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Khadidja Sahraoui-Chapuis, Les prolétaires du bizness. Dans l’ordinaire des trafics de drogue.

Raphaël Weiss
Les prolétaires du bizness
Khadidja Sahraoui-Chapuis, Les prolétaires du bizness. Dans l'ordinaire des trafics de drogue, Paris, La Découverte, 2026, 270 p..
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Texte intégral

1« Frite » est un jeune homme vivant au nord de Marseille. Petite main du trafic de drogue, il ne parvient pas à se rendre à l’hôpital pour soigner une rage de dent. « Ta vie n’est pas terminée, tu es encore jeune » lui fait remarquer la sociologue. « Eh non, c’est mort » (p. 16) répond-il, lucide. Plus loin dans l’ouvrage, la sociologue reçoit une vidéo montrant le jeune homme violemment frappé. À l’opposé des idées reçues véhiculées dans les champs médiatique et politique sur le trafic de drogue, les personnes qui y prennent part sont souvent confrontées à la misère et à la violence. Comment expliquer l’entrée de jeunes dans une carrière délinquante qui leur est à ce point préjudiciable ? Cet ouvrage est issu d’une expérience de 25 années au contact de ces publics, d’abord au sein d’une association, puis comme sociologue. Elle décrit « un nouveau prolétariat » enrôlé dans la « banalisation des drogues » (p. 30).

2La première partie présente la manière dont le commerce de la drogue structure les interactions dans la cité. Les services sociaux et associations restent éloignées des auteurs du trafic, perçus comme fuyants et méfiants : pour approcher ses enquêtés l’autrice doit négocier une permission de leurs « employeurs ». Le trafic se traduit par une matérialité particulière de l’espace urbain qui remplit plusieurs fonctions : attendre (chaises, mobilier), se déplacer (deux-roues), se protéger des interventions policières (barricades, ascenseurs bloqués). Les trafiquants peuvent rendre des services individuels (courses portées, messages transmis, clés confiées) ou collectifs (nettoyage d’un hall d’immeuble, interdiction aux « employés » d’utiliser les scooters à certaines heures). Lorsque la présence policière est suspectée, les habitants et visiteurs peuvent subir des contrôles ou des filtrages de la part des membres des réseaux.

  • 1 La répression différentielle selon le milieu social a déjà été documentée : Grossetête Matthieu, Ac (...)

3Les habitants sont piégés entre les nuisances du trafic et celles de la police. Des opérations « place nette » ont été instituées à partir de 2012 : leur objectif est de déstabiliser durablement le trafic en occupant le terrain, ce qui engendre une verbalisation systématique des illégalismes routiers des habitants1. Les interventions policières génèrent des dégradations matérielles des parties communes (portes fracturées, boîte à lettres cassées, bris de bouteilles…) dont le coût repose sur les habitants. Ces opérations conduisent aussi à des condamnations à des peines dites alternatives (éloignement, résiliation de baux d’habitation) qui déstabilisent financièrement les familles et menacent des liens sociaux déjà fragilisés. Cette politique pénale inhibe les efforts des travailleurs sociaux pour réinsérer les familles fragiles.

  • 2 Propriété des ghettos de disposer d’institutions similaires au reste de la société, il s’agit ici d (...)

4La deuxième partie de l’enquête est consacrée au trafic lui-même qui présente de nombreuses similitudes avec le secteur productif légal2. Ainsi, les travailleurs prennent leur poste à heure fixe, les pauses sont réglementées. Les membres des réseaux empruntent le vocabulaire du travail (temps plein, mi-temps). Ils subissent aussi un « stress chronique » (p. 107) en raison des risques encourus : arrestation, attaque par un concurrent, croiser un proche et donc être étiqueté comme trafiquant. Il est donc difficile de parler d’une économie parallèle en raison de la ressemblance avec le monde du travail et à ses derniers développements : uberisation des services de livraison, marketing sur les réseaux sociaux. Les fonctions exercées s’apparentent à celle des entreprises à ceci près qu’on y exerce la « violence [physique] comme outil de gestion salariale » (p. 117).

