent donc à s'interroger sur la posture du corps médical vis-à-vis des femmes, dans un système de soin marqué par une forte inégalité de pratiques.

  • 2 Rouzaud-Cornabas Mylène, « Alerte à la pilule ». Pilules contraceptives et régulation du risque au (...)

5En ce sens, le quatrième chapitre porte sur les reconfigurations des pratiques individuelles suite à la « crise de la pilule » et des politiques publiques mises en place depuis. En empruntant la notion d’« espace de contraception » à Mylène Rouzaud-Cornabas2, l’auteure montre que l’implication des médias a reconfiguré la relation entre les professions prescriptrices ainsi qu’entre les professionnel·les de santé et les patient·es. En effet, si « la “crise de la pilule” s’est accompagnée d’une certaine libération de la parole des femmes, il semble qu’il puisse en être de même pour le personnel de santé considéré comme prescripteur moins légitime que les gynécologues » (p. 160), mettant au jour les différences de perceptions autour des méthodes contraceptives entre les membres du corps médical et les usagères. Ainsi, malgré les recommandations officielles, des perceptions distinctes continuent d’impacter les pratiques et des prescriptions des membres du corps médical selon leur statut, leur structure d’exercice et le profil des patient·es. En particulier, outre le déremboursement des pilules de troisième et quatrième générations et alors même que les femmes témoignent d’une désaffection croissante pour la contraception orale, celle-ci demeure la plus généralement et facilement prescrite par les professionnel·les de santé.

6Le cinquième chapitre propose ainsi d’interroger la prévalence de la contraception orale, en revenant sur la manière dont les normes médicales et de genre impactent les pratiques des professionnel·les et des usagères. En effet, cette prévalence laisse penser que les usagères cèdent plus qu’elles ne consentent à la pilule. En particulier, la majorité des consultations relève de pratiques que l’auteur qualifie d’ « allopathiques », c’est-à-dire qui privilégient une approche strictement médicale visant à corriger le corps et les habitudes des femmes, au détriment de leur parole et de leur expérience vécue et contrairement aux attentes des femmes et aux préconisations officielles. De la même façon, les normes de genre encouragent une catégorisation des patient·es selon des critères moraux, qui permettent aux professionnel·les de santé d’évaluer la supposée compétence contraceptive des patient·es. Ces normes sont par ailleurs anticipées par les usagères de contraception, notamment orale. Dès lors, l’« utilisation de ce moyen contraceptif nécessite de mobiliser activement et durablement les corps et les femmes usagères avalent finalement bien qu'une pilule. En étant compétentes, observantes, prévoyantes, épilées…, les femmes contraceptées incorporent des modèles normatifs médicaux, politiques et de genre » (p. 214). Aussi, cette catégorisation apparaît comme un outil de contrôle social d’accès à la contraception, les usagères jugées « idéales » ou « déviantes » n’étant pas informées et orientées de manière égale.

7En définitive, l’ouvrage de Leslie Fonquerne met finement au jour les obstacles persistants au choix libre, éclairé et gratuit de la contraception en France, pourtant attendu depuis les années 1970, tout en proposant une réflexion inédite sur les violences médicales. La succession de législations en faveur des droits sexuels et reproductifs, l’étendue des autorisations de prescriptions à de nouvelles professions et la libération de la parole dans le contexte de la « crise de la pilule » et de #MeToo n’ont pas suffi à résoudre les inégalités d’accès à la contraception ni les risques de violences gynécologiques. Au travers de la « crise de la pilule », ce sont donc davantage les politiques publiques qui semblent être remises en cause que la contraception orale elle-même. En effet, au-delà des pratiques individuelles, c’est la manière dont le système de soin français génère des disparités qui est ici interrogée. En miroir, ce travail de recherche permet d’identifier les mécanismes qui favorisent l’égalité et prémunissent du risque de violences. Car si les inégalités et les violences qui en découlent sont structurelles, toutes deux sont évitables et peuvent être prévenues par des politiques publiques favorisant l’émergence de nouvelles pratiques de soin, dans le domaine de la gynécologie et au-delà.

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Notes

1 Bajos Nathalie, Rouzaud-Cornabas Mylène, Panjo Henri, Bohet Aline, Moreau Caroline et L’Equipe Fécond, « La crise de la pilule en France : vers un nouveau modèle contraceptif ? », Populations & Sociétés, vol. 5, n°511, 2014, p.1-4.

2 Rouzaud-Cornabas Mylène, « Alerte à la pilule ». Pilules contraceptives et régulation du risque au prisme du genre, thèse de doctorat en santé publique, option sociologie, sous la direction de Nathalie Bajos et Daniel Bénamouzig, Paris Saclay, 2019.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Victoria Ciarlet Thaon, « Leslie Fonquerne, Avaler la pilule. Prescription et usages d’une contraception « en crise » », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 16 juin 2026, consulté le 10 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/71667 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16esx

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Rédacteur

Victoria Ciarlet Thaon

Ingénieure d’études CNRS

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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