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David Pichonnaz, Kevin Toffel dir., Sociologie du travail et des professions

Corinne Delmas
Sociologie du travail et des professions
David Pichonnaz, Kevin Toffel (dir.), Sociologie du travail et des professions, Malakoff, Armand Colin, coll. « U Sociologie », 2026, 261 p., ISBN : 978-2-200-64316-4.
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Texte intégral

1Cet ouvrage collectif propose « une sociologie structurale du travail et des professions » à partir de terrains diversifiés : les journalistes, le personnel hôtelier, les militaires, les « petit·es » indépendant·es, la police, les professionnel·les de la santé et du social, du football ou encore de l’éducation aux sports nautiques. Il comprend sept chapitres et trois notes de recherches, rédigés par douze contributeurs sociologues et politistes.

2Le premier chapitre porte sur « les espaces professionnels » (p. 23). Benjamin Ferron et Kevin Toffel y défendent l’utilité de la sociologie des champs pour les analyser et révéler les manifestations de « mépris de classe » sur les lieux de travail, ou encore la distribution genrée des positions et des manières d’exercer un métier. Ils établissent « une relation entre la position professionnelle occupée par chaque agent·e ou groupe d’agent·es et leurs visions et pratiques du métier » (p. 26) à partir d’enquêtes menées sur l’espace infirmier (K. Toffel) et le champ journalistique (B. Ferron), appréhendés comme à la fois comme des « champs de force » et des « champs de luttes » dont il s’agit de saisir les dynamiques de changement et de reproduction, ainsi que les logiques de structuration et de hiérarchisation.

3Dans le deuxième chapitre sur « le capital spécifique » (p. 47), Christel Coton et Kevin Toffel proposent de saisir les pratiques au travail en analysant les raisons des actions et les représentations forgées au travail. Le « capital spécifique », objet de concurrences au sein des espaces professionnels, « est le plus souvent une combinaison de capitaux économiques, culturels et sociaux dont l’origine est rendue méconnaissable par l’univers étudié qui en propose une incarnation transfigurée, traduite ou euphémisée » (p. 57). L’analyse de cette traduction suppose d’identifier les discours partagés ainsi que les compétences et pratiques sur lesquels ils sont adossés ; C. Coton mobilise l’exemple du « capital combattant », traduction militaire de compétences scolaires, et K. Toffel celui du « capital infirmier » qui, en voie de constitution via une « académisation de la formation » infirmière, combine plusieurs capitaux, variant selon les fractions de ce groupe professionnel.

4Dans le chapitre 3, Marlène Bouvet et Romain Pudal défendent la pertinence de la notion d’« ethos professionnel » (p. 69) pour comprendre les différences d’ajustement au métier des travailleurs et travailleuses, et reconstruire « un système de dispositions rentables, susceptible de profit professionnel » (p. 69). Mobiliser cette catégorie analytique suppose de s’inscrire dans une approche dispositionnaliste avec le souci d’articuler le niveau des représentations morales et celui des dispositions pratiques, et de saisir les tensions entre « les dispositions jugées rentables » et celles « jugées pures » (p. 72). Appréhendé comme résultat de trajectoires de socialisation, réalité plurielle et démarche intellectuelle de modélisation scientifique, l’ethos professionnel ne peut s’entendre indépendamment des trajectoires socio-familiales et du hors travail. Par exemple, le cas des pompiers, étudié par Romain Pudal, montre combien plus l’ethos exige d’activer ses dispositions de façon désintéressée, plus les configurations « hors travail » sont centrales à sa satisfaction.

5Dans le chapitre 4, Étienne Guillaud et David Pichonnaz, proposent d’étudier « la force de l’habitus » (p. 94) dans la socialisation professionnelle en suivant la position lahirienne visant à rendre compte de « patrimoines dispositionnels » : « Ce que la sociologie interactionniste qualifie de rôles est ici conceptualisé comme un patrimoine de dispositions dont le degré de cohérence varie et qui sont activées ou inhibées selon les contextes ou les situations » (p. 96). Cette approche permet de nuancer le « passage à travers le miroir » évoqué par Hughes pour qualifier la socialisation professionnelle, c’est-à-dire la tendance à voir l’entrée dans un métier comme associée à une transformation forte d’individus incorporant une culture professionnelle. Les auteurs y tracent plusieurs pistes analytiques stimulantes visant à distinguer les dispositions affectées par la socialisation professionnelle de celles qui y résistent, à appréhender leur transférabilité, à étudier l’articulation entre dispositions et positions ou encore entre des socialisations professionnelles dans des situations de mobilité.

6Dans le chapitre 5 sur l’illusio professionnelle, Marlène Bouvet, Cyriac Gousset et Étienne Guillaud interrogent la pertinence de ce corps de croyances collectives pour saisir les motivations, le sens et l’investissement dans le travail des professionnel·les. Une des conditions de félicité de l’entrée dans la profession, le cadre familial, est particulièrement prégnant dans le cas de la « vocation ». L’intérêt peut également se construire par la pratique professionnelle. Enfin, l’illusio peut s’affaiblir voire être en crise, en lien notamment avec des phénomènes d’usure et pouvant se traduire par des sorties du métier, comme l’illustre le cas des éducateurs et éducatrices en nautisme étudié par Étienne Guillaud.