  • 3 Ce qui peut renvoyer au concept de disqualification sociale : Paugam Serge, La disqualification soc (...)
  • 4 Comme par exemple les salariés du fast-food : Weber Hélène, Du ketchup dans les veines. Pratiques m (...)
  • 5 Concept de la « cité par projet » développé par Boltanski Luc et Chiapello Ève, Le nouvel esprit du (...)

5Au bas de la hiérarchie se trouvent les guetteurs, souvent mineurs. Leur statut n’est pas « l’aboutissement d’un plan de carrière » (p. 138) mais le fruit d’une rupture progressive des liens que ces enfants entretenaient avec leur famille, l’école et les services sociaux3. Ils vivent dans la rue et sont exposés à l’ennui, aux violences, au manque d’hygiène, de soins et de toute autre perspective d’avenir ; le secteur est trop concurrentiel pour offrir des perspectives d’ascension à la plupart des acteurs des réseaux. L’échelon supérieur correspond aux charbonneurs qui délivrent la marchandise et encaissent le produit des ventes ce qui représente un double risque de l’arrestation et de la sanction interne en cas de perte de leur marchandise ou leur recette. Si les employés légitiment l’un des deux risques lorsqu’il survient seul, cette illusio que l’on retrouve également dans d’autres professions4, s’émousse lorsque la double peine (pénale et remboursement de la recette perdue) frappe ces prolétaires. Une autre particularité est empruntée au « nouvel esprit du capitalisme »5 : les réseaux sont constitués d’employés collaborant de manière stable au core business mais des « acteurs temporaires » (p. 158) sont également recrutés pour des tâches allant du ménage des cages d’escalier à l’assassinat. Une autre concession à la modernité des relations de travail est le recours à des réseaux « Ubershit » (p. 165) : la livraison est perçue comme moins risquée et engage des travailleurs avec une plus grande variété de profil. Ces organisations du travail ont en commun de s’inscrire dans « une hiérarchie où le risque descend et où le profit remonte » (p. 168).

6L’échelon supérieur est celui des gérants. Ces mandataires sociaux doivent préserver un « équilibre entre manifestation de puissance et effacement stratégique » (p. 170), c’est-à-dire maîtriser le commerce dans leur secteur, y exercer une autorité sans attirer l’attention de la police ni la convoitise de concurrents ou de leurs subordonnés. Enfin, les chefs de réseaux sont les « grands patrons » (p. 176) de ces organisations. Ils sont ceux qui tirent le plus grand profit économique au prix d’une fragilité due à la concurrence interne à ce secteur mais aussi à leur mode de vie. L’ostentation de leurs pratiques de consommation représente la récompense du risque pris et de la précarité de leur position : à la fois privilégiée et instable.

  • 6 Au sens donné par Merton Robert K., « Social Structure and Anomie », American Sociological Review, (...)

7La troisième partie analyse les parcours qui conduisent de jeunes hommes vers une carrière dans les réseaux. L’autrice documente leur intégration du travail comme norme sociale. « Charbonner » ou « jober » est une manière d’envisager une carrière : « je ne vais plus à l’école, je dois faire quelque chose » (p. 191). Les parcours professionnels de leurs parents les détournent d’une recherche d’un emploi licite : « je ne veux pas finir comme mon père » (p. 192). Leur origine sociale leur donne à voir qu’un emploi légal n’offre pas de protection économique satisfaisante en rapport avec les efforts et l’usure physique qu’il représente. Le trafic apparaît donc comme une alternative pour ces « innovateurs »6 qui adhèrent aux normes sociales dominantes au point de trouver des moyens illicites de s’y conformer : « Ces jeunes ne rejettent pas la valeur travail, ils la déplacent » (p. 193). Par ailleurs, l’hétéronormativité à laquelle ils ont été socialisés les conduit paradoxalement à valoriser le travail : « l’homme est censé travailler, il doit sortir tous les jours pour rentrer le soir et rapporter de quoi nourrir sa famille » (p. 217). L’enquête montre également comment les configurations familiales conduisent l’aîné à endosser trop tôt une responsabilité sur le reste de la fratrie. Pour un individu trop jeune et stigmatisé sur le marché du travail, le réseau devient le seul pourvoyeur possible de revenu complémentaire pour la famille. Ce travail est aussi pourvoyeur de reconnaissance sociale en donnant accès au statut de travailleur et à la société de consommation.

