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Léo Rosell, La Sécu, une ambition perdue ? De la solidarité à la rentabilité

Nicolas Guillet
La Sécu, une ambition perdue ?
Léo Rosell, La Sécu, une ambition perdue ? De la solidarité à la rentabilité, Paris, coll. « Memento », 2025, 112 p., ISBN : 978-2-7096-7622-9.
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Texte intégral

1Écrire l’histoire de la Sécurité sociale depuis 1945 en un peu moins de 100 pages est le pari – gagné – par Léo Rosell. Normalien et agrégé d’histoire, l’auteur inscrit son ouvrage dans ses recherches actuelles qui portent sur Ambroise Croizat. Le livre de Léo Rosell retrace « l’histoire d’une grande ambition » (p. 10), celle du Conseil national de la Résistance (CNR) qui, dans son programme adopté le 15 mars 1944, prévoyait « un plan complet de sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État ». Le livre est structuré en quatre chapitres : les origines historiques de la « Sécu » ; son caractère révolutionnaire dans le contexte de la Libération ; son évolution, entre étatisation et libéralisation ; et enfin l’analyse de sa mémoire en France.

2Le premier chapitre fait remonter les origines de la Sécurité sociale aux différentes formes d’entraide antérieures à la période moderne. L’église catholique, véritable institution de bienfaisance, marque la période, bénéficiant d’un long « monopole de l’assistance » (p. 20). Léo Rosell rappelle que, si d’autres formes de solidarités existent, toutes sont discrétionnaires, dépendant du bon vouloir (du prince, de l’Église, de la communauté…). À cet égard, la Révolution française créé une rupture avec la charité puisque la notion de « secours publics » apparaît dans les Constitutions de 1791 et, surtout, de 1793 (article 21). Cette dernière, porteuse de droits inédits, reste toutefois largement inappliquée.

3À sa suite, le XIXe siècle est en matière sociale le reflet de la succession des régimes politiques, de l’industrialisation croissante et de la diffusion des idées du mouvement ouvrier. Il faudra l’avènement de la IIIe République pour que progressent concrètement les droits des travailleurs. En particulier, la loi du 9 avril 1898 pose une présomption de responsabilité de l’employeur en cas d’accident du travail sur le fondement du risque (et non sur la base d’une faute de l’employeur) et prévoit un régime d’indemnisation des victimes. Elle forme la première pierre de ce que sera la Sécurité sociale de la Libération qui prévoit d’assurer les travailleurs contre le risque des accidents du travail et des maladies professionnelles. Puis, en 1910, la loi accorde un droit à la retraite ouvrière et paysanne, fondé sur la capitalisation. Une deuxième pierre est posée tout en restant modeste au regard du projet de Sécurité sociale à venir.

4Le deuxième chapitre du livre de Léo Rosell fait revivre les circonstances de la création de la Sécurité sociale. Le projet naît dans la Résistance où, dès la fin de l’année 1941 à Londres, on réfléchit à l’après-guerre. Le contexte idéologique est particulièrement favorable, avec le rapport Beveridge en Angleterre (1942) puis la Déclaration de Philadelphie mettant en place l’OIT (1944). Dans le contexte de la Libération de la France, le rétablissement de la République passe par un retour aux idées d’égalité et d’émancipation (p. 12). Le nouveau contrat social sera posé par la Constitution du 27 octobre 1946, dont le préambule – repris par la Constitution de la Ve République – consacre des droits économiques et sociaux inédits.

5Le contexte politique est tout autant favorable avec, bien entendu, l’unité des mouvements de Résistance symbolisée par Jean Moulin et le CNR, mais aussi la puissance des organisations politiques et syndicales au sein de la Résistance (notamment le Parti communiste français qui, lors des élections de l’Assemblée constituante du 21 octobre 1945, réunit 26,2 % des suffrages). Il est remarquable également de noter que Pierre Laroque, une des figures de la mise en place de la Sécurité sociale, est parfaitement conscient d’inscrire la nouvelle institution de protection des travailleurs dans les pas du mouvement mutualiste et syndicaliste (p. 38-39). La convergence politique et idéologique autour de la Sécurité sociale est résumée par cette formule du gaulliste Pierre Laroque dans un discours en 1945 : « c’est une révolution qu’il faut faire et c’est une révolution que nous ferons » (p. 39).