7Dans le chapitre suivant, Amélie Beaumont et Frédéric Rasera proposent de reconsidérer la place du « capital économique » dans l’analyse du travail, en particulier son rôle dans les orientations des individus en termes de source d’intérêt et d’investissement professionnel, ou encore de facilitation de l’accès au capital culturel ou à une mobilité sociale, s’agissant notamment des entrepreneurs, des sportifs et sportives professionnelles, des artistes… Les effets du travail sur les usages du capital économique peuvent aussi être étudiés ; l’enquête sur les employé·es de l’hôtellerie de luxe réalisée par Amélie Beaumont montre comment le lieu de travail et les collègues influencent leur rapport à l’argent chez des membres de classes populaires guère socialisé·es à gérer des revenus élevés, instables, journaliers, en liquide. La recherche de Frédéric Rasera montre pour sa part les incidences du travail sur l’orientation des stratégies patrimoniales des footballeurs professionnels vers l’investissement locatif proposé par les conseillers financiers auxquels ils font appel pour augmenter leur richesse économique.

8Enfin, le chapitre 7 appréhende le travail comme une « une affaire de famille ». Caroline Frau y montre, à propos du cas des petits entrepreneurs du commerce, l’importance des stratégies de transmission et de reproduction familiale. Interroger l’encastrement familial des activités de travail implique l’étude de la construction familiale des positions professionnelles, ainsi que de la distribution familiale des différentes activités de travail, productif et reproductif, et de leurs effets genrés. La famille peut constituer une ressource précieuse voire, selon l’autrice, un « cens caché » (p. 178) pour atteindre des positions prestigieuses.

9Les sept chapitres sont complétés par trois notes de recherches. Dans la première, Philippe Aldrin et Cyriac Gousset évoquent la « double vérité » de la catégorie professionnelle, indispensable au repérage statistique de la distribution objective des pratiques : une vérité objective comme catégorie statistique ou institutionnelle, et une vérité subjective de la profession aux yeux des individu. Ils proposent de passer de catégories professionnelles « sur le papier » à des « positions relatives vécues » (p. 191) en ciblant la trajectoire dans l’espace social (et l’importance d’un patrimoine initial sous forme de dispositions), le processus d’intégration à la profession (aux droits d’entrée plus ou moins élevés et explicites) et, enfin, les processus d’identification hors du travail à la profession (gisement de profit symbolique ou de honte, qui peut déborder du temps et de l’espace professionnel…).

10Dans la note de recherche 2, David Pichonnaz et Étienne Guillaud proposent plusieurs pistes pour étudier le travail en dispositionnaliste : cibler les bifurcations et transformations où les dispositions peuvent être mises en crise, comparer des pratiques à différents moments de la trajectoire d’un individu, explorer l’activation des dispositions hors de l’espace professionnel, appréhender la cohabitation des dispositions contradictoires activées selon les contextes de travail, à l’instar de la « topogenèse des dispositions » évoquée par Amélie Beaumont pour des employé·es d’hôtel de luxe à la fois proches physiquement et éloignés socialement de leurs client·es, l’autrice identifiant un schème socialisateur « de subalternisation » et un autre « d’acculturation » dont les produits s’expriment différemment selon les configurations spatiales (p. 204).

11Dans la note de recherche 3, « agir sur autrui », Marlène Bouvet et Cyriac Gousset interrogent le travail de socialisation imputable aux professionnel·les investi·es d’un mandat à visée transformatrice. Au-delà de celui-ci, les auteur.es défendent comme perspective d’associer deux entreprises souvent disjointes : l’examen du pouvoir institutionnel et celui de ses effets dispositionnels. Cyriac Gousset a appréhendé les effets socialisateurs d’une prise en charge d’enfants et adolescent·es ayant perdu au moins un parent en interrogeant la manière dont s’opère le travail de socialisation et de transmission de capitaux, traditionnellement dévolu à la famille. À travers l’ethnographie d’une clinique psychiatrique, Marlène Bouvet documente pour sa part le processus de socialisation par la thérapie. Une courte conclusion des deux coordinateurs de l’ouvrage ouvre sur les mutations contemporaines du travail (plateformisation, effets de l’IA, risques pour la santé, nouvelles formes d’aliénation…) qui justifieraient la sociologie bourdieusienne de la domination.

12L’ouvrage offre des réflexions et des pistes d’analyse des professions stimulantes, malgré quelques sources de regrets : un titre de manuel peu ajusté au contenu et à l’ambition théorique d’un ouvrage promouvant une sociologie du travail et des professions adossée à la théorie sociale de Pierre Bourdieu, une confrontation et un croisement des approches structurales et dispositionnalistes avec la sociologie du travail et des groupes professionnels inégaux selon les contributions, et une construction qui peut, au premier abord, dérouter, faute de problématique et de lien apparent entre les chapitres qui s’entrecroisent et se complètent à partir de catégories conceptuelles et de grilles analytiques. Les choix réalisés – comme privilégier un chapitre sur le capital économique plutôt que sur le capital social ou le capital culturel – auraient pu être davantage explicités. Ces quelques regrets ne remettent pas en cause l’intérêt d’un ouvrage ciblant l’enchâssement social du travail et des professions, et attestant du dynamisme de la recherche sociologique sur le travail, les groupes et les espaces professionnels.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Corinne Delmas, « David Pichonnaz, Kevin Toffel dir., Sociologie du travail et des professions », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 19 juin 2026, consulté le 11 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/71715 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16fml

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Rédacteur

Corinne Delmas

Professeure de sociologie à l’Université Gustave Eiffel, membre du LATTS (UMR CNRS 8134)

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