  • 7 Dubet François, À l’école, sociologie de l’expérience scolaire, Paris, Les éditions du Seuil, 1996, (...)
  • 8 Zelizer Viviana, The social meaning of money, New York, Basic Books, 1994.

8Avant d’en faire partie, les premiers pas vers le trafic révèlent une trajectoire très progressive : une fascination pour l’interdit conduit les enfants à côtoyer les guetteurs pour la « complicité amicale » (p. 211) ressentie par des plus grands. Cette distraction aide les guetteurs à supporter la monotonie de leur travail. Progressivement, les garçons leur rendent des services (chercher de la nourriture, avertir de l’arrivée de la police…) contre un pourboire. Ces transactions ne sont pas destinées à recruter, les guetteurs n’y ont aucun intérêt, mais elles ont pour effet émergent de faciliter un glissement progressif des plus jeunes vers le trafic. Dans un contexte où l’épreuve scolaire7 les confronte aux discriminations des enseignants (imitant par exemple l’accent maghrébin de leurs parents) et à l’essentialisation de leurs dispositions scolaires : ils ne seraient pas « faits pour l’école » (p. 222). Le glissement vers le trafic de drogue marque aussi un affaiblissement des liens familiaux. Les horaires de travail limitent les interactions et – loin de la complaisance dont on les suspecte – les parents réprouvent le moyen de subsistance de leurs enfants, notamment en refusant de l’argent socialement marqué8.

9Cet ouvrage se présente comme une immersion ethnographique qui a le mérite d’éclairer et de démystifier un nombre important d’aspects d’un phénomène dont le traitement politique, médiatique et fictionnel semble faire obstacle à la connaissance et à la compréhension. Les extraits d’entretiens permettent un accès aux représentations de ces acteurs, marqués par une lucidité étonnante. Le parti pris de cette publication est de ne mobiliser explicitement que peu de références sociologiques, nous avons ajouté quelques notes qui donnent un aperçu de la diversité des liens qu’il est possible de faire avec nombreux autres travaux. Cela présente l’avantage d’une lecture particulièrement aisée et accessible. Elle semble en mesure de satisfaire la curiosité de nombreux lecteurs et de permettre des usages pédagogiques dans plusieurs champs disciplinaires.

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Notes

1 La répression différentielle selon le milieu social a déjà été documentée : Grossetête Matthieu, Accidents de la route et inégalités sociales, Vulaine sur Seine, Les éditions du Croquant, 2012.

2 Propriété des ghettos de disposer d’institutions similaires au reste de la société, il s’agit ici d’institutions économiques, Wacquant Loïc, « Repenser le ghetto. Du sens commun au concept sociologique », Idées économiques et sociales, n° 167, 2012, p. 14-25.

3 Ce qui peut renvoyer au concept de disqualification sociale : Paugam Serge, La disqualification sociale, Paris, Presses universitaires de France, 2015 [1991].

4 Comme par exemple les salariés du fast-food : Weber Hélène, Du ketchup dans les veines. Pratiques managériales et illusions : le cas McDonald's, Toulouse, Erès ; compte rendu d’Elieth P. Eyebiyi pour Lectures : https://doi.org/10.4000/lectures.6254.

5 Concept de la « cité par projet » développé par Boltanski Luc et Chiapello Ève, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Éditions Gallimard, 1999.

6 Au sens donné par Merton Robert K., « Social Structure and Anomie », American Sociological Review, vol. 3, n° 4, 1938, p. 672-682.

7 Dubet François, À l’école, sociologie de l’expérience scolaire, Paris, Les éditions du Seuil, 1996, chapitre 6.

8 Zelizer Viviana, The social meaning of money, New York, Basic Books, 1994.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Raphaël Weiss, « Khadidja Sahraoui-Chapuis, Les prolétaires du bizness. Dans l’ordinaire des trafics de drogue. », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 29 juin 2026, consulté le 17 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/lectures/71769 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16hm9

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Droits d’auteur

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