6La « révolution » prendra une forme juridique, d’abord par les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 portant création de la Sécurité sociale et définissant un nouveau régime de prestations sociales, puis par la loi Croizat du 22 mai 1946 de généralisation de la Sécurité sociale et de la retraite des vieux travailleurs. Elle repose sur quatre principes formant le socle du nouveau régime : l’universalité de la couverture ; l’unicité de la caisse primaire de sécurité sociale ; la cotisation sociale ; la démocratie sociale. Ce dernier principe est particulièrement novateur puisqu’il conduit les syndicats de travailleurs et, à travers eux, les assurés sociaux, à participer à la direction des caisses primaires et à la gouvernance de la Sécurité sociale. La Sécurité sociale apparaît alors, selon la formule de l’auteur, comme « un mode de résolution républicaine de la lutte des classes, en socialisant – c’est-à-dire en mettant en commun – une partie des salaires et des profits » (p. 46).

7Comme avait pu le raconter Gilles Perret dans son film La sociale (2016), la mise en place concrète de la Sécurité sociale repose en grande partie sur les militants de la Confédération générale du travail (CGT) dont est issu le militant communiste Ambroise Croizat. Elle n’est pas si simple dès lors que des oppositions se forment et que des compromis doivent être réalisés (par exemple, l’universalité est imparfaite avec la mise en place de régimes spéciaux pour certaines catégories de travailleurs : commerçants, artisans, professions libérales, agriculteurs).

  • 1 Lire récemment : Brissaud Constantin, « L’invention du “trou de la Sécu” », Le Monde diplomatique, (...)

8Dans le chapitre 3, Léo Rosell montre l’évolution progressive de la Sécurité sociale à mesure que le contexte économique, social et politique change. Petit à petit, on assiste à un retour de la logique assistancielle, à travers le développement d’allocations qui marquent un découplage entre protection sociale et travail rémunéré (allocation adulte handicapé, revenu de solidarité active…). De même, le développement du chômage et de la concurrence mondialisée conduit les gouvernements à réduire la place de la cotisation sociale dans le financement de la protection sociale, à coup d’exonérations. La contribution sociale généralisée (CSG) créée en 1991, qui s’analyse juridiquement comme une imposition, et dont l’assiette est plus large que celle des cotisations sociales, marque une rupture dans le modèle originel de financement de la Sécu. Ces évolutions sont également le signe d’une reprise en main de la Sécurité sociale par l’État, symboliquement marqué par la création d’une nouvelle catégorie de lois par une loi constitutionnelle du 22 février 1996 et précisée par une loi organique du 22 juillet 1996 : les lois de financement de la sécurité sociale (LFSS). Le « trou de la Sécu » devient également un enjeu politique majeur1 et conduit à envisager la sécurité sociale principalement sous l’angle de la dépense sociale ; dans cette perspective, la question des recettes n’est jamais réellement débattue pour, dit-on, maintenir la compétitivité des entreprises.

9Cette période coïncide – faut-il le rappeler – avec la mise en place de l’Union européenne à la suite du Traité de Maastricht à laquelle la France adhère, et dans laquelle la Sécurité sociale s’analyse comme une « administration publique » dont les comptes sont agrégés à ceux de l’État, des collectivités territoriales et de leurs établissements publics administratifs et soumis aux règles de déficit public. Concrètement, alors que la cotisation sociale, qui s’analyse pourtant comme du salaire différé, est la cible des néolibéraux, la vision de la Sécu qui en découle est nécessairement comptable, avec son flot de mesures de déremboursement de prestations et d’accroissement de la part payée par l’usager. Pour les opérateurs économiques privés s’ouvre ainsi un nouveau marché des « complémentaires » (retraite, santé) où la « demande » de couverture des divers restes à charge rencontre l’« offre » d’assurance. Il en résulte que Léo Rosell s’interroge alors opportunément sur le caractère « contre-révolutionnaire » des réformes successives de la sécurité sociale (p. 66).

10C’est alors tout l’intérêt de consacrer le dernier chapitre à la « mémoire » de la Sécu. Enquêtes d’opinion à l’appui, Léo Rosell montre que la Sécu reste populaire mais méconnue. Pierre Laroque a porté cette mémoire et reste la personnalité la mieux rattachée par le public à la Sécu. Le nom d’Ambroise Croizat a été écarté mais tend à revenir sur le devant de la scène (principalement militante). Souvent, une construction mémorielle approximative permet d’attribuer à de Gaulle la paternité de la Sécu et d’évoquer un « consensus entre gaullistes et communistes » (p. 85).

  • 2 Friot Bernard, Le travail, enjeu des retraites, Paris, La Dispute, 2019 ; compte-rendu de Quentin B (...)
  • 3 Da Silva Nicolas, La bataille de la Sécu. Une histoire du système de santé, Paris, La Fabrique, 202 (...)

11L’intérêt du livre de Léo Rosell nous paraît se situer dans sa démarche même, celle d’une « histoire sociale du politique » (p. 72). Loin d’une approche technique, l’auteur entreprend de « repolitiser la Sécurité sociale » (p. 94). En retraçant son histoire, il parvient à montrer que sa mise en œuvre n’a pas été à proprement parler « consensuelle » mais qu’il s’agit d’une construction collective qui puise dans des traditions politiques différentes (républicaine et ouvrière). Sa modernité dépasse l’approche comptable dans laquelle elle est trop souvent présentée. Plus de trente ans après la grande grève de 1995 qui s’opposait au « plan Juppé », dans un contexte où la concurrence devient le paradigme d’une « société de marché », l’idée de « Sécurité sociale » reste la source d’une émulation intellectuelle renouvelée autour de la notion de « commun », circulant d’études scientifiques en réflexions militantes ou propositions professionnelles (par exemple, l’idée de création d’une Sécurité sociale de la culture proposée par le Réseau Salariat afin de sortir de la culture du marché capitaliste). Dans le sillage des travaux de l’économiste Bernard Friot2, du documentariste précité Gilles Perret ou du sociologue Nicolas da Silva3 (entre autres), le travail de Léo Rosell prouve une nouvelle fois que l’ambition originelle de la Sécu – « mettre chacune et chacun à l’abri du besoin » et en « finir avec la peur du lendemain » (p. 10) – reste plus vivace que jamais.

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Notes

1 Lire récemment : Brissaud Constantin, « L’invention du “trou de la Sécu” », Le Monde diplomatique, mars 2026, p. 3

2 Friot Bernard, Le travail, enjeu des retraites, Paris, La Dispute, 2019 ; compte-rendu de Quentin Brncic et Pierre Le Brun pour Lectures : https://doi.org/10.4000/lectures.35672.

3 Da Silva Nicolas, La bataille de la Sécu. Une histoire du système de santé, Paris, La Fabrique, 2022 ; compte-rendu de Paul Mayens pour Lectures : https://doi.org/10.4000/lectures.58938.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Nicolas Guillet, « Léo Rosell, La Sécu, une ambition perdue ? De la solidarité à la rentabilité », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 16 juin 2026, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/71692 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ezz

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Rédacteur

Nicolas Guillet

Nicolas Guillet est professeur de droit public à l’Université Le Havre Normandie, membre du CERMUD et chercheur associé à l’ICREJ (Université de Caen Normandie). Une partie de ses recherches portent sur les transformations contemporaines des finances publiques.

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